Kode9 – Rinse: 22

Rinse: 22 répond aux attentes que l’on plaçait en lui.

RINSECD031

7.7

10

Par Aurélien Bonvoisin
Publié le 17 juin 2013 | 19:00

Il serait peut-être exagéré d’affirmer que les mixs de Kode9 sont plus attendus que ses propres productions. Mais s’il ne s’agit pas de nier la qualité des deux albums et des nombreux EPs publiés par l’artiste, que ce soit en solo ou en compagnie de son acolyte The Spaceape, il reste clair que l’une des caractéristiques de son travail est cette faculté à comprendre à tout instant l’évolution de la scène britannique, à anticiper ses transformations tout en sachant les replacer dans le cadre du fameux hardcore continuum. Cette faculté rejaillit bien sûr sur la discographie d’Hyperdub – label dont il est le maître –, au sein de laquelle se sont succédés au cours des années dubstep, grime, wonky, UK funky et autres footwork. Mais elle s’illustre aussi tout particulièrement au sein des mixs de l’Ecossais, qui prennent dès lors souvent la forme d’un panorama de cette scène à un moment précis.
En 2006, son Dubstep Allstars Vol. 03 manifestait ainsi la toute-puissance des basslines sombres du dubstep au sein des clubs d’outre-Manche. Quatre ans plus tard, son DJ-Kicks montrait tout le chemin parcouru, le dubstep s’effaçant progressivement au profit de rythmes percussifs, d’un grime reprenant sa place, et de deux morceaux qui étaient alors de véritables révolutions – Footcrab d’Addison Groove et Work Them de Ramadanman, lorgnant de l’autre côté de l’Atlantique pour intégrer les rythmes footwork dans le carcan de la house britannique.
Et nous voici donc en 2013 pour le troisième mix CD de Steve Goodman, cette fois pour l’excellente série de mixs de Rinse FM. Il est d’ailleurs étonnant de ne le voir figurer dans cette série que pour la vingt-deuxième édition, dans la mesure où depuis 1994, la radio se fixe ce même objectif de refléter toutes les transformations vécues par cette scène ; ce nouveau mix en prend donc en tout cas une portée singulière, répondant d’une certaine façon à une question : où en est-on ?

Si l’interrogation paraît simple, les choses se compliquent vite : en effet, les 37 morceaux qui jalonnent l’heure de mix qui nous est ici proposée y apportent plus ou moins 37 réponses différentes. A l’image d’une scène qu’il est difficile de désigner autrement, par défaut, que par bass music, la centralité des infrabasses restant le seul point commun à un ensemble d’artistes offrant des propositions si diverses, Rinse: 22 est donc protéiforme, éclaté, insaisissable, mouvant, parfois épuisant mais souvent brillant.
Tout commence pourtant de manière assez logique, avec un extrait de quatre minutes du dernier single en date de Burial – évidemment, pourrait-on dire –. Mais contre toute attente, Kode9 interrompt immédiatement les convulsions parasitées de Truant par le biais d’un titre de Theo Parrish. Dont le groove laissera lui-même place à un éthéré Pusher Taker de Morgan Zarate semblant suspendu dans l’air, suivi du quasi-broken beat de Titonton. Inutile d’aller plus loin, vous l’aurez compris : à l’exception de son ultime partie clairement footwork – et comportant pas moins de huit titres du légendaire DJ Rashad –, ce Rinse: 22 ne reste jamais très longtemps à la même position dans l’espace de la bass music. On saute sans répit d’un style à un autre, du garage au grime, de la noirçeur de la piste de Visionist aux percussions du Sam Cro de Terror Danjah.
Certains titres, bien sûr, sortent du lot. Outre le fabuleux titre de Morgan Zarate sus-mentionné, on notera par exemple le groove sombre du Burciaga de Faze Miyake, l’excellent Friday 13th de Champion – récemment paru chez Hyperdub –, ou un nouveau titre de Funkystepz rassurant après deux singles quelque peu inquiétants. Kode9 lui-même n’est pas en reste : son psychotique Kan apparaît clairement comme le sommet de la dernière section du disque. On en oublierait presque quelques points plus négatifs : on passera, par exemple, sur le « daaamn son » sur-rabâché qui résonne plusieurs fois dans les titres de DJ Rashad et que l’on aurait volontiers enterré le temps de ce mix.

