Retour sur : le Krake Festival 2015 à Berlin

Avec cette édition 2015, le Krake Festival se distingue une nouvelle fois dans le paysage estival berlinois avec éclectisme et exigence

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Par Alexandre Aelov
Publié le 9 février 2016 | 20:24

Le Krake Festival, c’est depuis 2010 déjà une aventure lancée par le label Killekill. L’idée était d’apporter, dans la masse d’excellents events berlinois de l’été, une touche de fraîcheur au travers d’une programmation désenclavée et d’événements variés, pour montrer qu’on peut danser tout en découvrant d’autres horizons, le tout avec humour et légèreté. Le Krake Festival est à l’image de Killekill, brutal et coloré, bâti sur la rigueur et une certaine idée du décalé, brouillant les pistes là où on ne s’y attend pas, le tout sous l’égide de son boss et initiateur charismatique : DJ Flush. C’est donc avec un certain enthousiasme qu’on a décidé, Abramovic et moi-même, de se confronter à la pieuvre une semaine durant, et de vous faire un tour d’horizon du monstre.

L'entrée de l'Urban Spree

L’entrée de l’Urban Spree

Premièrement, nous souhaitons remercier chaleureusement Air France pour nous avoir fait manquer la soirée d’ouverture. On rate donc les premiers concerts ainsi que l’inauguration de l’exposition à la Urban Spree, galerie polymorphe divisée entre plusieurs sales et un open air où se déroulera la majorité des festivités.
Fraîchement arrivés sur place, on se rend donc le mardi après-midi à la label boutique organisée par le festival. Variété et cohérence ici, on rencontre autant des labels techno influents, de toutes obédiences (de Code is Law à Repitch en passant par aufnahme+wiedergabe), que des labels à la ligne plus ouverte ou des disquaires berlinois comme OYE. Côté galerie, on peut profiter de l’installation de Robert Henke, hypnotique et minimaliste, mais aussi de l’installation Sonic Robots MR808 en forme de TR808 où on a pu jammer sur des instruments acoustiques entre deux grosses dépenses de disques.

Le stand du crew Modal Analysis, acteurs incontournables du Krake

Le stand du crew Modal Analysis, acteurs incontournables du Krake

Cet après midi est aussi l’occasion d’une rencontre avec le crew Modal Analysis en les personnes de Kondaktor et 3,14, ce dernier étant fortement impliqué dans l’organisation du festival. Au détour de cette longue discussion, ils nous confient que le Krake, c’est une affaire de famille avant tout. Le boss, DJ Flush, tient à ce que les choses se fassent de manière collaborative, et on comprend mieux l’ambiance qui baignera le festival du début à la fin.

Michail Stangl (Boiler Room) et DJ Flush dans la cour de l'Urban Spree

Michail Stangl (Boiler Room) et DJ Flush dans la cour de l’Urban Spree

Rendez-vous est pris le lendemain avec la danseuse et performeuse Federica Dauri. Le Krake Festival, c’est aussi ça : un mélange des genres, non pas par souci du « il en faut pour tout le monde », mais bien plutôt pour oser faire coexister dans le même lieu musique et autres arts. Selon ses propres mots : « Le fait de jouer pour un public qui n’est pas amateur de cette forme d’art nous pousse à porter encore plus loin notre performance ». Radicalité et ouverture : c’est ce paradigme osé qui semble bel et bien présider aux festivités de la Pieuvre.
La Kantine, salle attenante au Berghain, sera donc le théâtre d’une rencontre entre des lives et des performances. Dans la lumière rouge et la chaleur étouffante, Stefano Taiuti, nu, fascine, ses muscles et ses cordes tendus dans une danse minimaliste. Il laisse bientôt la place à Inner8 dont le live confirme en solo tout le talent que laissait entrevoir Dadub. Seul bémol ici, on aurait pu attendre bien mieux en terme de qualité sonore dans un tel lieu, tous les live en pâtiront sans exception, dommage…
Federica Dauri aux prises avec un poulpe en silicone nous replonge alors dans la tension, illustrant à merveille ses propos sincères au sujet de cette exposition du corps qui ne laisse aucune place au faux. Stupéfiante, érotique, son apparition laisse à peu près tout le monde sur le cul avant un live plus aéré et à juste titre remarqué de Ken Karter. Le temps d’écouter la très lourde sélection d’Alienata, figure incontournable de la team organisatrice, et on rentre garder quelques forces pour le workshop Ableton du lendemain.

Federica Dauri et la pieuvre de Moran Sanderovich

Federica Dauri et la pieuvre de Moran Sanderovich

Aller écouter des artistes, c’est bien, se poser avec eux pour en savoir plus sur leurs méthodes et prendre une sacrée leçon, c’est plutôt pas mal aussi. Surtout quand tes profs s’appellent Lakker.

On retrouve donc le duo dans la petite salle de concert de l’Urban Spree. En partenariat avec Ableton, ce workshop est l’occasion de décortiquer des tracks en mettant en perspective les fonctionnalités de la version 9 de Live. Les deux compères étant avides de samples et de field recording, on apprend par exemple qu’il y a des bruits de freins enregistrés par Arad dans un tunnel au Japon dans la track « Ton’Neru » du dernier album, ou bien que les beats de « Spectre » d’Eomac sont un break de batterie déformé par hasard et tiré de la BO de… Dirty Dancing.

