Fatima Al Qadiri – Asiatisch

Revisitant le sinogrime pour mieux le questionner, Fatima Al Qadiri propose l’un des objets musicaux majeurs de cette année 2014.

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8.5

10

Label

Genre

Par Aurélien Bonvoisin
Publié le 10 mai 2014 | 13:08

Parmi la valse des genres électroniques venus du Royaume-Uni, le grime figure aisément dans le classement des plus incompris à l’extérieur des frontières du pays. Force créatrice majeure dans la scène britannique depuis une dizaine d’années, le grime fait ainsi face à une fréquente méconnaissance de ses codes et de ses lignes directrices. Ses subdivisions paraissent souvent tout aussi obscures : eski, sublow et autres 8-bar sont autant de termes dont la signification reste souvent cryptique.

C’est un autre de ces sous-courants qui nous intéresse aujourd’hui : le sinogrime. Derrière ce nom incongru se cache un type d’instrumentaux grime, apparu dans les premières années du genre, s’inspirant de sonorités asiatiques pour donner une coloration spécifique au son. Initialement porté par Wiley ou Jammer, le sinogrime ressort ces derniers temps de sa tombe, notamment au détour de titres de l’hyper-créatif Murlo, mais aussi par ce premier album de Fatima Al Qadiri. Originaire du Koweït, l’artiste a pour habitude de travailler autour de concepts, choisissant de s’adonner à un style le temps d’un EP, avant de changer du tout au tout pour le suivant. Néanmoins, Asiatisch est probablement son travail le plus conceptuellement abouti, reposant sur un arrière-plan intellectuel très développé irriguant l’ensemble de l’album.

 

Asiatisch signifie asiatique en langue allemande. Ce titre est significatif : avec ce premier long-format pour Hyperdub, Fatima Al Qadiri se propose de questionner les échanges d’imaginaires culturels existant entre le monde occidental et la Chine, au travers des représentations et fantasmes existant à son sujet dans les cultures populaires en Europe et aux Etats-Unis. De telles considérations pourraient sembler démesurément abstraites, voire ésotériques. Il n’en est rien : éclairant au contraire l’album, cet arrière-plan le complète pour composer un disque riche en interrogations. Au terme d’une introduction reprenant un titre pop américain, dans une version chantée dans une imitation de chinois, n’ayant en réalité aucune signification, « Szechuan » nous ouvre ainsi les portes d’une musique complexe, mêlant les breakbeats urbains et autres kicks amples aux motifs et instruments associés à la musique chinoise.

D’une grande unité sonore, l’album décline ces palettes sur une quarantaine de minutes afin de créer une nouvelle forme musicale, semblant exister hors de tout lieu concret. En jouant avec les imaginaires, la musique de Fatima Al Qadiri prend un caractère spectral, semblant flotter jusqu’à vos oreilles, à l’instar d’un « Shenzhen » d’une grande beauté et de son final étourdissant de splendeur. L’artiste prend parfois le soin de nous indiquer des pistes de réflexion quant à son œuvre : la question de l’authenticité de ces représentations sera par exemple posée au détour d’un « Dragon Tattoo » jouant sur les clichés associés à un pays lointain (« I got a dragon tattoo on my heart, and I need to cause you harm »). Le reste du temps, elle s’efface en revanche pour nous laisser seuls au contact de cette structure musicale unique, pour mieux nous laisser percevoir toutes les questions que celle-ci pose.

Il faudra, de ce fait, plusieurs écoutes pour comprendre pleinement cet Asiatisch dense et énigmatique : une fois sa portée assimilée se révèle pourtant un album d’une écoute plus facile qu’attendu, se laissant admirer sous toutes ses coutures. Voix synthétiques, beats acérés et fantasmes d’exotisme se conjuguent pour créer quelques-uns des plus intéressants titres grime actuels. Les lignes mélodiques superposées de « Hainan Island » tournoient ainsi pour s’ancrer, sombres et emplies de mystère, au creux de votre inconscient. Les fragments décomposés de poésie chinoise découpés sur l’interlude « Loading Beijing » contribuent également à la construction de cet assemblage composite. Plus dynamique, « Shanghai Freeway » joue sur le contraste entre la lenteur de ses nappes distordues et la rapidité de mélodies dans la tonalité générale de l’album pour exacerber une tension omniprésente.

 

Il serait possible de chercher à déchiffrer chacune des composantes de cet ensemble fascinant pour en tirer un sens unique. Il semble pourtant plus pertinent de laisser son voile à cette œuvre, et de laisser chacun en tirer son interprétation propre, sans chercher à lui conférer une unique signification : l’une des grandes qualités d’Asiatisch est précisément de pouvoir s’adresser de manière personnelle à chaque auditeur, au-delà de ses soubassements conceptuels complexes. C’est en cela que Fatima Al Qadiri et Hyperdub nous proposent ici l’un des objets musicaux majeurs de cette année 2014, aussi facile d’écoute que complexe d’appréhension, aux implications multiples tout en sachant se faire aussi direct que nécessaire.

 

Tracklist :

01. Shanzhai (for Shanzhai Biennial) feat. Helen Feng
02. Szechuan
03. Wudang
04. Loading Beijing
05. Hainan Island
06. Shenzhen
07. Dragon Tattoo
08. Forbidden City
09. Shanghai Freeway
10. Jade Stars

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