Laughing Ears – Losing Track

Laughing Ears investit l’ambition caractéristique du label Hemlock en triturant les motifs du dubstep hermétique sur lequel il fonda son identité.

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7.6

10

Par Michaël Hallé
Publié le 4 juillet 2021 | 17:23

Le dembow ramassé du morceau « Losing Track » donne la tendance : la musique sera éplorée et laconique, technique aussi, jusqu’à l’exhibition de ces processus de composition, présentés dans leur plus simple appareil. En effet, nul manteau de sound design élaboré ne viendra envelopper les complaintes égosillées des percussions et de la basse, mélange de robustesse et de flétrissure ; seul subsiste un arrière-plan de silence sibyllin, interrogatif, sur lequel viennent se tisser les formes agiles de la production chaloupée. Ces formes sont pourtant instables, toujours au bord de l’effondrement, à mesure que le rythme, rigoureux au début, finit par se dilater, s’effriter, pour se recroqueviller sur lui-même.
C’est ce qui se produit dans l’énigmatique « Bite The Bullet », qui épouse les méandres plus attendus de la UK Bass chère au label Hemlock, en s’immergeant du même coup dans le bouillon d’influences que cela implique. On reconnaît ici un peu des incartades de son fondateur, le légendaire Untold, avec en surplus quelques nappes de synthé et des échos de Gábor Lázár — recours à des timbres identiques à ceux de ses morceaux — ou de Logos — la méthode qui consiste à déconstruire une formule en la décortiquant. Souvent la mesure se dédoublera de façon quasi inexplicable, comme pour se tirer une balle dans le pied, ou se transcender elle-même, c’est selon. De ce point de vue, Laughing Ears reprend ici un travail qu’on croyait abandonné : l’ébauche (commencée au début des années 2010 avec Burial et James Blake) d’une esthétique jadis appelée « post-dubstep », où le style des raves ténébreuses d’Angleterre renaîtrait des cendres qu’on lui a fantasmées sous une forme plus « avant-gardiste », avec tout ce que le terme comporte de limites et de contradictions.
« Breakaway » donne libre à cours à cette entreprise avec le broken beat le plus spectaculaire entendu de mémoire récente. Ce morceau fascinant, qui va cette fois plutôt chercher du côté de Mumdance (cymbales et basse mélodique à l’appui), vous laissera sur la touche jusqu’au bout, mais ce n’est que pour mieux vous river à votre siège. Kick, snare, shaker et basse composent un étrange ballet boiteux dont les variations d’agencement rythmique confinent au kaléidoscope. L’audace est saisissante, le résultat déconcertant, presque addictif tant on peine à y trouver ses marques. Losing track peut signifier « perdre le nord », ou plus littéralement désigner un « morceau perdant ». La perte la plus visible ici est donc, on l’aura compris, celle des repères, via l’apparente confusion rythmique qui prédomine, avant de laisser place à sa paradoxale mais éclatante cohérence interne. Lors de l’écoute, on cherche à percer un mystère qui n’a pas lieu d’être dissipé, celui de l’invention d’une forme musicale, fût-elle éphémère.

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