Shifted – Under A Single Banner

Shifted prend avec ce second album un tournant stylistique radical, fait de bruit et d’abstractions, et fait mouche. Toute la techno et bien plus que la techno: une consécration totale.

Seeksicksound- Shifted - Under a Single Banner

8.4

10

Par Morgane Pelletier
Publié le 11 novembre 2013 | 17:47

Il y a presque un an, « Crossed Paths » faisait son apparition sur Mote-Evolver, l’indéfectible label de Luke Slater. Et depuis cela, c’est un long chemin parsemé de saveurs nouvelles que Shifted a sillonné. Après avoir fondé AVIAN et rempli son créneau d’artistes talentueux, il a garni son catalogue de sorties de qualité, tout en s’investissant dans Our Circula Sound, le label de son ami Sigha. Multipliant les EP sur Mote-Evolver, Shifted (podcast ici et interview ici) poursuit la production et enchaîne les aliases. On pourra en retenir Covered in Sand (sur MIRA, sub-label d’Avian) ou plus récemment Alexander Lewis sous lequel il sort un album sur Blackest Ever Black, développant une musique très noise et expérimentale.
Vient donc, enfin, « Under A Single Banner ». Ce nouveau LP verra le jour sur Bed of Nails, label de Dominick Fernow AKA Vatican Shadow (ou Prurient). Ce travail complètement ancrée dans une véritable identité viendra s’ajouter aux précédents du label, et trouvera intelligemment sa place au milieu de ces sorties à la fois industrielles, ou tendant carrément vers l’expérimental.

 

Le premier morceau s’intitule « Core of Stone », traduisez : « Coeur de Pierre ». Nous abattons alors une porte condamnée et entrons, pas à pas, dans une propriété interdite. Nous nous engouffrons à corps perdu dans toute l’imagination inaccessible de l’artiste, comme lâchés en plein milieu des océans. Et la première seconde est aussi glacée que les mers, en plein hiver.
Elle nous transperce, vive, pénètre nos chairs et fait trembler notre être. Les nappes apparaissent, soulevées par le blizzard, et  partent aussi vite qu’elles sont arrivées. Puis reviennent, une seconde, puis une troisième fois, bien plus brutalement, comme si elles essayaient de nous faire comprendre leur mécontentement face à notre présence ici. Elles lâcheront finalement prise, se laissant emporter dans un souffle, par le passage du vent.
Dans le deuxième track, à l’image de cette musique très minimaliste qu’est celle de Shifted, les pièces métalliques sont une à une assemblées, montées mécaniquement comme une machine. A cela, s’ajouteront les fragments granulaires, ces artefacts brisés, ces bruits de débris de verre qui oscillent et vacillent sur le background du morceau. Le kick est profond, d’une résonance pareille à un battement sourd du cœur, dans la poitrine. Linéaire. Persistant. Il reste d’une parfaite constance, équilibrant ses pulsations, harmonisant cette ligne sinueuse. Pour enfin s’arrêter de lutter.
Quand arrive « Suspended Inside », les palpitations reviennent sous cette rythmique effrénée. C’est avec parcimonie que survient cette nappe, frêle, et lointaine, son cliquetis semblable à la pluie. De façon progressive, Shifted nous entraîne dans les limbes de son art, réussissant à nous immerger encore plus loin dans les sépales de son esprit, grisé par le mauvais temps et les rêves funestes.

Le track éponyme de cet album se présente alors. Les synthés nous parviennent tels des sirènes, nous mettant en garde contre le danger. Un kick. Un second. Il cogne, sans concession, jusqu’à en devenir électrisant, presque saturé par son étonnante puissance. Les percussions se font vives, elles dansent, s’entremêlent et s’enlacent. On se retrouve happé par leurs longs bras, comme dans un gouffre, envahi par les flammes. Une fumée noire et épaisse s’y propage, nous précipitant vers « Burning Tyres » et son odeur de brûlé.
Pris au piège; avec pour seule compagnie cet esprit martelé par les coups qui se font bien plus intenses à chaque seconde qui passe. C’est une descente aux Enfers dont Shifted nous fait l’offrande, guidé par la musicalité de Vatican Shadow, aux vues des nombreuses influences qu’il a su donner à ce track. Les percussions nous en disent long.

« Pulse Incomplete ». Cette impulsion là frappe en plein cœur. La vitesse de son battement se trouve être bien plus rapide que la normale. Les influences techno reprennent leur droit. C’est à vive allure que notre être se met, machinalement, à danser. Après nous avoir fait passer le supplice du mental, le martyr du corps doit être inébranlable. Les bras se frôlent, les torses se heurtent, et nos corps entiers se retrouvent accablés du poids de ce kick, devenu quasi obsessionnel, focalisant le moindre de nos mouvements sur ses coups, cherchant définitivement à accorder nos pulsations. Ne pouvant pas s’arrêter ainsi, il continue sa tâche avec « Contract 0″. Ici aussi c’est une rythmique armée en bpm qui agite délicatement nos têtes…

L’avant-dernier morceau s’approche, timidement. Il marque l’arrivée d’une fin certaine, et tire un trait définitif sur cette aventure abstraite. « Story of Aurea » apaise nos maux, ce morceau nous prépare avec subtilité à retrouver la lumière, et à sortir nos esprits de ce jeu sombre et obscène.
Arrive enfin l’ultime. L’appel de la délivrance. « Wash Over Me » est une succession de non-dits, il est un outrage à cette souffrance, synonyme de véritable passion. L’auteur, comme un écrivain, épilogue assidûment la dernière page de son livre, attristant toutefois nos pauvres âmes qui s’étaient résignées a vivre dans les abysses de son génie. Shifted nous prouve qu’il n’a pas encore dit son dernier mot, laissant chanter les sillons de cette vertueuse mélodie, derrière lui.

 

En plus d’avoir collaboré avec Shifted pour sortir cet album, Dominick Fernow s’est également intéressé à l’artwork du LP. C’est dans une interview pour Resident Advisor concernant la sortie du disque, en octobre dernier, qu’il nous en parle le mieux : « Dominick a conçu la pochette. Nous nous sommes assis et avons parlé de choses qui nous entouraient, et je lui ai parlé de mon affection pour ces sortes de séquences d’images saturées en VHS. Il a aimé la chaleur de ce genre de choses (…), il y avait aussi un élément de nostalgie là-dedans. J’ai également voulu quelques éclats de couleurs, mais rien de trop tranchant ou de focalisé, un petit peu comme la musique en elle-même, peut-être. »
« Under A Single Banner » est en quelque sorte l’album de la consécration, puisque sorti sous son véritable alias : Shifted. Il s’affichera comme un mémoire de sa musique et de ses influences, venues de toutes part. Une musique industrielle, faite de béton et de kicks, mais organique également, aussi mélodieuse et lancinante qu’un opéra. Cet album nous raconte une histoire. C’est un aboutissement réel, autant en terme de production que de son âme. Il est l’œuvre d’une véritable identité, multiple mais unie.



Tracklist:

01. Core Of Stone
02. Chrome, Canopy & Bursting Heart
03. Suspended Inside
04. Under A Single Banner
05. Burning Tyres
06. Pulse Incomplete
07. Contract 0
08. Story Of Aurea
09. Wash Over Me

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    1 Comment

    1. […] qui ont su le révéler au fil du temps. Nos multiples chroniques sur ses sorties (ici, ici et ici), notre interview, le SSS podcast qu’il a réalisé et l’invitation à venir mixer à […]

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