The Lotus Eaters – Desatura

Desatura est une oeuvre salvatrice qui réaligne et redirige la techno vers son essence

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8.8

10

Par Martin Drazel
Publié le 7 février 2019 | 14:09

The Lotus Eaters est un projet mené par deux figures de la techno expérimentale : Lucy et Rrose. C’est sous l’impulsion de l’Italien Luca Mortellaro que les premières collaborations avec l’Américain Seth Horvitz, plus connu désormais sous son alias transgenre Rrose, voient le jour (notamment sur un premier EP justement intitulé The Lotus Eaters). Par la suite les apparitions live du duo se multiplieront jusqu’à l’aboutissement du projet commun et la signature d’un album, toujours sur Stroboscopic Artefacts, qui aura mis son temps à arriver à nos oreilles mais dont nous nous devions de relayer la qualité, nommé Desatura (comprenez désaturer).

Introduit par « Anchor », l’album donne de suite le ton. Ici l’univers arpenté sera simple, froid, espacé et épuré de tout habillage inutile, à l’instar des débuts de Plastikman. Dès les premières variations de cet hélicoptère spatial, on se sait embarqué dans un monde étrange mais familier, où se côtoient solitude et danses fusionnelles.  « Marrow » impose ensuite l’aspect déconcertant des expérimentations du duo. On y retrouve un attrait pour les travaux d’Actress, mais aussi l’étendue des influences des artistes. « Diamond » s’amuse d’un arpège discontinu imbriqué dans une grille techno sobrement composé d’un kick sourd. A nouveau le duo démontre que quelques éléments bien choisis et subtilement placés dans l’espace sonore permet à n’importe quelle composition de prendre une dimension enivrante, exercice où beaucoup se sont arrachés les cheveux mais où Lucy et Rrose semblent exceller.
Avec « Decanter », l’ambiance se fait moins stellaire et retombe dans le béton. Le bloc kick / basse gutturale se fait plus présent, prenant une place structurelle importante pour y embarquer l’auditeur, soudainement proche de la suffocation. Nous tenons ainsi la preuve de la versatilité du duo et de sa capacité d’impulser à leur recette différentes intentions. L’aspect plus paranoïaque de l’album prend alors forme, grâce à l’obsédant « Eat Eat Eat » et son signal d’alarme grossissant à chaque séquence. Ce n’est qu’à ce moment de l’opus que The Lotus Eaters trouvent pertinent d’ajouter ce classique hit-hat en contre-temps qui habille la techno depuis sa genèse, et nous en sommes déjà au cinquième titre de Desatura, pourtant personne n’en aura remarqué l’absence auparavant (nouveau tour de force). Une petite pause au sein de cette descente introspective avec « The Idea of North » permet de reprendre son souffle, physiquement car psychologiquement le malaise est toujours présent.
L’ultime partie de ce triptyque maudit démarre avec « Under the Benches ». Nous voici au milieu de la salle de bal, mais plus aucun lustre ne brille. Les danseurs ne sont plus que masses informes aux mouvement compulsifs, chaque élan étant incorporé dans ces vagues immatérielles créées par les oscillations et semi-saturations d’une basse nébuleuse. Puis « Foul Winds » fait vibrer une membrane neuronale inconnue, renouant avec les pales de cet hélicoptère spatial qui semble désormais avoir dépassé le firmament. L’arrivée d’un troisième homme, sûrement celui au costard noir du classique Half-Life, précipite l’auditeur vers la sortie, accélérant son pas ainsi que sa psychose. « A Third Man » ressemble quelque peu à un morceau techno traditionnel, mais c’était sans compter sur ces nappes déphasées qu’affectionnent tant The Lotus Eaters, permettant au titre un rendu atypique. L’ouvrage se conclut avec « And Then There Were None », allégorie parfaite de ce que fut cette exploration de psychés inclassables. Les artistes nous laissent en suspension au sein d’un vide stratosphérique où le rotor de notre moyen de transport semble s’être définitivement détraqué. 

Desatura est une oeuvre salvatrice qui réaligne et redirige la techno vers son essence. L’album permet de renouer avec les racines de la minimale techno, lorsqu’elle se voulait un mélange entre épuration rythmique et subtil travail sonore. Cet album place The Lotus Eaters au-dessus d’un bon nombre de producteurs actuels, tant l’aisance avec laquelle le duo spatialise et agence leurs créations est déconcertante, sans compter sur le fait que la qualité musicale est partout, intégrée et peaufinée sur chaque titre de l’opus. Cette future pierre angulaire du renouveau de la techno, à la fois porte ouverte à de nouveaux horizons et retour aux sources, est indispensable, ne vous y trompez pas.

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