Report CTM 2020 : cinq performances marquantes, sur le fil de la «zone grise»

Depuis 1999, se produit à Berlin au mois de février un rendez-vous immanquable des amoureux des musiques électroniques et des arts visuels d’avant-garde. Au même titre qu’Unsound ou MUTEK, le CTM figure au rang des festivals précurseurs et essentiels, dans un […]

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Par Clement Segura
Publié le 17 mars 2020 | 18:52

Depuis 1999, se produit à Berlin au mois de février un rendez-vous immanquable des amoureux des musiques électroniques et des arts visuels d’avant-garde. Au même titre qu’Unsound ou MUTEK, le CTM figure au rang des festivals précurseurs et essentiels, dans un paysage de musique live en mutation continue. On y découvre, avec un spectre large, ce qui se fait de mieux en termes de musiques club « aventureuses », tout en profitant d’une organisation et d’un confort d’écoute irréprochables.

Plus de 250 artistes invités, 50 nationalités représentées, une majorité de performances live, de nombreuses premières et exclusivités, un line-up paritaire (depuis de nombreuses années déjà), des partenariats artistiques audacieux (SHAPE, Nyege Nyege, Nusasonic…) : la programmation tentaculaire du festival casse les codes établis. Articulée cette année autour du thème de la « liminalité », elle nous questionne sur l’ « à peine perceptible », l’inexploré, sur cette fameuse « zone grise », ni tout blanc, ni tout noir, loin d’une pensée normative et manichéenne.

Durant dix jours, on assiste, pêle-mêle, à des panels, des installations et expo, des événements conjoints avec Transmediale, des concerts, des soirées club. D’un lieu à l’autre, on prend le temps de découvrir la ville et ses espaces de création, parfois détournés le temps d’un soir de leur programmation habituelle. Rien d’étonnant donc de voir débarquer un xylophone géant (Nakibembe Xylophone Troupe) sur la scène du Berghain ou de danser sur un set footwork d’A.Fruit (son podcast sur SSS) au Panorama Bar. On n’aura de cesse que de s’émerveiller devant le souci évident de délivrer une intense expérience transformative à un public curieux, le format festival prenant là tout son sens. Évidemment, on regrette de ne pouvoir tout expérimenter, tout voir et tout écouter, mais on quitte le CTM avec un formidable sentiment d’ouverture au monde et aux sonorités actuelles qui le composent.

On revient en détail avec vous sur 5 performances qui nous ont marqués cette année :OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Animals of Distinction, Fly Pan Am & United Visual Artists : Frontera

Dimanche soir, après un weekend d’ouverture intense et riche en découvertes musicales, on se rend au théâtre Hebbel am Ufer (HAU) pour assister à la reprise du concert inaugural du CTM. On y joue « Frontera » qui vient de débuter lorsque l’on prend place sur le balcon. Fruit d’une collaboration entre la troupe de la chorégraphe Dana Gingras, le collectif United Visual Artists (UVA), la formation musicale Fly Pan Am et Dave Bryant, « Frontera » nous assure une plongée au cœur du nationalisme agressif et de la surveillance de masse.

Au fond de la scène, les montréalais de Fly Pan Am, génèrent un son progressif et anxiogène. La partition se corse au fur et à mesure que les neuf danseurs entrent en jeu. Alors que chaque corps semble chercher sa place, ce chaos savamment désorganisé génère en nous un flot de sentiments contradictoires : peur, espérance, tristesse, joie… Reste-t-il encore un semblant de liberté pour des enveloppes charnelles soumises à l’édification de murs et de frontières, perceptibles ou non, à la collecte de leurs données personnelles ou à la reconnaissance faciale ?

Répondant aux paysages visuels d’UVA et aux puissants lasers qui les scannent, les analysent et souvent les séparent, les corps frénétiques des danseurs s’entrechoquent et bousculent l’ordre des choses. Déjouant les constants processus d’inclusion et d’exclusion magnifiquement mis en lumière par Matt Clark et ses visualistes, les neuf corps humains, ingouvernables, forcent leur passage à travers le monde, redéfinissant leur place dans la nature.

