Retour sur le festival Bruits Blancs à Arcueil et Alfortville

Retour sur les trois soirs de Bruits Blancs, festival à taille humaine de musiques exploratoires : un rendez-vous à ne pas manquer.

bruits-blancs
Par Marco Ferrandini
Publié le 19 décembre 2016 | 11:19

Le festival Bruits Blancs n’est pas un festival comme les autres. Le sous-titre du programme est une preuve irréfutable : « formes audiovisuelles, musiques exploratoires, littérature, poésie ». C’est une proposition pour tous à l’initiative du musicien Franck Vigroux et de l’écrivain Michel Simonot, qui ouvre une entière liberté à des artistes déjà très libres. Le festival s’oriente en grande partie vers un travail sur les nouvelles technologies, nous laissant après chaque concert nous demander si technologie ne rime d’ailleurs pas ici avec sorcellerie. Les formes d’expression utilisées sont nombreuses, à la croisée de la musique, de la littérature ou de l’audiovisuel. Ces champs se croisent et s’entrecroisent au gré des soirées, créant une identité forte à ce festival, avant-gardiste aussi bien dans sa forme que ses prestations sans pour autant avoir la prétention de l’être. Il s’agit simplement d’une démarche logique pour ces artistes, une expression personnelle « pure et dure » pourrait-on dire bêtement, sans entrave ni compromis.

Bruits Blancs Soir 1 : Fracas A/V (L’Anis Gras, Arcueil, 23/11/2016)

Cette première soirée inaugure le label Fracas, qui se concentre sur la « production, la diffusion et la promotion de performances audiovisuelles et conceptuelles ». L’Anis Gras situé à Arcueil est une salle de taille modeste et propice à une intimité forte, à quelques pas des artistes. Les places sont assises, pas un pas de danse même esquissé, ce sont seulement les artistes qui donnent. Nous sommes tout ouïs et les yeux grands ouverts.

Alex Augier présente ce soir un live modulaire accompagné d’un support visuel. _quartet_ explore les relations entre sons, programmation informatique, performances audiovisuelles et espace sonore. L’écran est divisé en quatre, quatre carrés en formant un grand. Chacune de ces parties enferme en elle une forme. Celles-ci sont plus ou moins géométriques et se métamorphosent avec un synchronisme époustouflant au gré d’une création musicale toute aussi organique, créée ou transformée par le modulaire. Nous sommes plongés dans un univers IDM industriel, du drone jusqu’à des rythmiques extatiques qui donnent très fort envie de taper du pied. L’un des processus les plus étonnants mais aussi les plus forts est que tous les éléments sont liés par une quelconque relation : les quatre parties visuelles, mais aussi les formes avec la musique ou la source de la musique, en fonction des parties de l’écran utilisées ou non. La dynamique sonore est très importante, la performance est physique et la dimensionnalité de la performance est multipliée par les différentes disciplines utilisées. C’est une belle réflexion qui vient inaugurer ce festival.

Nicolas Maigret vient nous présenter un projet en cours de création, Neural Net Orchestra. C’est annoncé clairement, ici tout est possible jusqu’à vous proposer un work in progress.  C’est un live dont la matière d’œuvre est tirée du Voyager Golden Record, ce disque envoyé dans l’espace et à des années lumières, avec une banque d’images et de sons très divers. Il apparaît à l’écran une cartographie à l’apparence d’une nébuleuse, dont chaque point est un échantillon musical. On navigue dans l’espace avec l’écran et sur la Terre avec l’oreille. Fixés sur nos chaises, on suit de près chaque mouvement à l’écran et l’artiste assis devant son ordinateur, subjugué par l’orchestration de tous ces échantillons, joyeuses confrontations de sons du monde entier, où s’entrecroisent rythmes sénégalais, Stravinsky ou Chuck Berry. A l’aide de programmation informatique et de technologie, Nicolas Maigret dévie l’utilisation primaire d’un outil censé nous faire communiquer avec l’« au-delà » pour construire une œuvre numérique et technologique, visuelle et musicale. On a hâte de voir la suite l’année prochaine.

