Melodia – Saudades

Une clairière, le bruit de l’eau, le croassement d’un corbeau, des oiseaux au loin qui chantent leur douce mélopée, et nous, au centre de la scène, accompagnés par cette faune dans notre isolement.

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8.0

10

Par Raphael Lenoir
Publié le 28 février 2013 | 20:55

Malgré les progrès de la science, le monde nous semble toujours aussi vaste et paradoxalement de moins en moins compréhensible. Aujourd’hui, oser penser que l’on connait ne serait-ce qu’un centième de ce que la Terre nous offre serait sans doute taxé de folie, alors pourquoi cette insatiable soif de connaissance ? Federico Durand et Tomoyashi Date ont eux bien compris que comprendre le monde est superbement vain, et qu’il suffit seulement de l’observer avec les yeux d’un enfant émerveillé afin d’apercevoir un bref instant une forme de suprême sérénité.
Issu de Sao Polo, ville surnommé aussi aussi Terra da Garoa (terre du crachin), Federico n’a eu de cesse que de transmettre ce message d’humilité à travers ses différents albums en solo comme El Éxtasis De Las Flores Pequeñas sorti en 2011 sur Own Records (label dont on parlera un peu plus loin) ou encore El libro De Los Arboles Magicos paru via Home Normal l’année dernière. Plonger dans l’univers de Fede c’est comme découvrir l’insouciance de notre plus jeune âge, pénétrer dans un conte de fée, et, à l’instar d’un Peter Pan, être piégé à tout jamais au pays des merveilles. Mais l’artiste sait aussi très bien s’entourer comme le prouve Luz, ce très bel album issu d’une collaboration avec Nicholas Szczepanik qui est dans la même veine ambient garni de fields recordings que l’on apprécie tant. Mais aujourd’hui, c’est avec un autre paysagiste répondant au nom de Tomoyoshi Date que va s’associer le brésilien.
Originaire du pays des Haïkus, et de l’Ukiyo-e, Tomoyoshi s’est aussi fait remarquer en quelque sorte pour ses productions d’apparences épurées mais tissées avec de nombreux fields recordings tout aussi insondables que touchants. Il ne manquait plus que l’élément déclencheur pour  faire rencontrer ces illustres inconnus qui étaient alors déjà parfaitement faits pour s’entendre. Et ce n’est ni plus ni moins que le label Own Records qui a joué le rôle de catalyseur. En effet, après avoir tout deux sortis un album en 2011 sur ce label, ils sont partis faire une tournée en Europe et composent un album dans la même foulée, mastérisé par une autre pointure : Stephan Matthieu.

Melodia, voilà le pseudonyme choisi par nos deux compères pour leur association. Un nom certes peu original mais pourtant tellement évident après quelques minutes d’écoute qu’il n’en pouvait être autrement. Et pour confirmer le fait que ces deux artistes ne vont pas chercher le titre de leur album dans le premier livre venu, c’est un mot portugais (langue chère à Fede), d’apparence anodine et pourtant lourd de signification, un mot dont le spectre hantera d’une certaine manière ce mini-album : Saudades. Mot mystérieux et intraduisible car le concept n’en a jamais dépassé les frontières. Pour décrire l’indescriptible en une phrase : mélancolie empreinte de nostalgie, imperfection du présent et sublimation du passé. Ce qui pourrait le plus s’en approcher est le spleen, mais sans ce mal être inhérent à ce terme, car Saudade c’est aussi un désir. Celui de rentrer chez soi et retrouver les siens.

Eureka ! Voilà comment un terme peut à lui seul définir cet album. Et pourtant le pari était loin d’être gagné, car sous son enveloppe candide, le cœur de cet album est absolument indéchiffrable. Les carillons sur “The spirit of rain arrives to the forest” agités par le vent semblent nous accueillir sous notre nouveau toit à ciel ouvert. Les longues notes de guitare et de piano éparpillés par la brise résonnent dans notre conduit auditif sans que nous ayons perçu leur origine énigmatique. Nous sommes alors gagnés par un sentiment aussi impénétrable que celui dont le sens a été approché précédemment, car la saudade n’est pas innée ; elle s’acquiert. Comment opposer une résistance à ce sentiment nouveau qui nous habite, comment résister à cette fragilité dans les arrangements ? Là encore il nous faut tout accepter car le jeu en vaut définitivement la chandelle, la saudade étant si agréable à éprouver.
Une clairière, le bruit de l’eau, le croassement d’un corbeau, des oiseaux au loin qui chantent leur douce mélopée, et nous, au centre de la scène, accompagnés par cette faune dans notre réclusion. Ne seraient-ce pas des enfants qui jouent à quelques pas de nous sur « Music box for Nils and Noé » ? Ne venons-nous pas de comprendre leurs paroles alors même qu’ils sont si éloignés et pourtant si proches de nous ? C’est à contrecœur que nous nous arrachons à eux, car notre temps imparti parmi ce monde féérique touche à sa fin.

Voilà encore un album très propre que nous livrent Federico et Tomoyoshi, ce qui ne fait que conforter l’idée que nous avions des deux artistes : brillants et modestes, deux vertus que le monde devrait certainement plus mettre à l’honneur. Une telle maîtrise de l’agencement des fields recordings, le tout enveloppé dans une poésie à couper le souffle en est presque affolant. Saudades vient de nous dévoiler un autre mystère, tout aussi insoluble que poignant. Décidément, tout ce que l’on sait, c’est que l’on ne sait rien.


 

Tracklist :

01. The spirit of rain arrives to the forest
02. The rise of early morning
03. Riverside of the poet’s house
04. Walking memories in the sunlight and leaves
05. Music box for Nils and Noé

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    1 Comment

    1. SSS Chronique: Opitope – Physis 14 février 2014 at 11:45

      […] (on pense notemment aux duos Illhua pour Tomoyoshi ou encore Melodia dont on avait déjà parlé ici et à la discographie foisonnante de Chihei), le duo Opitope sort régulièrement des longs […]

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