Rafael Anton Irisarri – The Unintentional Sea

Émanant la solitude, les regrets et la dégénérescence, The Unintentional Sea est l’une des plus grandes réussites de cette année.

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8.7

10

Par Raphael Lenoir
Publié le 25 novembre 2013 | 21:33

Beauté éphémère d’un lieu jadis immaculé et source de vie, mais corrompu par la crasse humaine faite de mucus et d’éructations malsaines finissant par se déposer à sa surface. L’homme vu sous son jour le plus mauvais, semblable à une anémie incoercible se voilant la face devant ses actes aberrants. The Unintentional Sea relate à travers les marécages du passé cette anomalie génétique inhérente au genre humain qui fait de lui son propre prédateur.

Œuvre montée de toutes pièces par un homme universellement connu pour ses masterings de hautes volées, Rafael Anton Isarri n’en demeure pas moins un compositeur émérite grâce à une maturité musicale largement acquise lors de ses précédents essais intitulés « Daydreaming » et « The North Bend« , sortis respectivement sur Miasmah et Room40.
On l’a retrouvé notamment l’année dernière plutôt en forme en compagnie de Benoit Pioulard sous le pseudonyme Orcas, même s’il faut avouer que leur album éponyme ne valait pas forcément les exercices en solitaire de l’espagnol orienté vers le dark ambient. « The Unintentional Sea » surgit donc cet automne sur Room40, label de Lawrence English, trois années après son dernier effort solo puisque The Sight Below, autre alias du bonhomme, est resté en stand-by durant cette période.

 

Il fut un temps où, non loin de la frontière entre la Californie et le Mexique, un lac insolite émergeait parmi la désolation des pleines désertiques du Colorado. Fruit d’une mauvaise manipulation humaine et d’une crue sans précédent du fleuve du même nom, the Salton Sea attira et concentra la faune et la flore de toutes sortes ; malheureusement pour elle. Car nombre d’américains s’installèrent dès lors dans l’Imperial Valley et cultivèrent la terre tandis que l’énorme lac devint la destination touristique phare de l’élite américaine profitant alors de l’eau cristalline et des plages de sables fins. Mais plus pour longtemps.
En effet, non seulement pesticides et sels sont rejetés dans cette mer intérieure mais les agriculteurs prélèvent aussi des quantités infernales d’eau pour subvenir à la production intensive mis en place, si bien que le niveau d’eau baisse pour ne laisser place aujourd’hui qu’à une immense décharge chimique à ciel ouvert.

« The Unintentional Sea » conte d’abord cette histoire tristement célèbre faite de monceaux de désespoirs emportés par les courants intarissables du passé et qui, sous les mouvements cycliques des marées, ressurgissent impunément aujourd’hui. Les regrets nous assaillent alors de toutes parts devant ce drame naturel malheureusement devenu de nos jours de plus en plus fréquent.

Les vagues de grésillements portées par les bourrasques arides et amères lentement se superposent pour que « Fear and Trembling » tel une pieuvre nous entraîne dans les tréfonds de cette mer salée provenant d’une époque révolue. Les nappes d’un drone boursouflé, légèrement industrielles mais semblant provenir d’un temps immémorial, n’ont rien perdu de leur splendeur depuis The North Bend. Mieux, elles semblent encore avoir gagné en profondeur de champ.
Noyé dans ce calme alcyonien traversé de courants marins et de nuages nébuleux, nous sombrons dans les strates fangeuses façonnées par Rafael formant le limon de cette structure sonore agencée avec soin, tout en assistant  au déclin de ce microcosme s’effondrant sur lui-même.

Un instrument ? Des instruments ? Impossible pour nous de les énumérer tant ils sont absorbés par la masse délétère en décomposition. Des notes au piano sont audibles peut-être par-ci par-là, mais leur consistance est faite de telle sorte à ce que seuls des fragments peuvent s’en échapper à l’instar des bribes d’un souvenir que l’on n’aurait jamais vécu. Un déjà-vu qui perturbe par sa persistance et nous rend mal à l’aise comme si c’était nous qui étions les fautifs de cette déchéance majestueuse et terrible à la fois. Enfin, viennent « Daybreak Comes Soon » et « Lesser Than The Sum Of Its Parts » qui parachèvent d’une brillante manière ce travail de dissolution sclérosée en accentuant les ondulations mélodiques qui perlent de ces textures aqueuses et insondables.

 

Pas de linceul pour dissimuler ce paysage de mort que l’œil d’ordinaire refuse de contempler. Cependant, tourner le dos à « The Unintentional Sea » n’est plus possible dans la mesure où ce dernier album, empreint de beauté froide et limpide, ébranle tout en finesse avec un mastering diablement précis tandis que les alluvions de cette tempête paisible se déposent imperceptiblement dans notre subconscient.
Rafael Anton Isarri, lui, prouve une fois encore qu’il reste une des figures de proue d’un navire qui n’a décidément pas besoin d’équipage. Solitude, regrets et dégénérescence saisissante, voilà le tableau de cette dernière œuvre qui s’inscrit sans peine parmi les plus grandes réussites de cette année. Tenez-vous le pour dit.

 

Tracklist :

1. Fear And Trembling
2. Her Rituals
3. The Witness
4. Daybreak Comes Soon
5. Lesser Than The Sum Of Its Parts

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