C’est ensuite au duo Franck Vigroux et Antoine Schmitt de s’installer pour Tempest, le premier au son et le second à l’image. Antoine Schmitt est un artiste contemporain mais aussi ingénieur programmeur, occupant donc aussi bien des champs artistiques que scientifiques ou philosophiques. Seconde collaboration entre les deux artistes, Tempest engloutit instantanément l’auditeur dans un état de torpeur par sa puissance et sa maîtrise. A l’écran, un point blanc qui se révèle être en réalité des milliers de molécules. Quelques instants après, une longue chorégraphie avec la bande sonore démarre. On est véritablement en présence d’un live à quatre mains où l’improvisation a une grande part, sans synchronisation mais avec une osmose évidente entre les deux artistes. Les vrombissements nous poussent dans le fond des sièges. Un nouveau live très physique, mais aussi une réflexion métaphysique s’apparentant à un big-bang sonore et visuel : et ainsi fut l’art.

Bruits Blancs Soir 2 : Floy Krouchi, Clara de Asís et Annabelle Playe (La Muse en Circuit, Alfortville, 24/11/2016)

La seconde soirée voit la scène se déplacer à quelques kilomètres, le temps d’une soirée à La Muse en Circuit à Alfortville. Le lieu est tout aussi voué que le premier à offrir une scène ouverte à la création personnelle et unique d’artistes contemporains : la salle est là aussi petite, toujours plus intime, avec quelques chaises çà et là ; le vin et le fromage sont délicieux il faut le dire, et l’accueil aussi chaleureux qu’à Arcueil.

Clara de Asís ouvre la soirée. Une guitare posée à plat sur la table, la tête baissée et une mèche qui cache le visage, l’atmosphère est au silence respectueux que l’on offre dans l’attente des premières notes. La guitare reste à sa place, elle s’assoit puis de sa main gauche appuie sur le manche pour ensuite pincer la corde de son autre main, tandis que certains moment elle touche à sa machine. Le minimalisme est de mise dans la scénographie comme dans les sonorités. Les notes durent jusqu’à ce que leur auteure décide de leur fin : plus qu’une résonnance, ce sont des notes infinies. Un jeu à la fois de continuité et d’opposition s’installe entre chaque son. Parfois, quelque chose de plus dissonant apparaît. Clara de Asís offre une improvisation qui nous emmène au cœur d’une émotion proche de l’ébahissement, une musique où l’on peut fermer les yeux sans honte, non pas par ennui mais bien par envoûtement. Les yeux sont clos, nous nous laissons emporter.

Quelques minutes à peine écoulées et la seconde partie de soirée est annoncée. Mettant de côté la voix et la vidéo, Annabelle Playe livre un live fait de ses quelques machines. Solo est une production électroacoustique où l’on sent toujours cette intuition de l’improvisation. Les réverbérations sont très présentes, la distorsion aussi. On est transporté par chaque nuance, chaque coup sonore. Entre drone, électronique, modulaire, vrombissements aveuglants, la compositrice nous emmène avec Solo dans les contrées les plus noires de la soirée.

Floy Krouchi arrive sur scène pour présenter Bass Holograms, et prononce en quelques mots sa joie d’être à ce festival de poésie. Il y a une fébrilité, une sincérité et une réelle émotion réjouissantes. S’ensuit une réinterprétation de la musique indienne de la Rudra Veena. Mélodies indiennes, noise et même des sons d’OVNI se croisent dans ce concert où tous les moyens sont mis en place pour tirer le maximum de sonorités de la basse électrique. Des techniques de basse préparée en passant par des pédales d’effet jusqu’à l’utilisation d’Ableton, tous les moyens sont bons pour donner à voir toute la richesse et la profondeur de l’instrument. La performance se clôture alors que la musicienne fait respirer sa basse à l’aide d’un archet et de quelques effets électroniques, électriques. Le souffle de la musicienne suit, l’artiste et ses instruments ne faisant qu’un, puis ils se taisent à l’unisson.