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Absurd Trax Showcase

Les Labels Nights, récemment instaurées au Saüle le mercredi soir du festival, réservent leur lot de réjouissances musicales post-genres. On y entend des musiques hybrides poussées à leur paroxysme, de la hard techno à la pop 90, sans transitions. L’édition précédente, le net label Genome 6.66 Mbp de Shanghaï était mis à l’honneur. Pour le CTM 2020, c’est le crew hongkongais Absurd Trax qui récupère les clés des feux darkrooms du Berghain. Ces deux collectifs asiatiques, nés dans l’Internet, ont un point commun, ils utilisent une infinie palette de styles et d’influences, hyper connectés au monde qui les entoure, tout en restant solidement ancrés à leurs scènes locales. Ils sont à l’initiative de la culture rave émergente de leurs villes, dans un environnement quasi vierge de tout précédent, les politiques des grandes mégapoles asiatiques ne favorisant pas franchement les cultures underground. Dans une interview donnée à Bandcamp, l’artiste Alexmalism rappelle ainsi le poids exercé sur leurs activités par la culture institutionnelle et le prix exorbitant des loyers à Hong Kong. Ceci, avec la perspective toujours plus proche de la rétrocession du territoire à la Chine, la fin du principe « un pays, deux systèmes » et toutes les conséquences que cela engendre sur la liberté d’expression.

Réunis autour du fondateur d’Absurd Trax, Gavin Wong alias T0C1S, on retrouve cette nuit-là les artistes ava*, Nerve, FOTAN LAIKI, ASJ, Thegn ft. Dis Fig, Kelvin T et Alexmalism. Six heures durant, les protagonistes nous livrent leur vision d’une fête futuriste, d’un clubbing déstructuré navigant sans ambages entre bpm et genres musicaux (rap, gabber, canto pop…). Le tout est rythmé par de puissants live acts. Alexmalism sort son violon, improvise sur ses propres compositions, puis c’est Dis Fig qui prend le micro et rejoint le producteur masqué Thegn avant d’aller se jeter dans un public déchaîné. On s’extirpe une seule fois de ce qui nous semble être une scène de film d’anticipation pour monter au Berghain voir Emptyset présenter une version live de leur album Blossom. On revient au Saüle accueillis par les visuels du studio de design berlinois Selam X. Les tableaux générés en temps réels et audio réactifs, habillent le dancefloor et achèvent de nous plonger dans une ambiance de teuf cyber-punk. Quelques extraits du travail de Selam X au CTM sont à retrouver ci dessus.

Irma FS _ CTM 2020-1

Borokov Borokov

Le 9ème jour du festival, on prend la direction du SchwuZ aka SchwulenZentrum, refonte du premier club gay et militant de la capitale allemande. On se fraie un passage dans ce grand complexe queer doté de trois salles pour aller écouter le groupe flamand Borokov Borokov. Il y a peu, on était tombé sur leur Boiler Room complètement démente. Pas vraiment une coïncidence lorsque l’on sait que Michail Stangl, directeur Boiler Room Allemagne et host régulier est également l’un des curateurs du CTM. Pour revenir à nos quatre larrons tout droit venus d’Anvers, ils nous offrent ce soir-là une joyeuse déculottée. Leur live analogique nous fait danser jusqu’au bout, encouragés par l’énergie communicative du groupe et ses commentaires micro foutraques. Synth-pop, punk, acid, hardcore, ballades cosmiques, on voit béatement tout ça s’enchaîner et on en redemande. On quitte la salle shootés à l’absurde et bien plus chauds qu’on y était entré. Aucun doute sur le fait que l’on aura l’occasion de recroiser Borokov Borokov sur les routes de France très prochainement.

Inferno

Avec la performance robotique des canadiens Bill Vorn et Louis-Philippe Demers, le CTM nous propose une création reconnue qui parcourt le monde avec succès depuis 2015. Vous avez peut-être ainsi déjà croisé leurs robots dantesques en France à la Biennale Némo ou encore à Stereolux. Si l’on choisit de vous présenter cette œuvre c’est, non seulement parce que les champs de questionnement qu’elle soulève sont toujours et encore d’actualité et surtout parce que nous avons pu l’expérimenter par nous-mêmes. Pour en parler, rien de mieux en effet que d’enfiler une combinaison de chantier et de fusionner avec l’un des douze exosquelettes suspendus au plafond en attente d’un corps humain !

Inferno_byRafaelZajac_CTM2020

Le show commence, la bande sonore nous plonge dans une ambiance industrielle, entrecoupée de kicks brutaux et de jeux de lumière. Contrôlée à distance par Bill Vorn, la partie supérieure de notre corps ne nous répond plus. On laisse rapidement la machine faire autorité et la sensation de laisser-aller s’avère grisante. Les mouvements, répétitifs, renvoient à ceux des danseurs des premières raves. La référence aux cercles de l’enfer de Dante est à trouver dans cette itération qui semble sans fin. Le haut de notre corps « sous emprise », on apprécie d’autant plus la liberté offerte par nos jambes et on canalise toute notre énergie sur celles-ci. La monotonie musicale cède finalement le pas à d’autres sonorités et d’autres rythmes. Alors qu’un cha-cha se substitue à la musique ténébreuse qui joue depuis le début de la performance, on s’essaie avec plaisir à des pas de danse qui viennent s’imbriquer dans la chorégraphie initiée par le robot… Ou quand l’étau robotique décuple la créativité.

