SSS Interview : Ellen Allien [FR/ENG]

Figure berlinoise et personnage incontournable, Ellen Allien répond à nos questions.

SeekSickSound Interview - Ellen Allien
Par Alexandre Aelov
Publié le 4 septembre 2013 | 19:11

Ellen Allien est une figure berlinoise. Avec plus de 20 ans d’expérience, elle est est un personnage incontournable, de sa résidence au Trésor Club à sa vie de DJ globe trotter. S’illustrant notamment en tant que créatrice du label BPitch Control en 1999, elle est devenue la décennie qui suivie une référence en matière de minimale et de techno alambiquée. Autant admirée que décriée, elle a prouvé il y a quelques mois qu’elle avait encore de nombreuses cordes à son arc, en sortant LISm, une réinterprétation d’un live prévu pour le Centre Georges Pompidou. L’occasion pour nous de lui envoyer quelques questions auxquelles elle nous a gracieusement répondues.

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1) Deux ans après sa première représentation, l’originalité de LISm reste intacte, et se situe clairement en décalage par rapport au reste de ta production. Comment est née cette création ? A quel moment as-tu senti que tu étais prête pour ça ?

- En revenant à Berlin après un été passé à Ibiza, où j’étais résidente au DC10, j’ai eu besoin de composer. J’ai réfléchi à ce vers quoi je voulais m’orienter, et je voulais faire une BO. J’ai réécouté Drama per Musica puis extrait les pistes que j’aimais, et je suis allé en studio avec Bruno Pronsato pour enregistrer mes vocaux et les nouvelles parties. Ainsi LISm est né d’une toute autre histoire, c’était vraiment intéressant pour moi de construire cette musique d’une manière complètement différente. Les morceaux et les chansons, mais aussi les paysages sonores s’entremêlent dans de nouvelles ambiances, de nouvelles structures, tout se croise et se reconstruit, c’est une toute autre expérience.

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2) La variété des genres que tu explores ici est impressionnante ! On va du jazz à la synth pop, en passant par des parties au piano, des drones, du modern classical, as-tu essayé de couvrir tout l’horizon de tes influences musicales en une seule création cohérente ? As-tu enregistré toutes les parties seule ou as-tu fait appel à d’autres musiciens ?

- Je n’avais rien planifié quant aux genres, tout est venu très naturellement. J’ai travaillé avec un guitariste, je lui ai demandé de jouer une partie, avec quelqu’un gérant les cordes et les synthés, j’ai tout enregistré dans deux studios différents. Beaucoup d’idées sont venues en jouant. LISm m’a donné l’opportunité d’être créative et libre à 100%. Créer de la musique est un luxe pour moi qui suis DJ, je voyage énormément et m’enferme en studio majoritairement durant l’hiver. C’est le moment de l’année où je suis le plus inspirée.

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3) Est-ce que cette nouvelle approche, plus organique, peut-être plus intime aussi, a été une manière pour toi de développer un lien plus fort avec ta production, au travers d’une pièce de musique plus aboutie (d’une certaine manière) que tes travaux purement électroniques ?

- Drama per Musica a été le point de départ de LISm. Si le résultat sonne plus organique, c’est parce que tout a été fait d’un trait. Les beats détruisent souvent la richesse des sons ou bien les rendent rapidement dansants, ce qui implique une autre manière de travailler. J’ai essayé de donner toute sa place à chaque piste pour les faire sonner d’une manière unique, comme une vague sans fin.

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4) A la base, LISm a été composé pour être un projet multimédia présenté en mars 2011 lors du festival Spectacles Vivants au centre Georges Pompidou. Avec le recul, trouves-tu que ce projet ait tenu ses promesses ? Quelle expérience en as-tu retiré ?

- C’était très intéressant de travailler sur Drama Per Musica. La première représentation était très agréable, il y avait une dynamique parfaite sur scène. Composer de la musique pour un live de ce genre est un challenge, c’était un bon moment. Malheureusement nous n’avons pas pu tourner en raison de beaucoup de dates déjà bookés comme DJ, mais j’aimerais pouvoir refaire ça, en m’y prenant plus longtemps à l’avance.

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5) C’est ton premier projet expérimental, musicalement parlant, mais également ton premier projet multimédia. Est-ce que l’aspect visuel vient plus tard dans la phase créatrice, ou selon toi quelconque approche expérimentale en musique appelle logiquement un développement interesthétique ?

- J’ai déjà fait de la musique expérimentale, par le passé. Certaines chansons et morceaux que j’ai composés sont expérimentaux. Drama per Musica fut le premier projet vraiment live, les visuels sont venus après. Les danseurs, le chant parlé et la musique devaient concorder, et le mélange a bien pris.

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6) Dans quel but as-tu compilé ces morceaux ? Etait-il question de recréer l’ambiance particulière de la représentation, ou l’ensemble fonctionne-t-il comme un tout ? Dans quelles conditions, dans quel contexte as-tu entrepris cette compilation ?

- LISm n’a rien à voir avec la compilation de tracks. C’est une partie de Drama per Musica, mais le message est différent. J’ai utilisé certains éléments et certaines pistes mais tous les vocaux et beaucoup de parties sont nouveaux. LISm a été produit avec Bruno Pronsato et Drama per Musica avec Thomas Muller dans notre home studio. C’était un bonheur de réutiliser ces pistes, ç’aurait été triste de les laisser prendre la poussière dans mon disque dur. Quand je réécoute LISm aujourd’hui, ça m’inspire. J’aime cette BO, c’est une musique à écouter chez soi. Ce qui est important pour moi, c’est d’aimer réellement la musique que je fais, sinon je serais incapable de la partager. J’aime tout particulièrement ce côté naturel des choses, sans m’encombrer de considérations commerciales. Le résultat en est d’autant plus appréciable._________________

7) Prévois-tu de travailler sur de nouvelles productions du genre ? Comment as-tu vécu ton retour derrière les platines après une expérience si singulière ?

