SSS Interview: Cut Hands [FR/ENG]

Un énigmatique magicien et un mystère sonore.

SeekSickSound - Cut Hands interview 4
Par Alexandre Aelov
Publié le 25 septembre 2013 | 16:33

Avant de créer Cut Hands, William Bennett a officié pendant près de 30 ans dans Whitehouse, projet expérimental de noise aux relents industriels et aux textes controversés. Même si les influences tribales sont nombreuses quoique confidentielles dans la musique électronique d’aujourd’hui, la lumière dont bénéficie Cut Hands cette année est assez inattendue pour un tel projet. Véritable ovni musical, on a là un déchainement sauvage et terriblement ouvragé de rythmes complexes, de percussions africaines ou caribéennes, et de bruit. Radical dans sa forme autant que dans son esthétique, c’est une musique qui perturbe et force l’imaginaire de l’auditeur. Stupéfaits qu’on était au Berlin Atonal par un live d’une rare intensité  (que vous aurez peut-être pu entendre récemment dans la Boiler Room), on s’est dit qu’il fallait aller poser quelques questions à l’énigmatique magicien qui se cache derrière ce mystère sonore.

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1) Musicalement, tu tires ton inspiration des musiques africaines et haïtiennes. Qu’est ce qui t’a poussé à créer Cut Hands ?

- Ça s’est presque fait par hasard ! J’ai découvert des musiciens haïtiens qui faisaient la plus dingue des musiques, une musique qui a le pouvoir de faire entrer les femmes dans des états de transe, qui fait saliver les hommes et délivre une puissance émotionnelle sans égale, et tout ça sans la technologie dont je dépends (ordinateurs, pédales d’effets, synthés, câblage), et même sans électricité ! Tout ce qu’ils ont, c’est des percussions, des morceaux de métal, des pierres, des marteaux, comme tu peux l’imaginer ce fut un choc, une vraie inspiration pour moi.

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2) Cherches-tu à créer une certaine expérience spirituelle au travers de ta musique ? Tu mets souvent en avant le fait que ton ancien projet Whitehouse diffère de Cut Hands en ce sens où il n’y a pas de voix ici. Est-ce que le rôle accordé aux percussions est un moyen de développer un langage performatif, comme c’est le cas dans les cultures traditionnelles magiques et chamaniques ?

- Disons que, même si je n’irais pas jusqu’à dire que ma musique est exempte d’une part magique (il y a véritablement de ça), je n’irais pas non plus jusqu’à faire le lien avec des cultures et des pratiques précises. Je dirais que l’élément magique fait partie d’un imaginaire primitif, commun à toutes les cultures, auquel nous avons accès. Je vois plutôt cette expérience comme un passage de l’état de transe à un domaine plus vif, une sorte de libération spirituelle.

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3) Contrairement à beaucoup de musiciens expérimentaux aujourd’hui qui s’orientent d’avantage dans une exploration des textures et dans l’abstraction, tu prends le parti de développer une approche crue et complexe du rythme. Comment perçois-tu cette opposition ? Quel est ton rapport personnel au rythme ?

- Pour faire simple, on peut dire que tout peut être évalué en fonction de l’effet produit, de ce que cela te fait ressentir, où ça te porte ; j’ai toujours fonctionné selon ce principe très simple et j’essaie de ne pas aller trop loin dans la déconstruction rythmique, de peur de perdre cette magie, ce pouvoir d’enchantement. J’ai appris avec le temps que ce n’est pas la complexité seule qui crée cet effet, mais un certain type de complexité, qui demande énormément d’efforts, d’essais et d’échecs. C’est le prix pour atteindre ce potentiel et créer cet espace._________________

4) Au-delà du rythme, quelle place prend le bruit dans ta création ? Est-ce que cet intérêt pour le bruit est né pendant ta période Whitehouse ?

- Complètement ! Le bruit et le rythme ont bien plus en commun que ce qu’il n’y paraît. C’est la raison pour laquelle les réunir est si intéressant, et heureusement je pense avoir suffisamment de maîtrise et d’expérience pour le faire.

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5) On était au Berlin Atonal, et ton live était époustouflant, entre autres parce qu’au milieu de musiciens développant des formes très abstraites avec des visuels complexes, le tien était cru, brutal, tirant sa puissance hypnotique d’une agressivité rythmique incessante. Tu as déjà déclaré que ton inspiration venait en partie du théâtre traditionnel japonais Nô, qui se distingue par un mélange d’art dramatique épuré et de représentation religieuse, bien loin de la conception occidentale du théâtre. Penses-tu que la musique de Cut Hands nécessite en live d’être différente d’autres approches plus classiques qu’on voit aujourd’hui?

