Dalglish – Niaiw Ot Vile

Dalglish livre un disque brillant qui laisse entrevoir l’infinité des potentialités qui s’offrent à l’humanité en tant qu’espèce vivante et intelligente.

Dalglish - Niaiw Ot Vile

9.0

10

Par Guy-Jean Miard
Publié le 6 février 2014 | 17:06
Voici un disque beau et profondément étrange. Son auteur, l’énigmatique Chris Douglas, est un vétéran de la scène électronique/expérimentale/bizarroïde qui n’a jamais réussi à dépasser son statut d’outsider. Malgré une discographie conséquente et de qualité, d’illustres mentors et amis, et une détermination à toute épreuve, sa production est jusqu’à peu restée très confidentielle. Mais la roue tourne, et « Niaw Ot Vile » sort aujourd’hui sur un label à la pointe de la hype, PAN. Espérons que cette soudaine exposition médiatique lui apporte la reconnaissance qu’il mérite.

 

Christopher Douglas a grandi à San Francisco. Élevé par sa soeur et ses grands parents, il se retrouve vite livré à lui même, et passe le plus clair de son adolescence à fréquenter puis à animer la scène électronique locale. Avec son collectif Spacetime (dont fait également partie Jonah Sharp), il est à l’origine des premières soirées techno et ambient de la ville. Nous sommes en 1990, Chris a seize ans ; il commence à mixer et s’initie à la production sur un Juno 106 et une boite à rythme Alesis.
Sur la suggestion avisée de Richie Hawtin, il part vivre quelques temps à Detroit. Il y fréquente Mad Mike, rencontré dans sa boutique Submerge, et James Stinson de Drexciya, qui devient pour lui une sorte de mentor. C’est là bas qu’il sort ses premier maxi, mais plus qu’une influence musicale, c’est une conception de la musique et de la vie qu’il retire de ses années dans la Motor City. Honnêteté, travail, persévérance.
Les accointances musicales, il vaut mieux les chercher de ce côté-ci de l’atlantique, du côté de Warp, Rephlex ou Planet Mu. Il sympathise d’ailleurs dès 1995 avec Rob Brown et Sean Booth (Autechre), grâce à qui il aura l’occasion de se produire plusieurs fois en Europe avant de s’y installer en 2003 dans la foulée du festival ATP. Résidant depuis dix ans à Berlin, il ne se reconnait dans aucune scène, n’aime pas l’ambiance frivole et mercantile des clubs, n’apprécie que modérément la compagnie de ses contemporains et se décrit lui même comme un old fashionned Scotish drinker.

 

On dit l’homme plutôt hermétique ; en fouinant un peu sur la toile on trouve cependant quelques entretiens assez instructifs, retraçant son parcours, détaillant une méthode de travail, mais aussi (et surtout) une éthique, un projet de vie, qui imprègnent toute son oeuvre. Lui qui a connu (et connait toujours) l’exil, la solitude, qui a subi la perte d’êtres proches et de multiples déracinements, ne peut faire autrement que mettre toute sa vie dans sa musique.
Interrogé à propos du concept derrière l’oeuvre, il explique qu’il s’agissait de montrer qu’on a beau être dans la pire galère qui soit, on peut toujours connaître des moments de grâce, retrouver l’espoir, aller de l’avant. Il vaut toujours mieux être vivant que mort. Voila pourquoi Chris travaille beaucoup, enregistre tous les jours, affirme consacrer sa vie à la création et à l’exploration, et pense qu’en musique il restera toujours des choses à faire. Il dédie « Niaw Ot Vile » au patron du label Isolate Records, Wai Cheng, décédé en 2006, qu’il connaissait depuis le milieu des années 90 et qui a beaucoup compté pour lui.

 

Ce tempérament d’explorateur à la John Coltrane (le côté mystique en moins), on le retrouve dans la diversité des sonorités et des formes proposées ici, mêlant électronique et acoustique, solide et gazeux, piano, cordes pincées, machines et programmes divers. Chris Douglas, qui dans ses mixes cite aussi bien Ligeti et Xenakis que Derrick May ou Kevin Drumm, ne s’embarrasse d’aucune convention. On ne retrouvera par exemple aucune pulsation régulière tout au long de ces 46 minutes de musique, pas plus que la moindre mélodie digne de ce nom.
Des bruits étranges s’entrechoquent, se mêlent, cohabitent, formant des écosystèmes étonnamment riches et variés. Tout est fait pour rendre la musique aussi vivante que possible, et chaque morceau semble provenir d’une planète différente. En l’absence des repères hérités de la tradition musicale occidentale, le cerveau, privé de grille de lecture, analyse comme il peut et s’attarde davantage sur les textures sonores, qui rappellent tantôt le métal, tantôt le bois, l’eau ou le vent, évoquent des bâtiments en train de s’écrouler, des toiles d’araignées, une cave sombre et humide grouillant d’insectes robots, un chien en train de bailler…
Un cerveau fonctionnel est fortement conseillé pour apprécier le disque à sa juste valeur, mais certains passages s’adressent plus directement aux tripes, l’absence de véritable mélodie n’empêchant pas à la musique de véhiculer des émotions difficilement descriptibles, mais jamais vraiment négatives. C’est en particulier le cas sur les morceaux les plus aériens comme le magnifique « Oidhche » (nuit, en gaélique écossais) qui clôt l’album dans un sublime brouillard digital aux couleurs pastel.

 

Ce disque est brillant. Comme tous les grands moments de la musique électroacoustique (plus ou moins) improvisée, il laisse entrevoir l’infinité des potentialités qui s’offrent à l’humanité en tant qu’espèce vivante et intelligente. Provoquer une explosion de formes, de textures, défricher des territoires inexplorés, bref combattre le déclin et la mort en cultivant la vie, en hommage à ceux qui ne sont plus de ce monde : existe-t-il plus noble raison de pousser des potards et de poser ses doigts sur un clavier ? Quand en plus le résultat est harmonieux, et qu’on ne s’ennuie pas une seconde, comme c’est le cas ici, on ne peut qu’applaudir, et attendre la suite avec impatience.

 

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    1 Comment

    1. Antonin Rachrrüger Antidote 13 juin 2015 at 2:38

      Tout est dit (depuis plus d'un an!^^)
      Mais je ne découvre ce disque qu'aujourd'hui et c'est une merveille. Ici, pas de remplissage inutile ni d'effet sans raison. Délicat et accessible. Précision et honnêteté. Ecoutez-le.

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