On a écouté et décortiqué le nouvel album d’Aphex Twin – Syro

L’album le plus attendu de l’année mis à nu

Aphex Twin - Syro cover
Par Aurélien Bonvoisin
Publié le 15 septembre 2014 | 9:15

Le 16 août dernier, une nouvelle inhabituelle s’est répandue comme une traînée de poudre au sein du monde électronique : un zeppelin volait alors au-dessus de l’Est londonien. C’est que ce zeppelin portait un symbole clairement identifiable : le fameux logo d’Aphex Twin, intégré au sein d’un bien visible « 2014 », annonçant par surprise le premier album de Richard D. James sous son pseudonyme original depuis Drukqs, il y a maintenant treize ans.
La campagne de promotion, soigneusement orchestrée par Warp, nous laissait dès lors attendre le moindre nouveau signe au sujet de l’un des albums les plus attendus des dix dernières années : alors que la promotion du Tomorrow’s Harvest de Boards of Canada, l’an passé, nous plaçait au sein d’un jeu de pistes intrigant, l’attente de Syro – puisque c’est son nom – s’apparentait davantage à celle d’un enfant patientant derrière un sapin, dans l’espoir d’un son ou mouvement qui marquerait l’arrivée de ses cadeaux longuement attendus. Dans le cas de Syro, l’annonce est finalement venue par le deep web, via une page cryptique détaillant les principales informations le regardant. Une seule chose restait donc à découvrir, à savoir ces douze nouveaux morceaux, les premiers d’Aphex Twin sous cet alias en treize ans.

C’est au Glazart, le 5 septembre, que nous avons eu la chance d’écouter ce nouveau Aphex Twin - Syro pour la première fois. Si les timides T-shirts Aphex Twin fièrement arborés par certains devant la salle annoncent déjà la couleur, c’est une fois à l’intérieur que commence réellement l’expérience : le temps de laisser affaires et téléphone portable (surtout) au vestiaire, nous voici dans un Glazart affichant sur grand écran le logo de l’artiste, jauni pour son édition 2014. Le soundsystem est pour l’heure occupé par Oneohtrix Point Never et autres expérimenteurs modernes.

 

Sans préavis, « minipops 67 » résonne soudainement dans les enceintes. Dévoilé le jour même, le titre est déjà connu de tous, et suffit à annoncer le début du disque. Ses breakbeats lents, surlignés de patterns mélodiques intriqués et de vocaux dilués, s’insinuent progressivement dans nos oreilles. La bassline délayée s’imprime durablement, alors que les claviers rappelant le son si connu d’Aphex Twin se fraient un chemin ici ou là.
Pourtant, c’est bien un son nouveau qui s’impose lentement au gré des premiers titres.

 

 

« XMAS_EVET10 » s’inscrit ainsi dans une même lignée, fondée sur des breakbeats de premier ordre, organisant l’espace et laissant flotter une même base de claviers. Très réussie, la mélodie paraît sortir du temps, transcendant les époques en évoquant aussi bien les classiques d’Aphex Twin que les envolées plus récentes de labels tels que Planet Mu.
Plus lente que celles de Drukqs par exemple, la programmation rythmique se démarque par sa subtilité : jouant plus sur la répétition que la confrontation, ses variations ingénieuses suscitent l’image d’un Richard D James en pleine maîtrise de ses moyens, n’ayant plus besoin de montrer ouvertement sa science du rythme, la laissant plutôt infuser au cœur de ses titres. S’étirant sur plus de 10 minutes, le titre laisse admirer une progression sans faille, mais donne aussi à entendre une unité du disque en construction, confirmée par la suite.

Plus lent encore, « produk 29 » mêle ainsi jungle et hip hop au sein d’une nouvelle rythmique cassée, décousue, sur laquelle viennent à nouveau se greffer des entremêlements de claviers. Une nouvelle forme musicale semble organiser Syro, jouant sur les variations d’ambiance pour mieux laisser voir sa force.

 

L’esprit rave surgit à mesure que celui-ci se réorganise en nouveau breakbeat, sur fond de synthés saturés, bouclés.

 

Les BPM entament une remontée avec le bien nommé « 4 bit 9d api+e+6 », l’un des sommets du disque à la première écoute. On retrouve pourtant une même formule, portée par ces breaks toujours subtils, recouvrant des sons voilés. Des pauses synthétiques parfaitement agencées laissent contempler la grande réussite des claviers du titre : franchement superbes, les pads superposés nous plongent dans une nouvelle profondeur du disque.
Nous voici pleinement entrés dans l’album, alors que lignes de basse frénétiquement acid et programmations rythmiques paraissent se recomposer sans fin. Aphex Twin en profite pour nous prendre à revers : c’est un kick métronomique, martial, qui résonne sur l’introduction de « 180db_ ». L’esprit rave surgit à mesure que celui-ci se réorganise en nouveau breakbeat, sur fond de synthés saturés, bouclés.