Bien sûr, cet enchevêtrement de titres si divers ne serait rien sans la main de maître de Kode9, qui vient nous guider en tissant des liens inattendus, des passerelles inédites, entre ces titres, avec un style de mix rapide – parfois trop –, mais souvent imparable. Il serait faux de dire que tout marche toujours : le contraste entre le sombre Something Old Something New de Visionist et l’énergie du titre suivant de Dexplicit est trop important pour éviter l’impression d’une certaine maladresse ; le mix menant au furieux Chilli Burrito de DVA semble même légèrement paresseux.
Mais à d’autres moments, Kode9 nous subjugue véritablement, donnant même une nouvelle vie à des titres pourtant bien connus : Big Room Tech House DJ Tool – TIP! de Joy Orbison, pourtant joué sans fin par tous les DJs britanniques depuis des mois, se trouve ici rafraichi, jusqu’à sonner comme un morceau parfaitement neuf. Les synthés épiques du Triadzz de Rustie semblent surgir au moment parfait lors d’une pause dans un titre de Cashmere Cat ; de même pour la voix de Flowdan qui vient surplomber le Burciaga de Faze Miyake pour annoncer le titre de The Bug.
Le plus grand moment de bravoure du mix est alors peut-être l’enchaînement du Friday 13th de Champion et du toujours aussi impressionnant Her de Jam City : aux percussions UK Funky du premier vient soudainement se substituer le métronome guerrier du second, pour un mix symbolisant la préoccupation de Kode9 pour le rythme. Tout au long de son mix, celui-ci semble en effet bâtir des successions de patterns rythmiques complexes, toujours aux limites de la rupture – et les franchissant parfois –, les morceaux s’imbriquant les uns dans les autres comme pour composer une unique partition percussive aboutissant sur le déluge footwork introduit par son propre Xingfu Lu.
En traçant ces différents liens, Kode9 parvient donc une fois de plus à nous proposer une vue d’ensemble de la scène UK à l’heure actuelle. D’une certaine façon, on peut penser que ne subsiste qu’une absente : la scène dite « hypnagogique », qui semble opérer depuis un an un certain rapprochement avec le reste des artistes électroniques, à l’image par exemple de la présence de Pye Corner Audio aux côtés de Powell dans une édition récente de la Boiler Room ou de la publication des remarquables albums de Dean Blunt & Inga Copeland et de Laurel Halo sur – précisément – Hyperdub l’an passé. On pourrait néanmoins suggérer que l’on retrouve alors d’une certaine façon la trace de ces artistes au sein du style de mix adopté par Kode9 lui-même. Certes, un tel rapprochement peut sembler tiré par les cheveux ; mais on peut aussi estimer que des artistes donnant de l’importance à la notion d’esquisse, dont les albums dépassent parfois les 20 ou 30 titres pour 40 minutes à peine, ont pu influer, même inconsciemment, sur un mix comprenant 37 pistes en moins de 65 minutes en ne leur laissant que rarement plus de deux minutes.

Quoi qu’il en soit, et en mettant à part toute spéculation, il n’en reste que Rinse: 22 répond aux attentes que l’on plaçait en lui. S’il ne touche pas forcément les hauteurs atteintes par DJ-Kicks, son prédécesseur, et s’il renferme quelques passages crispants, il est néanmoins la preuve de la maîtrise de son auteur, qui parvient à apporter une cohérence à ce qui aurait pu être un ensemble aléatoire de titres, à donner un sens à une sélection variée mais d’une qualité presque constante, à montrer les liens unissant différentes franges de la scène britannique. Et par ce même biais, à dessiner l’image de cette dernière dans son état actuel : indéfinissable, frénétique, mais passionnante.


Tracklist :

01. Burial – Truant
02. Theo Parrish – Kites on Pluto
03. Morgan Zarate ft. Roses Gabor – Pusher Taker
04. Titonton – Spread
05. Alex Parkinson & Chris Lorenzo – What Must I Prove 2 U
06. Joy O – Big Room Tech House DK Tool – TIP!
07. Funkystepz – Vice Versa
08. Terror Danjah & Champion – Stone Island
09. DVA – Chilli Burrito
10. Champion – Friday 13th
11. Jam City – Her
12. Kode9 – Uh
13. Kuedo – Mirtazapine
14. Visionist – Something Old Something New
15. Dexplicit – Change Formation
16. Faze Miyake – Burciaga
17. The Bug ft. Flow Dan – Dirty
18. Dexplicit – Wave Machine
19. Cashmere Cat – Aurora
20. Rustie – Triaddz
21. Terror Danjah – Sam Cro
22. S-Type – Flyp City
23. Kode9 – Xingfu Lu
24. RP Boo – Steamidity
25. RP Boo – Red Hot
26. DJ Manny – Work That Body
27. Kode9 – Kan
28. DJ Rashad – Rollin
29. Uncon Sci – 8 Shots Up (Bleep Bloom Remix)
30. DJ Rashad ft. DJ Earl – Freshtek
31. DJ Rashad – Brighter Days
32. Sam Binga & Addison Groove – 11th (Dub)
33. DJ Rashad & DJ Spinn – Last Winter
34. DJ Rashad & Freshmoon – Everybody
35. DJ Rashad & DJ Manny – Way I Feel
36. DJ Rashad & Phil – Everyday of My Life
37. DJ Rashad – Let It Go

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    2 Comments

    1. […] nous entendions en effet les premières touches de la musique de l’Anglais sur le fameux mix Rinse: 22 de Kode9, avec un « Prove 2 U », réalisé en collaboration avec Chris Lorenzo et mixé d’une main […]

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