Cette expérience de 30 minutes, relativement physique (on finira trempés mais sous les applaudissements du public), nous fait appréhender la dichotomie homme-robot. Avec une approche ludique, on y aborde des thématiques telles que le transhumanisme, la prise de contrôle de la machine sur l’homme, et aussi les notions de consentement et d’abandon.

Teto Preto

Le programme du CTM est une invitation à explorer les scènes actuelles et à concevoir le monde d’aujourd’hui par le sonore. Parmi les excursions proposées cette année, le Brésil, avec Sao Paulo en poupe, préfigure être une destination de choix. Un terrain de jeu visiblement fertile : on se souvient du show militant et suggestif du trans-band Linn De Quebrada et des tornades Badsista et Putas Vampiras au CTM 2019. La sélection paulista 2020, embarque cette fois-ci le groupe Teto Preto au sein de son équipe.

Devenu un véritable symbole dans son pays, le quintet rassemblé autour de la chanteuse Carneosso porte un message politique à l’encontre, entre-autres, de Bolsonaro, des églises évangéliques et des ultra-conservateurs. Leur engagement est à chercher du côté de la communauté LGBTQ+ de Sao Paulo. Carneosso est, en effet, l’une des deux instigatrices des fêtes Mamba Negra, un espace de liberté au cœur de la métropole. Sur scène, Teto Preto se donne dans une performance débridée et provocatrice qui électrise la grande salle du Schwuz. Le groupe mélange avec brio rythmes et genres, le tout mené par la voix parfois suave, parfois puissante de Carneosso, moitié nue, et mis en mouvement par la danse habitée de Loïc Koutana, « L’homme statue ».

Stefanie Kulisch _ CTM 2020

Le corps du danseur, d’abord totalement couvert, se dévoile, oscillant entre poses de catwalk et danses de transe, violence et douceur. C’est ce mélange détonnant d’énergies qui font des performances de Teto Preto un acte de résistance, par l’expression de la liberté de mouvement et la libération du corps. Au-delà de son aspect contestataire, la musique de Teto Preto s’emploie à tisser des liens, à créer un espace liminal entre la culture populaire et l’underground. Cela se matérialise par un patchwork de sonorités relevant tantôt de la musique brésilienne traditionnelle, tantôt de sons électroniques : post-punk, house, disco. Comme le CTM prône l’immersion et le temps long, on recroise immanquablement les différents membres du groupe lors de ces dix jours. Autant d’occasions de capter la richesse et l’effervescence créative de Sao Paulo. Loïc Koutanna, aux côtés de NSDOS et de Zorka Wollny, prend ainsi part à la performance collective « The Ceremony ».  Zopelar (synthé/boîte à rythme) et Laura Diaz (Carneosso) clôturent quant à eux le festival avec leurs lives machines respectifs.

Parmi les moments forts de cette édition, on peut également citer : le dj set techno-break d’Aquarian, le groupe de post-punk brésilien Rakta et le pogo sur le dancefloor du Berghain, le closing du Panorama par Jamie XX entre early trance, disco et house nostalgique, la performance sous hypnose de Karel Van Laer, le dj set d’Henry Wu (Yussef Kamaal / Kamaal Williams), les excursions vocales viscérales de Dis Fig lors de son live solo, la trance hypnotique de six heures assurée par Fiedel et le danseur Frederic Gies au Saüle, l’oratorio « Hercules of Lumbashi », Gigsta et son set bass music implacable, le show du producteur Debmaster et de la (très classe) rappeuse kényane MC Yallah. On a aussi eu l’occasion de danser aux côtés de l’artiste Nural Moser en burqa et porte-jarretelles au Berghain. Une mise en jambe idéale avant de filer à la toute dernière Cocktail d’Amore au Griessmühle !

Vous n’avez pas la patience d’attendre la prochaine édition ? Envie d’avoir un avant-goût ? À Nantes, le Lieu Unique donne carte blanche au CTM le temps d’une soirée, le samedi 25 Avril prochain.

Report du CTM Festival 2020 : article rédigé par Etienne Ventura.

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