- Ce n’est pas vraiment à moi de comparer ma musique aux autres formes de live, je fais simplement mon truc et j’espère que des gens en retireront quelque chose. Ravi d’entendre que vous avez aimé ma performance au Berlin Atonal, quel événement incroyable! Au sujet du Nô, c’est une des règles édictées par Zeami (ndr : Kanze Motokiyo, acteur et dramaturge japonais du XIV/XVème siècle, théoricien du Nô) qui m’a inspiré, qui tranche avec les autres règles du théâtre d’alors. Selon lui, il est nécessaire d’intégrer à la représentation la réaction du public comme élément critique. C’est un concept très puissant, qui m’inspire énormément._________________

6) Aimerais-tu inclure des musiciens live dans tes performances futures ?

- Oui ! C’est quelque chose que j’envisage depuis un moment déjà et ça pourrait être incroyable. J’adorerais inclure des danseurs aussi, ça donnerait un aspect spectaculaire au live.

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7) Tu as joué à des festivals assez hors du commun cet été, comme les Siestes Électroniques à Toulouse ou le Berlin Atonal, quel souvenir tu en gardes ? Les Siestes Électroniques ont développé un partenariat avec le Musée du Quai Branly, dédié aux arts premiers, pour permettre aux musiciens d’avoir accès au fond audio du musée (contenant des enregistrements de musiques et chants traditionnels du monde entier). Penses-tu que ce genre de collaboration a besoin aujourd’hui plus que jamais de se développer ?

- Cet été fut merveilleux, jouer en extérieur l’après midi à Toulouse était tellement différent de ce que je connais ! La semaine d’avant, je jouais à un festival dans une forêt en Lituanie, une nuit magique… Et bien sûr, il y a eu le Berlin Atonal, dans cette somptueuse cathédrale de béton qu’est le Kraftwerk. En France, l’investissement des institutions publiques pour l’art à travers ce genre de collaborations m’impressionnera toujours. Je pense que c’est une très bonne chose, vraiment.

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8) Au début du 20ème siècle, de nombreux bouleversements artistiques ont trouvé leur source dans un regard nouveau sur les cultures non occidentales, qu’il s’agisse des arts plastiques ou de la musique. Penses-tu qu’on est à un moment critique aujourd’hui où il y a un réel besoin d’aller plus loin à nouveau, de décentrer notre perception pour créer une musique électronique différente ?

- Absolument ! En règle générale, je pense que s’enfermer dans un seul style mène à un appauvrissement, et pour ma part, les sources d’inspiration qui collent avec l’expérience musicale intense que je recherche sont dures à trouver.

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9) Tes dernières productions ont été signées chez Blackest Ever Black et Downwards, deux labels particulièrement ouverts à l’expérimentation. Comment en es-tu venu à travailler avec eux ?

- Je connais Karl (Regis) depuis longtemps maintenant, c’est quelqu’un d’incroyable, c’était un honneur pour moi de pouvoir sortir quelque chose sur Downwards. J’ai composé Madwoman avec toujours en tête l’idée de le sortir sur ce label. J’ai rencontré Kiran de chez BEB il y a quelques années au Unsound Festival à Cracovie. J’adore vraiment ce label, son esthétique aussi, et signer chez eux me semblait quelque chose de parfaitement cohérent. D’ailleurs, à ce sujet, je vais bientôt sortir un nouveau disque chez eux, Damballah 58.

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10) D’autres artistes signés sur Blackest Ever Black, comme Rainforest Spiritual Enslavement ou Lustmord par exemple, vont puiser leur inspiration dans des univers musicaux non occidentaux. Est-ce que ce sont des artistes avec qui tu aimerais collaborer ?

- Je n’ai pas écouté ce que faisait Brian (Lustmord) depuis les années 80, je serais curieux d’écouter son nouvel album! Dominick (Fernow) et moi avons déjà travaillé sur quelques morceaux aux studios Red Bull à Madrid au début de l’été, mais je ne sais pas si ça sortira sur un label. Je pense qu’on vit un âge d’or de la musique électronique aujourd’hui, et il y a beaucoup d’artiste que j’admire et avec qui j’aimerais vraiment travailler._________________

11) Pour finir, tu pourrais nous en dire plus sur tes projets à venir ?

- En plus de ma sortie chez BEB, il y aura aussi deux LP vinyle à venir, Cut Hands Volume 3 & 4, et puis des soundtracks, et même des remixes !

1) Musically speaking, you gather your inspiration mainly from african and haitian rhythms and aesthetics. Could you sum up a bit what led you to create Cut Hands ?

- It was almost by accident! I learnt of Haitian musicians who I discovered were making the most amazingly fucking intense music, music with the power to entrance women into having fits, men into frothing at the mouth, along with the most incredibly potent emotive experiences, amazing stuff – all without the kind of technology I’d become so addicted to like computers and effects pedals and synths and patch cables, without even electricity! All they had were simple drums, bits of scrap metal, stones, hammers; as you can imagine, that was very inspiring!

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2) Do you aim to create a link to a certain spiritual experience through your music? You often point out that the main difference between your former project Whitehouse and Cut Hands is that there are no lyrics here. Is the place given to drums a way to develop a truly performative language, as it is in traditional shamanic and magic cultures ?

