Francis Harris – Minutes Of Sleep

Ou comment la nuit tombe tendrement sur l’esprit.

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9.1

10

Par Raphael Lenoir
Publié le 9 mars 2014 | 10:48

Si la mort n’existait pas, rien n’aurait pu grandir, devenir, ou même changer : concevoir pour détruire, de ce cycle il sera toujours impossible de sortir. Sans la mort, Minutes of Sleep n’aurait jamais pris vie.
En 2011 le décès du père de Francis Harris le pousse à concevoir l’épitaphe la plus belle possible, Leland. Nous aimons à penser que le nom de son regretté père était Leland et que cette oeuvre l’a en quelque sorte rendu immortel, tant il est impossible d’oublier cet album. En effet, durant ce processus de destruction créatrice, Francis révéla aux pauvres hères que nous sommes le contenu de son âme emplie de chagrin, avec une deep-house mélancolique d’une douce folie. Finies les nuits d’insouciance lors des tournées d’Adultnapper (le pseudonyme qui l’a fait connaître au monde entier), place à la maturité après avoir surmonté le deuil.

Ainsi, quand la mort vint frapper une deuxième fois la famille, emportant cette fois-ci la mère de Francis, quelques mois à peine après s’être chargée de son père, une autre oraison funéraire fut enfantée, rejoignant pour l’éternité la précédente. Intitulé Minutes Of Sleep, cet album au long cours (plus de 70 minutes) est paru à la fin du mois de février sur Scissor & Thread, label cogéré par l’Américain. Francis y rend donc un hommage poignant à la personne qui lui aura donné jour. Un disque une nouvelle fois inoubliable, conçu pour déjouer la mort, à moins que ce ne soit pour l’enlacer.

 

L’étiquette deep-house a toujours été trop réductrice pour un producteur comme Francis Harris : il faut voir au-delà de cette trame opaque pour percevoir les véritables enjeux d’une telle œuvre. Derrière l’ombre se dévoile alors bien plus qu’une succession de morceaux en 4/4, car aucun titre de cet album n’a été conçu pour être joué en nightclub. La nuit prend en effet une autre signification pour l’Américain : elle est vécue comme un exil pour l’âme, une virgule en suspension apaisant l’Homme, loin des turbulences du quotidien et de la transpiration charnelle des corps en transe cherchant eux aussi à (s’) oublier.
Avec « Hems » et « Dangerdream », la nuit tombe et déploie progressivement ses voiles. Ces deux morceaux déversent à eux seuls un flux émotionnel d’une tristesse incommensurable, à travers des textures jazzy clairsemées de glitchs électroniques, d’une classe éblouissante et d’une profondeur abyssale. Tandis que les nappes en crescendo et decrescendo forment des couches spectrales, le flot de la trompette jamais ne tarit pour nous souffler ses notes suaves à l’oreille. Notre esprit s’éparpille alors, et sombre définitivement dans le lit de ce torrent de larmes. Allongé, sous le regard de la Lune qui, seule dans l’obscurité profonde illumine la Terre de sa pâle lueur, nous sommes médusés devant cette hallucination qui prend la douce forme d’un rêve.

La rythmique s’enclenche enfin sur « Radiofreeze » et ne s’interrompra que sur le trouble « Blues News », et sur un remix fleuve, non moins énigmatique, de « Dangerdream », signé Terre Thaemlitz (DJ Sprinkles). Leur côté incroyablement immersif et nonchalant est si puissant que le courant nous emporte sans aucun mal dans les méandres de ce cours d’eau s’élargissant. Entre temps, alors que le piano et le violoncelle donnent la réplique à la trompette, la voix du beat velouté suintant le charme se fait enfin entendre. Elle est claire et riche en intonations, irrésistible et d’une efficacité terrible. Des parties vocales de Gry sur « You Can Always Leave  », aux pizzicatos de violoncelle sur « Me to Drift », en passant par le pouls fantomatique de la rythmique sur « What She Had », tous les éléments prennent leur juste place dans cette œuvre. L’histoire qu’ils content est quant à elle belle à crever.

 

L’affliction et le spleen sont donc évoqués dans toute leur puissance durant ces Minutes of Sleep, où pourtant jamais l’attention ne faiblit. Là où l’oubli de soi demeure seul credo, vous n’êtes plus qu’un pantin à la merci de la faucheuse qui vous attend au tournant. Car la mort n’est pas dans cette œuvre qu’une simple toile de fond dans laquelle évolueraient les différents instruments. Lors du parcours de ce fleuve tranquille elle est omnisciente, omniprésente et omnipotente ; de son emprise tout à fait consciente.

Francis Harris a créé ici un monde de névrose insidieusement délectable que l’on souhaiterait ne jamais quitter. Une folle réussite qui dépasse littéralement toute les espérances tant le désespoir nous accable. Mais la griserie émanant de ce chef d’œuvre éternel est absolument sans limites et nous attire irrémédiablement. Alors pourquoi ne pas étreindre avec joie ces ténèbres profondes nous recevant avec délice et bienveillance, ces veloutes retors signifiant mort puis renaissance ? Pourquoi chercher sans cesse à fuir, à repousser l’inévitable ? La nuit de l’esprit est si douce tu sais.

Tracklist :

Tracklist:
01. Hems
02. Dangerdream
03. Radiofreeze
04. Lean Back
05. You Can Always Leave
06. Me To Drift
07. What She Had
08. Blues News
09. New Rain
10. Minutes Of Sleep
11. Dangerdream (How Che Guevara’s Death And Bob Dylan’s Life Militarized Brigate Rosse)

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