Actress – Ghettoville

Plaçant Ghettoville sous le signe de la perte d’équilibre et de la mélancolie, Actress livre ici ce qui semble être son album le plus abouti.

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8.5

10

Par Aurélien Bonvoisin
Publié le 23 février 2014 | 14:03

Au fil des années, Actress nous a habitués à laisser à sa musique le temps nécessaire. Evoluant selon leur temporalité propre, ses albums semblent en effet nécessiter une distillation lente pour tenter d’en approcher la compréhension. Deux ans après sa parution, nous ne sommes ainsi toujours pas certains d’avoir parfaitement démêlé tous les fils d’un R.I.P. brillant, qui nous plongeait au cœur d’une bande radio saturée et parsemée de brefs éclats de clarté. C’est pourquoi il est probablement encore bien trop tôt pour tenter d’exprimer l’essence de ce Ghettoville, qui confirme la complexité croissante des œuvres d’Actress.
La fascination qu’il exerce apparaît néanmoins comme une excuse suffisante pour s’y plonger. Surtout qu’avec Ghettoville, Darren Cunningham, grand adepte de figures géométriques, semble achever un carré discographique : s’il poursuit l’évolution musicale de l’artiste, ce nouveau disque fonctionne aussi explicitement en parallèle avec son premier album, Hazyville. Comme si au bout de sa progression, Actress traçait un lien avec le début de celle-ci pour mieux montrer le chemin parcouru, et pour sceller un bloc discographique cohérent.

La traversée de Ghettoville se fait sous le signe de la perte d’équilibre. Prenant tous les contre-pieds, tournant à tous les embranchements, ce périple dans une ville embrumée voit ainsi une ivresse diffuse parasiter tous vos sens, déformant votre perception de ses contours. « Forgiven », froid comme le glas, ouvre pourtant l’album sur une régularité métronomique, répétant un pattern aux relents de dubstep. Sept minutes qui finissent par s’apparenter à un chemin de croix inaugural, tant le titre suscite l’image d’un funambule mettant toute sa concentration en œuvre pour ne pas vaciller.
Et puis, comme si cette concentration intense, démesurée pour un seul titre, finissait par exploser, Actress nous immerge dès lors dans une série d’ombres hallucinées. Les rythmiques se font moins rigides, les sons plus distordus. Des formes sonores inattendues surgissent à chaque mesure : dès la seconde piste, on pense d’ailleurs clairement au Confield d’Autechre, pour cette faculté à créer l’image d’un monde à part entière, insondable et dans lequel tout reste toujours à découvrir. Chaque titre ouvre une nouvelle série de trébuchements, basculant vers une nouvelle pièce d’un puzzle de grésillements et de beats déconstruits, de mélodies sombres émergeant au centre de bâtiments en ruine ; certains titres, à l’image de « Contagious », apparaîssent même comme une représentation sonore de la destruction méthodique de ces composantes de Ghettoville, comme si le disque se retournait sur lui-même.
Dans ce cadre, les titres les plus conventionnels finissent par être les plus déroutants : les tintements et rythmiques sagement syncopées de « Our » prennent ainsi successivement la forme d’un repère auquel se raccrocher, au milieu de ce torrent urbain, et celle d’une trappe s’ouvrant sous vos pieds pour vous y replonger.

Perturbant toutes vos appréhensions, la véritable perle du disque semble d’ailleurs se cacher dans un interlude d’une beauté incomparable, qui joue là aussi du contraste avec ce qui l’encadre : confirmant en un peu plus d’une minute les talents d’Actress pour ce qui est de la vignette sonore, « Don’t » décuple la portée émotionnelle de l’album en se contentant de synthétiseurs décrépits et d’une voix, triturée jusqu’à l’inhumain, répétant un laïus auquel elle-même ne semble plus croire : « Don’t – stop – the – music ».
« Don’t » symbolise aussi l’aboutissement d’un autre fil directeur du disque : si elle a toujours été perceptible dans la musique d’Actress, la mélancolie semble ici s’infiltrer dans tous les espaces, transparaissant en permanence derrière la grisaille qui envahit l’espace sonore. Sur « Street Corp. », ce sont ainsi des pads troubles qui s’extraient lentement du bruit ambiant pour susciter ces sentiments inattendus. « Gaze » fait de même surgir des claviers décalés derrière une boucle insensible, les laissant progressivement prendre possession du premier plan.

Difficile donc, au terme de ces seize titres, de se faire une image univoque de Ghettoville ; l’ensemble paraît pourtant lentement dépeindre le portrait d’immeubles délabrés, noirçis par le temps, n’abritant plus que quelques traces de vie tout en conservant le souvenir de temps révolus. Si toute signification unique semble ici vouée à se trouver renversée par l’émergence de nouveaux motifs imprévus, Ghettoville nous offre donc l’une des représentations sonores les plus abouties de la ruine et de la corrosion urbaines.
On a beaucoup cherché à interpréter le communiqué de presse accompagnant Ghettoville, laissant entendre que ce quatrième album pourrait également être le dernier. Qu’importe, finalement : si le futur nous dira s’il est l’album final d’Actress, il se pourrait bien que Ghettoville soit son disque le plus abouti.

Tracklist :

01. Forgiven
02. Street Corp
03. Corner
04. Rims
05. Contagious
06. Birdcage
07. Our
08. Time
09. Towers
10. Gaze
11. Skyline
12. Image
13. Don’t
14. Rap
15. Frontline
16. Rule

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