Arad au workshop Ableton (© Krake Festival)

Arad au workshop Ableton (© Krake Festival)

Une session pleine d’humour et très instructive, qui aura également le mérite de nous dévoiler les coulisses du live A/V de Lakker. S’il semble en général assez difficile de faire coexister ce genre d’initiative avec une logique plus « festive », ceci étant généralement l’apanage de festivals dédiés d’avantage à des musiques expérimentales (comme le Berlin Atonal), l’étalement du Krake sur une semaine entière permet une bonne articulation du tout.

L'occasion de tester Ableton Live Push

L’occasion de tester Ableton Live Push

On arrive ainsi sans trop d’embûches aux deux actes finaux du weekend. C’est bel et bien dans ce contexte qu’apparaissent les points forts mais aussi les points faibles de ce rendez-vous.
La nuit du vendredi au Suicide Circus nous a ainsi laissé une impression étrange. Le souci de programmer en début de soirées des lives résolument non orientés dancefloor était à la fois culotté mais peut-être pas le plus adapté à un club comme le Suicide Circus, situé en pleine zone de clubs touristiques. Si la puissance du live A/V de Mondkopf retient l’attention des curieux et bien sûr des festivaliers, celui de Sendai arrive un peu tard dans la nuit, sa portée complexe et contemplative passant difficilement dans ce contexte. Le set de Sebastian Kökow accompagné des visuels du 29nov Films rattrapera légèrement le coup avant le très attendu (et impeccable) live à 3 têtes de Cassegrain et Tin Man. Cette dernière claque ne fait pourtant pas oublier le faible attrait de l’open air ce soir là, les performances  somme toute respectables de rROXYMORE ou d’Emika par exemple étant desservies par un sound-system insuffisant et de piètre qualité.

Cassegrain & Tin Man (©Joi Bix Photography)

Cassegrain & Tin Man (©Joi Bix Photography)

Force est de constater que la nuit du samedi démontrera deux points importants. De un, la programmation osée trouve désormais toute sa place dans l’extension du festival à tout le complexe Urban Spree + Suicide Circus. De deux, les problèmes de son de l’open air de ce dernier seront bel et bien réglés, ce qui prouve une réactivité non négligeable de l’équipe.
Et ça change tout. On se perd dans les tentacules de la pieuvre musicale ce soir là. Ambiance moite dans la salle de concert de l’US avec un live remarquable de Hypnobeat (regroupant James Dean Brown et Helena Hauff), live d’Ekman ou un set d’Umwelt; « patch wrestling » totalement improbable dans la galerie principale; et pour les plus furieux une session massive des compères de Robot Army (groupement d’anciens du Tresor parmi lesquels Baeks, ancien binôme d’Ancient Methods) dans une micro cave d’une capacité de 20 personnes sveltes.

 

Vera Mona en live dans l'open air (© Joi Bix Photography)

Vera Mona en live dans l’open air (© Joi Bix Photography)

Côté Suicide Circus, c’est un démarrage surpuissant et très anglo-saxon enchaînant les lives d’Eomac, Kamikaze Space Programme, Untold et Bintus, le tout « juste » entrecoupé d’un set d’Arad. Preuve s’il en est qu’on peut passer une miriade d’influences au broyeur et en sortir une nuit sur la corde raide entre ce qui est dansant et ce qui ne l’est pas, avec une justesse sans pareil. Pari gagné pour la salle principale donc, et un vrai plaisir de pouvoir profiter d’un son corrigé dans l’open air par cette chaleur étouffante avec de belles perf de Vera Mona ou Gatto Fritto.
Preuve ultime du dévouement inconditionnel de cette équipe de passionné, qui ne fait que confirmer l’esprit familial décrit par les différents acteurs rencontrés la semaine : suite à l’annulation de Kondaktor à la dernière minute, c’est le boss lui-même, DJ Flush, qui posera ses bacs sur la scène de l’open air pour un after aussi vaste qu’impeccable de 7h à 12h, avant de proposer aux plus furieux sur la page de l’event un barbecue non loin de là une fois les portes du club fermées.

Eomac aux commandes

Eomac aux commandes

Le Krake Festival est de ces événements à la fois originaux et prompts à combler les attentes estivales des amateurs de techno (mais pas seulement). Il n’est pas simple d’arriver à faire cohabiter live en format concert et club, workshop et label boutique, expo et performances, le tout sur une semaine entière, sans perdre ni en cohérence ni en efficacité, le tout dans une capitale qui ne s’arrête jamais (et surtout pas en été). C’est peut-être cette fantaisie, ce côté simple et sans clivage qui transpire à travers tout ce festival, qui rend la chose si détendue et appréciable.
Cette liberté d’action, qu’on retrouve si bien dans le catalogue de Killekill, est certainement l’atout majeur de ce festival qui le place bien haut dans la carte des festivals électroniques de l’été, aux côtés de nombreux poids lourds.
A ce titre, on ne peut que vous conseiller de l’ajouter sur votre liste pour l’année 2016 !

C'était cool, on reviendra !

 

Toutes les photos, sauf mentionnées, sont d’Abramovic et moi-même. Un immense merci à l’équipe et aux artistes pour leur accueil, à DJ Flush bien sûr, et une mention toute particulière à Lauren Sohikian de chez Modern Matters sans qui ces rencontres n’auraient pas été possibles.

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