Autechre – Exai

Joyau imparfait, mais joyau tout de même.

SSS Chronique - Autechre - Exai

7.9

10

Par David Robert
Publié le 28 mars 2013 | 15:49

« Ecrire sur la musique, c’est comme danser sur l’architecture ». Ceux qui nous suivent et fouillent un tant soit peu le site auront vite fait de voir la supercherie qu’est l’utilisation de cette citation. Verts et afficionados du recyclage, poing en l’air. Mais bien que plusieurs fois utilisée dans nos colonnes, elle n’aura que rarement aussi bien servi nos propos qu’en amorçant les lignes de ce nouvel album d’Autechre (sorti bien évidement sur Warp), douzième fournée long-format d’une discographie démarrant en 93.
Insondable, et pourtant maintes et maintes fois décortiquée à l’extrême, la musique de Rob Brown et Sean Booth s’apparente à une valse démembrée d’un robot complétement pété aux substances psychoactives qui effectue ses pas sur les arrêtes tranchantes des ruines d’un building. Vous voyez un peu le tableau ? Franchement, qui pourrait avoir l’audace de comprendre ça, et surtout de l’expliquer, à part certains extrémistes de l’art contemporain ? Qui peut penser pouvoir déchiffrer cette pochette qui a l’apparence d’un QR code (en ce sens, on ne saurait qu’être d’accord avec nos collègues aigris de SWQW).
Alors oui, peut être que cette image là signifie quelque chose de profond. Peut-être que le déchiffrage nous offrirait une sorte de pamphlet sur l’utilisation des armes aux États-Unis ou sur la liberticide SOPA. Mais franchement non. Ce visuel là ressemble beaucoup trop à un crabe (de type Petrolisthes elongatus), toutes pinces en l’air. Ce qui est en soit déjà beaucoup plus rigolo, et qui lève une part de mysticisme inutile. Autechre sont les seigneurs de l’abstrait, et il n’y a nul besoin de se rajouter des énigmes supplémentaires pour se faire cramer les neurones. Leur musique, celle d’après les années 2000, se suffit largement à elle même dans cet exercice. Et celle ci n’y fait pas exception.
Essayons donc de danser sur l’architecture le moins longtemps possible afin de ne pas se perdre dans les méandres dédaléennes du duo. Quoi que bien réfléchi, c’est peine perdue : cela fait déjà un moment qu’ils nous ont semé.

Cet Exai n’est pas de ceux qui sautent à la gorge dès les premières écoutes et qui éblouit par la fulgurance de sa beauté. Non. Il se pourrait même qu’il ne vous éblouira jamais. Soit par abandon (et franchement on pourrait comprendre, l’écoute d’une traite est sacrément sportive, l’album possédant ces longueurs un peu rébarbatives parfois), soit par stoïcisme à l’égard de cette musique peu chaleureuse, et peu encline aux dodelinements de têtes, soit par excès de violence. Oui, de la violence. Pas celle qui qui, béatement, défonce toute les portes sur son passage ; mais celle qui, par ses textures frictionnées et déchirées à l’extrême, ses lignes tranchantes gorgées de plasma ardent, et ses rythmiques forgées sur une cyber enclume puis broyées, concassées, pulvarisées et redéployées selon une architecture impétueuse et cinglante, incarne la brutalité pure et dure, l’aggressivité au sommet de son art.
La première partie pourrait pourtant presque laisser croire, non pas à une caresse dans le sens du poil (faudrait pas exagérer hein), mais à une tranquillité relative. Ne vous y fiez pas, l’agressivité d’Ae ici est diablement sournoise, rampante et surtout latente. Elle s’initie dans le cortex avec les écoutes et se déploie progressivement. Elle n’en est pas moins dure à encaisser. N’en déplaisent à ceux (dont on fait partie) qui voient la lumière dans l’incroyable Bladelores. Si le duo nous élève si haut dans les cieux, c’est pour mieux nous écraser avec une deuxième partie encore plus aride.
Et pourtant il y a ici un grand paradoxe en apparence. S’il est clair que nous recevons beaucoup, ils ne donnent pourtant pas grand chose. Ae est seul sur sa voie, et ne laisse personne se mettre à leurs côtés. Derrière à la limite. En ce sens le duo incarne l’égoïsme parfait, l’individualisme absolu et le capitalisme dans ses pires incarnations. Les moments de grâce ne nous étaient finalement pas destinées. La violence non plus. Que l’on en jouisse ou que l’on s’en casse les dents rien de tout ça n’était pour nous. On suit comme des chiens ces deux bonhommes qui ne nous accordent pas le moindre regard, pas la moindre clé ni les premiers chiffres de leur algorithme plus gardé que l’EdgeRank de Mark. Les punitions comme le furieux spl9 sont finalement celles que l’on s’inflige, et non pas celles que l’on subit. Elles n’en sont pas moins sévères et méritées.
Fuis moi je te suis hein. C’est ainsi que l’on continue à chercher ce que nous ne pouvons pas trouver, à savoir une réponse. C’est une fois que l’on a compris ça, qu’on peut enfin trouver ce que l’on cherche vraiment : le plaisir là ou il est, qu’il soit incarné par le meilleur et sa grâce, ou le pire et sa violence.

Certains pensaient ou pensent que la musique d’Ae était ou est la musique du futur. Mais soyons francs. Autechre ne sont pas des visionnaires. Ils ne voient pas nos lendemains et ce pour une simple et bonne raison : ils n’en n’ont rien à foutre. Ni passée, ni en devenir, cette musique fait seulement partie de leur présent. Et ce présent, aussi dur que cela puisse être à admettre n’est pas celui de la plupart des mortels. Dans leur vie ou dans leur trépas, le duo restera à jamais incompris. Mais finalement, c’est mieux comme ça. Car qui a dit qu’il fallait comprendre pour aimer, ou encore mieux, réfléchir pour savourer ? Le mythe de l’imbécile heureux se doit ici d’être en vie pour apprécier cet album, aussi énigmatique (bien que moins abstrait que Quaristice, pour n’en citer qu’un) et intellectuel qu’il soit, à sa juste valeur musicale de joyaux. Joyaux imparfait certes, mais joyaux quand même.

Tracklist :

01. Fleure
02. Irlite (Get 0)
03. Prac-F
04. Jatevee C
05. T Ess Xi
06. VekoS
07. Flep
08. Tuinorizn
09. Bladelores
10. 1 1 Is
11. Nodezsh
12. Runrepik
13. Spl9
14. Cloudline
15. Deco Loc
16. Recks On
17. YJY UX

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