- Not that I don’t think there’s a spiritual component to this music, because there clearly is, however I do hesitate to make direct links between any spcecific established shamanic or magic cultures or practices, rather that these are common universal phenomena that we all have access to. Actually, I prefer to think of the experience as an opportunity to come out of a trance state into a domain that is much more alive and liberating and permissive.

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3) Unlike most of the experimental electronic musicians today who go further in textures and abstraction, you chose to develop a raw and complex approach of the rhythm. How do you see today this opposition between rythm and abstraction ? What is your personal relation to rythm?

- Simply expressed, everything can be measured by how hard you get off on it, what it makes you feel and do, where it takes you; I’ve always felt like that about music and try not to deconstruct the experience too much for fear of losing that sense of magic and wonder. What I’ve learnt is that it’s not just complexity that makes that happen, it’s a special kind of complexity and it takes a lot of trial and error and hard work to find those moments and that potential.

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4) Beyond rhythm, what is the place of noise in your creation ? Was this interest born during the Whitehouse experience?

- Yes, very much so! Noise and rhythm have more in common than might be obvious, that’s one of the reasons it’s so exciting to combine them and I’m lucky to have enough experience and some expertise to do that.

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5) We were at the Berlin Atonal, and your live show was stunning, mostly because among very sophisticated visuals and abstract forms of music, yours seemed raw, taking its hypnotic power from its relentless rhythmic agressivity. You’ve said that one of your inspiration was the japanese Nô drama, mixing both artistic and religious aspects, and far from the occidental way of conceiving drama. Do you think that Cut Hand’s music requires to be aside from the classic electronic live forms as we figure it today ?

- It’s probably not my place to contrast my own music to other classic electonic live forms, I do my own thing and hope that people will get something from it. I’m thrilled to hear you enjoyed the live show at Atonal, what a magnificent venue that is ! About the Nô drama, you are right, this is actually one of Zeami’s tenets (ndr :Kanze Motokiyo, actor and playwright, considered as the foremost writer of Noh), which contrasts with other traditional contemporary forms of drama, where he sustains that the audience response is an integral critical component of your performance. It’s a very powerful concept, it inspires me.

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6) Would you like to include live musicians to your performances in the future, to create a hybrid orchestra?

- Yes! That something I’ve often thought about and could be amazing; I would love to have live dancers too one day, I think that could be spectacular!

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7) You played at very interesting festivals, like the Siestes Electroniques in Toulouse or the Berlin Atonal, how were these experiences ? The Siestes Electroniques have developed a partnership with the Musée du Quai Branly, dedicated to primitive arts, to allow electronic musician to have access to the audio archives of the museum (containing recordings or traditional songs and music from all around the world). Do you think that there is a real need today to develop such colaborations?

- It’s been a wonderful summer, playing outdoors on a summer afternoon in Toulouse was so different to anything else, the week before that was a truly magical outdoor midnight festival show in a deep forest in Lithuania, and of course, the concert at the magnificent industrial cathedral of Kraftwerk for Atonal – not to mention many other incredible moments elsewhere. The public investment in the arts in France through such collaborations always impresses me greatly, I think it’s fantastic , really.

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8) At the beginning of the 20th century, many cultural changes in arts came from a different look on the non-occidental aesthetic sphere, wether it is in visual arts or in music. Do you think that we are at a time nowadays where there is a need to go further again, to decentralize our way to create electronic music?

- Yes, I agree with that! I think over-familiarity with any style tends towards diminishing returns and once again, speaking for myself, the intense musical experiences I’m looking for are hard to find.

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9) Your last realeases were signed on Blackest Ever Black and Downwards, both opened to experimentation. How did you come to work with them?

- I’ve known Karl (Regis) for a long time, he’s awesome, it was a honour for me to get the chance to release something on Downwards, ‘Madwoman’ was always conceived with the label very much in mind. Kiran (BEB) and I met a few years ago at Unsound in Krakow, I love his label and it’s aesthetic and it seemed like a perfect thing to do. There’ll also be a new Blackest Ever Black release coming soon, called Damballah 58.

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10) Other artists signed on Blackest Ever Black like Rainforest Spiritual Enslavement or Lustmord also gather inspiration from non-occidental cultural spheres. Are there artists you would like to work with among the labels you signed on?

- I’ve not heard from Brian from Lustmord since the 80s so curious to check out his new album ! Dominick and I worked on a couple of pieces at the Red Bull Studios in Madrid earlier this summer, I’m not sure if anything from that will be released though. I think we’re enjoying a golden age of electronic music right now and there are so many artists I admire and am sure would be a pleasure to work with.

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11) Could you tell us more about your upcoming projects?

- In addition to that next BEB release, there’s also Cut Hands Volume 3 and 4 vinyl LPs, more soundtrack music, even some remix work!

 

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