Bruits Blancs Soir 3 : Arnaud Rivière, SEC et ensemble IRE (L’Anis Gras, Arcueil, 25/11/2016)

Arnaud Rivière (ba)lance les festivités pour cette troisième soirée, de nouveau située à l’Anis Gras. On est d’abord intrigué par le dispositif : une table parcourue par autant de câbles, d’ustensiles de cuisines, de pédales d’effet ; une table de mixage, des capteurs partout, un électrophone en sale état dont l’auteur/destructeur ne doit plus compter les sommaires réparations. Et tout ça plus ou moins reliés entre eux par d’autres éléments tout aussi distordus. Une fois la sonorisation allumée, c’est un déluge sonore qui nous arrive en pleine face. On voit l’homme de ses mains frapper à tort et à travers le bras de l’électrophone qu’il saisit et colle et claque violemment avec ce qui lui tombe sous la main. Le musicien modifie ces câblages avec ses dents, puis retape dans un ressort, soudainement change la place des capteurs, l’action est continue. Nous sommes embarqué dans une pluie de sonorités bruitistes qui viennent titiller le fond des tympans, parfois de façon douloureuse mais toujours de façon violemment honnête. Entre performance improvisée, noise, session bricolage, performance gestuelle, Arnaud Rivière ne s’occupe pas de notre avis, il est là et fait ce qu’il a à faire, pour notre bien.

C’est ensuite au tour de SEC_ de venir prendre place sur scène pour présenter Outflow. Le jeune Italien, créateur du label TOXO RECORDS, utilise un enregistreur Revox, un magnétophone à bande qui fut grandement utilisé par les studios amateurs jusqu’à l’arrivée des cassettes audio dans les années 1980. Il utilise l’enregistreur pour y passer des sources sonores et les modifier en temps réel. On croirait entendre parfois le son même de la bande passé dans le magnétophone. Quelques échantillons, comme par exemple celui d’une voix de cantatrice viennent s’immiscer dans les résonnances électroniques, dégageant une tonalité qui sera vite triturée par l’utilisation de multiples effets, se rapprochant d’une forme de sampling. SEC_ n’hésite pas non plus à utiliser ses mains pour tirer les bandes, les replacer à divers endroits. L’utilisation de bandes renvoie à la musique concrète, mais se fonde ici aussi sur des ruptures et des improvisations, mélangeant des éléments clairement identifiables, puis remodelés. Travaillant sur un dispositif de rétroaction, SEC_ crée une musique électro-acoustique qui n’est pas sans évoquer ses ascendants (noise, techno, expérimental, plage sonore de film imaginaire) et qui exécute une recherche immersive et innovante autour de la musique sur bande.

L’ensemble IRE vient clore ce vendredi soir avec son projet Grand Bruit qui regroupe un ensemble d’instrumentistes : Hélène Breschand à la harpe et aux effets, Zak Cammoun au son et à la spatialisation, Philippe Foch aux percussions, Christophe Ruetsch à l’ordinateur, Kasper T. Toeplitz à la basse électronique et à l’ordinateur, Franck Vigroux aux synthétiseurs, à l’initiative de ces deux derniers. La variété des médiums intrigue et pose des questions à travers l’utilisation d’électronique, d’acoustique, de spatialisation par des musiciens œuvrant dans les musiques nouvelles, qui n’hésitent pas non plus à remettre en question l’utilisation de leurs propres instruments. Le rendu est une longue plage sonore, d’un ordre quasi mystique, avec des voix qui s’échappent de ce magma. La maîtrise des instruments est impressionnante, mais la performance ne s’y résume pas : cette réinterprétation instrumentale d’une œuvre de 1991 de Christian Zanèsi, pièce acousmatique inspirée du trajet de RER de son auteur, convoque avant tout chose, une fois encore, ce sentiment de tâter, si ce n’est de toucher franchement, l’ordre métaphysique ou les tréfonds de l’âme.

 

Notre seul regret du festival sera n’avoir pas pu participer à la dernière journée, qui s’annonçait une nouvelle fois très étonnante, confrontant écriture, poésie et musique électronique. A noter également qu’une soirée s’est déroulée durant le festival Insolite Musiquemots (et + si affinités) à Toulouse. Cette sixième édition du festival Bruits Blancs est donc une totale réussite. Arrachant l’image d’austérité injustifiée que peuvent revêtir ces champs expérimentaux, Bruits Blancs est un festival à taille humaine, regroupant quelques dizaines de personnes, où l’on se croise et où l’on reconnaît chaque visage, où l’on peut plus qu’aisément échanger avec les artistes qui sont aussi spectateurs. C’est un festival où aucune notion n’est acquise mais à renouveler et explorer continuellement. On questionne la technologie, l’expression personnelle, l’emploi des instruments, la place de la personnalité d’un musicien dans un ensemble, la forme même du festival, la multidisciplinarité, toute une liste pourrait encore suivre.
On vous le dit donc, c’est un rendez-vous à ne pas rater.

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