Plus simple que les précédents, ce cinquième titre – qui devrait tourner dans bien des DJs sets dans les prochains mois – inaugure une seconde phase du disque : ayant capté notre attention, Richard D. James s’apprête désormais à la tordre. « CIRCLONT6A » porte le tempo autour de 140 BPM pour laisser éclater des synthés et rythmiques plus typés. Très efficace, le titre verse progressivement dans la folie, les beats qui claquent se mêlant aux cascades synthétiques, pour un résultat très martial.

 

Il devient difficile de rester lucide : une pause presque dubstep ouvre la voie à de superbes synthés aériens,

 

On reprend son souffle sur un « fz pseudotimestretch+e+3 » en forme d’interlude, soit une minute ambient nous sortant de toute considération mélodique, avant un « CIRCLONT14 » augmentant à nouveau le tempo de quelques crans. Cette fois, c’est un amen break mutant qui s’impose, tous les synthés étant relégués à l’arrière-plan. L’assaut rythmique, entamé sur « 180db_ », se poursuit, autour de beats très organiques, sonnant presque live au milieu du titre. On se trouve dans le domaine plus classique d’Aphex Twin, donnant dans la surcharge rythmique, surtout sur un final haletant.

Arrive « syro u473t8+e », plus ambigu : ménageant ses aspirations, l’introduction se fait aussi funky qu’acid. Si le BPM reste élevé, ce quasi-morceau-titre paraît tracer un nouveau revirement, faisant un pont avec le début du disque, après une parenthèse plus enlevée : des breakbeats, toujours, se teintent de claviers old-school, cristallins, aux fulgurances dissonnantes.
Il devient difficile de rester lucide : une pause presque dubstep ouvre la voie à de superbes synthés aériens, revenant dans la veine des premiers titres. Poursuivant dans une même lignée, « PAPAT4 » se fonde sur un rythme jungle trituré, reconfiguré, tout en maintenant la grande unité du disque. Moins torturé, ce dizième titre (déjà!) introduit une forme d’apaisement. De quoi se reprendre avant le fabuleux « s950tx16wasr10 ».

 

Nous ayant renversé avec cette rythmique inouie, Aphex Twin laisse éclater, un break plus dub plus tard, tout son talent mélodique

 

Porté par un travail rythmique incroyable, on tient là un autre sommet du disque ; les symboles de la scène UK rave résonnent – dub siren, … –, comme si Aphex Twin puisait franchement dans l’esprit du hardcore continuum pour mettre en lumière ses racines musicales. Entre hip-hop et jungle, le beat laisse pantois. Des claviers sous reverb accompagnent à merveille une basse ronde et décalée, semblant lointaine, atemporelle. Nous ayant renversé avec cette rythmique inouie, Aphex Twin laisse éclater, un break plus dub plus tard, tout son talent mélodique : sans le moindre élément percussif, le final se contente de claviers pour lentement nous porter vers le terme du disque.

 

comme s’il faisait fi des attentes, Aphex Twin a patiemment composé un disque vivant dans son propre monde, traçant des passerelles vers ses précédentes sorties tout en proposant quelque chose de véritablement nouveau

 

En point d’orgue, « aisatsana » joue la carte classique de l’inévitable titre au piano étouffé. Pourtant, ses accords mineurs semblent étrangement s’intégrer dans l’ensemble, à mesure que les harmoniques se rajoutent de mesure en mesure. Le son se fait plus diffus, brouillé par un enregistrement lo-fi volontairement flou. Les basses du piano nous amènent vers une conclusion plus trouble, fermant le disque sur une note imprévue.

Une première conclusion s’impose : face à tant de subtilité, bien des écoutes seront nécessaires afin de démêler tous les fils tissés par ce Syro tant attendu. Il est probable que les impressions laissées par cette première écoute changent du tout au tout dès les prochaines. Reste l’image d’un disque d’une forte unité, loin de toute forme de déception : comme s’il faisait fi des attentes, Aphex Twin a patiemment composé un disque vivant dans son propre monde, traçant des passerelles vers ses précédentes sorties tout en proposant quelque chose de véritablement nouveau.

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