Label Feature : Modal Analysis

Entretien avec 3.14 et Kondaktor, deux des fondateurs du label athénien, pour un tour d’horizon entre festivals, expérimentations sonores et crise sociale

0000100912_10
Par Alexandre Aelov
Publié le 12 mai 2016 | 18:31

En 2012 naissait à Athènes un label sensiblement différent de ce que le paysage électronique local avait à offrir jusque là. Modal Analysis posait en effet la première plaque à un édifice qui a grandi depuis, tout en restant fidèle l’esprit qui l’a fondé.
Nous rencontrions il y a quelques temps 3.14 et Kondaktor, fondateurs du label avec ANFS, pour une discussion sur ces années passées et ce qui reste à venir. Alex et George se rappellent de ces débuts.
« Notre motivation depuis le premier jour a toujours été d’importer notre vision des choses dans un paysage grec qui ne nous satisfaisait pas. Il manquait quelque chose, alors on l’a créé entre amis. »

Lors des soirées qu’ils organisent en parallèle du label, leur mot d’ordre est de solliciter au maximum les acteurs locaux dans des lieux qui font la différence. Plutôt que d’inviter de gros noms étrangers, l’intérêt est ailleurs : développer une communauté, des fondations, comme le dit George :  » On a commencé parce qu’on voulait inviter des artistes qu’on aimait dans des lieux qu’on aimait. Tout ça a peu à peu évolué en une scène. Même si c’est une petite scène et que tout le monde se connait, c’est assez sain, on travaille ensemble. On ne se considère pas comme des promoteurs professionnels ou quoi que ce soit. Avant tout on est des types qui sortons en club, comme tout le monde. C’est très important pour nous, il ne faut jamais perdre ce contact, jamais cesser d’être inspiré par les gens, ce qu’ils écoutent, ce qu’ils aiment. »

Il manquait quelque chose, alors on l’a créé entre amis.

C’est cet esprit qui a amené Alex à travailler depuis 2013 avec Nico Deuster aka DJ Flush au sein du label Killekill et du Krake Festival à Berlin, rejoint progressivement par George. Une histoire d’amitié avant tout, et une certaine vision des choses :  » Depuis qu’on s’est rencontrés, tout a fait sens : sa manière de concevoir le festival, la fête, rejoignait la notre et ça a forgé la façon dont on a été intégrés à l’organisation du festival. C’est quelqu’un qui sait faire la fête, et tu ne peux pas organiser une bonne soirée si tu n’es pas un fêtard. »

 

Le stand Modal Analysis lors de la label boutique du Krake Festival 2016 à Berlin

Le stand Modal Analysis lors de la label boutique du Krake Festival 2015 à Berlin

 

Lorsqu’on évoque la Grèce et Athènes, le contexte très tendu, économiquement, socialement, politiquement, fait obligatoirement surface. Comment, dès lors, parvenir à donner envie aux gens de sortir, et au-delà, de fédérer une communauté d’auditeurs autour d’une communauté de musiciens ?
Les deux sont catégoriques : plus qu’un frein, le contexte catalyse une dynamique positive. Pour George, « tout ce qui est créé est un combat en soi. »
Et Alex d’ajouter : « Les gens trouvent une issue au travers de ça. On connait beaucoup de personnes dans ce cas. Sans emploi, dans une situation précaire, ils trouvent l’inspiration pour en faire de la musique et quelque chose de constructif. Ceux qui ne sont pas musiciens s’investissent, ou tout simplement accompagnent ce mouvement. Beaucoup de très bon DJs et producteurs sont apparus ces dernières années, se sont épanouis, et ça se voit. »

 

Tout ce qui est créé est un combat en soi.

 

A la satisfaction de contribuer via le label et les soirées à un changement visible ces dernières années s’ajoute une note d’espoir, comme le souligne George : « Tu le vois par toi-même, d’un point de vue extérieur, il y a 5 ans tu n’entendais pas parler d’artistes ou labels grecs à l’étranger, maintenant c’est différent. Des artistes comme Sawf, Miltiades, Morah sont bien plus visibles ailleurs. Quand on était jeunes, on devait aller chercher ce qui nous inspirait à l’extérieur, il n’y avait pas grand chose par quoi être inspiré ici, il n’y avait aucune scène proprement dite. La plupart des acteurs d’avant avaient saisi leur chance pour partir, faire leur vie ailleurs. Ce qu’on veut, c’est créer des fondations, laisser quelque chose, une sorte d’héritage. »

Le label est une pierre angulaire de cette démarche. Au-delà des soirées bimensuelles, il contribue à ces « fondations ». Pensé comme un espace de liberté simplement guidé par une esthétique forte, il a su prolonger cet esprit. Pas de grand concept ici, mais un cadre potentiel comme l’indique Alex : « Quand on contactait les artistes, même ceux qu’on ne connaissait pas directement, pour leur proposer de sortir quelque chose chez nous, on exposait le tout de manière très simple. Voici le label, son esthétique, dis nous ce que ça t’inspire et ce que tu veux en faire. Maintenant que le label a pris en maturité, on a plus vraiment besoin de l’expliquer, mais c’est tout comme, il parle de lui-même. »

 

Ce qu’on veut, c’est créer des fondations, laisser quelque chose, une sorte d’héritage.

 

George insiste sur cette liberté : « La portée conceptuelle s’arrête ici. Nous voulons un cadre ouvert, ça l’a toujours été et ça l’est d’autant plus aujourd’hui après une dizaine de sorties. Certaines personnes ont été surprises par l’EP de Biomass et R.O.M, un enregistrement live, avec un saxophone. Mais en fin de compte, ça fait sens avec le reste des sorties. C’est également dans cet esprit qu’on fait nos soirées, on les pense comme une rencontre de tous ces genres différents. »

Il n’y a qu’à jeter un œil à la programmation du Fasma Festival de cette année pour s’en rendre compte. D’un côté, Phurpa et Jesse Osborne-Lanthier; de l’autre Umwelt et Source Direct; puis Virginia ou Miltiades; ou encore Ancient Methods et An-i. Le tout dans des lieux aussi divers que le six d.o.g.s, l’Astron Bar ou l’Eglise anglicane Saint Paul. Un événement aussi dense que désenclavé : « C’est plus une question d’atmosphère musicale que de genres musicaux. Tout fait sens, malgré les différences formelles. »
Et cet esprit d’essaimer dans les soirées π (Pi) et le label du même nom qu’Alex dirige à Berlin, ainsi que dans le label monté en parallèle par ANFS :  Vanila, où l’on retrouve également leur ami Sawf.

13051669_995839040509792_977386670725611517_n

Conçu au départ comme un label en parallèle de soirées du même nom, avec la ferme intention d’apporter dans la capitale grecque un souffle nouveau en matière de musique et d’événements. Dans un contexte de dépression globalisée, l’équipe d’amis a su développer une esthétique aussi forte qu’ouverte, et fédérer un public autour d’une communauté d’artistes. Si la scène athénienne (et grecque) reste encore jeune, des labels comme Modal Analysis sont la preuve vivante qu’elle est à suivre de très près ces prochaines années.

Vous aimerez surement

    Leave a comment

    Articles populaires

    Chargement des articles...
    Le chargement des articles a echoué, une nouvelle tentative va être effectuée automatiquement dans 5 secondes.

    Back to Top