Paul Jebanasam – Rites

Un premier album inqualifiable.

SSS - Paul Jebanasam Rites

8.1

10

Par Alexandre Aelov
Publié le 22 mai 2013 | 15:35

Vous a-t-on déjà parlé de Vex’d ? Ce duo qui a marqué la dubstep en l’ouvrant rapidement à des approches expérimentales au début des années 2000 a rapidement splitté, offrant à nos oreilles deux albums impressionnants dont l’un posthume, mais également le très discret label Subtext. Ce label a permis à Roly Porter, tête pensante des textures et du sound design dans l’ancien duo, de sortir son premier album solo, légendaire, le si bien nommé Aftertime en 2011. Parler de label est assez hasardeux, quelque part, tant la famille est réduite. Il y a le fondateur, il y a Emptyset, il y a des lives et des expérimentations, toujours rares.
Et puis il y a Paul Jebanasam. Ce discret producteur sri-lankais, auteur en 2011 sur le même label de Music for the Church of St John The Baptist, s’inscrit parfaitement dans la ligne très close du label anglais, et donne à entendre une version post-industrielle de la musique liturgique. Crucifixion en terre de métal et de plomb ; pour un premier album, vous allez être servis.

« In memory of Noël R. Jebanasam. » Voici ce qu’on peut lire au dos de la pochette de Rites. Une messe des morts ? Le découpage en mouvements, cinq pour être précis, laisse penser qu’un requiem est à l’œuvre. Le premier mouvement marque par son caractère d’ouverture. Une instrumentation simple : un ensemble de cordes réduit, traité de manière fine, et du bruit. Des bruits. Si Schaeffer, grand grammairien du bruit, voulait réinventer le langage musical, Jebanasam dépasse le bruit comme medium et parvient à en faire une présence. Non pas un paysage, comme le voulait Russolo, autre pionnier du bruit en musique, mais comme incarnation. Contrairement à beaucoup de productions estampillées « modern-classical » aujourd’hui, Jebanasam met en avant le bruit avant l’orchestre, la texture avant l’harmonie, le timbre retravaillé avant l’autorité acoustique de l’instrument. A tel point qu’on ne sait plus qui joue quoi.
Le deuxième mouvement, sorte de Dies Irae pour haut-fourneau abandonné, est une véritable symphonie de bruits et de fantômes post-industriels qui n’est pas sans rappeler le premier album de Raime (chroniqué ici). Clouant littéralement l’auditeur dans une hébétude contemplative autant que traumatique, on a là l’instant de vérité de cet album. Le troisième mouvement s’ouvre alors comme une illumination après la tempête. Minimaliste, cette harmonie laisse enfin un peu de place aux cordes, mais retravaillées, et se développant sur une progression si épurée qu’on pourrait penser à Arvo Pärt (en particulier à son Lamentate). Mais encore une fois tout se déforme dans le miroir trouble des incantations, le violoncelle et la contrebasse sonnent comme des cornes païennes, un appel sourd. Le quatrième mouvement, terrible, laisse peu de place à la rédemption, mais si par hasard vous parvenez au cinquième, vous pourrez caresser l’espoir d’un salut tout hypothétique. Voilà, le requiem s’achève.

Beaucoup de mots pour quelque chose de difficilement descriptible, encore moins chroniquable. Jebanasam, c’est une carcasse d’usine pleine des peines qui l’ont vue vivre et mourir, c’est le paysage anonyme de ce qu’il reste de l’univers sonore des grandes villes d’aujourd’hui. C’est Brecht qui pleure sur le cadavre de sa Sainte Jeanne des Abattoirs. C’est une messe des morts dont le sacré est une veine ouverte sur le bruit, sa beauté et son effroi. C’est un premier album inqualifiable, tout comme le sont toutes les productions de Subtext. Mais pour une fois, avec peut-être une lumière au fond du hangar.

 

Tracklist:

1- Rites I
2- Rites II
3- Rites III
4- Rites IV
5- Rites V

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