- Mixer, c’est créer une musique pour le corps. J’aime faire danser les gens, créer un moment particulier, ça n’arrive pas toujours mais j’essaie de mon mieux à chaque fois. La musique que je vais mixer en club est faite pour s’abandonner au rythme, créer une communion, oublier le quotidien aussi. J’essaie d’entremêler des classiques et des exclus, passé et futur.

LISm est sur un tout autre plan. C’est une musique destinée à une écoute personnelle, une oasis pour les oreilles et l’âme.

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8) Ton ami Sascha Ring (Apparat) a sorti il y a quelques mois une version album d’une bande originale composée pour la pièce Guerre et Paix (Krieg und Frieden) montée par Sebastian Hartmann et inspirée de Tolstoï. Peux-tu nous dire ce que tu penses de cette sortie ? Penses-tu que l’avenir de la musique électronique, quelle que soit sa forme, se trouve dans la collaboration avec d’autres domaines artistiques ?

- Ahah c’est marrant, l’année dernière on a joué ensemble à Tokyo pour le nouvel an. Je lui ai parlé de LISm et on s’est rendu compte qu’on avait chacun composé une BO en même temps qui allaient sortir à quelques mois d’intervalle.
Malheureusement je n’ai pas eu l’occasion de voir la pièce Krieg und Frieden. J’aime énormément cette musique. La collaboration entre artistes est très importante pour moi, c’est le moyen de faire coexister la danse, la musique, la scénographie, l’inspiration que cela crée et la mise en œuvre des différentes idées est un magnifique processus. L’important est de prendre son temps, de réaliser les choses le plus intensément possible pour donner le maximum au public. Tout cela demande énormément d’implication dans des objectifs qui doivent être exigeants et inspirés._________________

9) Aujourd’hui, comment vois-tu ta place au sein de Bpitch ? Est-ce que tu gardes avec la structure le même rapport qu’à ses débuts ? La perçois-tu comme un corps qui vit en autonomie ou éprouves-tu le besoin de t’investir au cœur même de sa dynamique ?

- Bpitch Control est un outil que j’utilise pour travailler avec d’autres artistes, c’est un medium. J’aime depuis toujours découvrir de nouvelles créations et travailler avec des artistes aussi talentueux qu’étonnants. C’est cet échange qui prime.
La structure Bpitch est un cadre professionnel à travers lequel je partage avec d’autres artistes et toute l’équipe du label. Son histoire se construit peu à peu, son catalogue évolue, et les différentes personnalités qui font avancer les choses comptent beaucoup pour moi. J’écrirais bien un livre là dessus un de ces jours !
Des artistes incroyables comme Dillon, Aeréa Negrot, Joy Wellboy, Thomas Muller, Douglas Greed, Eating Snow, Quartier, Safety Scissors, Camea, Shinedoe, tous m’inspirent.

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10) On remarque depuis quelques années que la ligne directrice du label a quelque peu changé (surtout depuis le départ de Paul Kalkbrenner). Quelle est-elle maintenant ?

- Il y a eu des artistes que le label a accompagnés pendant plusieurs années avec passion et avec qui le succès était au rendez vous. Certains ont choisi de faire leur chemin, c’est une bonne chose, et ça nous permet de pouvoir mettre en avant de nouveaux artistes. C’est intéressant de voir comment les choses se développement pour eux, comment ils évoluent et construisent leurs propres aventures. Depuis toujours Bpitch Control est à la recherche de nouvelles personnalités, de musiques avec une âme et de la profondeur. J’aime la manière dont le label avance, beaucoup de choses bougent en ce moment.

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11) Bpitch est né dans l’effervescence qui a donné son identité à la scène électronique berlinoise. Aujourd’hui, beaucoup d’endroits emblématiques ferment (le Bar25, beaucoup de squats), alors que d’autres lieux apparaissent ça et là. Marcel Dettmann nous confiait récemment qu’il était attaché au Berghain parce que celui-ci préserve aujourd’hui un certain « esprit berlinois ». Penses-tu que ces nouveaux lieux sont à même de perpétuer ce même « Berlin spirit » avec autant d’énergie et d’âme qu’auparavant ? Aussi, Berlin a-t-elle selon toi besoin d’un souffle nouveau pour garder en Europe sa place d’El Dorado de la musique électronique ?

- Je pense que la scène club berlinoise a réussi à 100% à garder cet esprit. Les clubs en sont conscients. J’ai beaucoup voyagé et j’ai vécu cette scène-là depuis le début. Aujourd’hui, quand tu vas en club, c’est comme un flash back, et meilleur encore du fait que cette scène est devenue plus internationale. Avant, il y avait toujours les mêmes têtes, c’était ennuyeux à la longue. Le Bar25 représentait une toute nouvelle forme de faire la fête, quelque chose d’aventureux, bien moins sérieux qu’à Detroit, beaucoup de fun sans limites et avec une touche de verdure. D’autres clubs ciblent une certaine clientèle pour conserver cet esprit. La scène underground existe toujours, et tout ça est en constante évolution du fait que les promoteurs, les organisateurs de soirée continuent de travailler à ça. Berlin bouillonne toujours autant, et même encore plus aujourd’hui.
L’hiver, je vais souvent en club le dimanche pendant deux ou trois heures pour écouter de bonnes choses. Comme ces nouveaux projets musicaux, des collaborations et des histoires d’amour sont nées ici.

1) Two years after the first representation, the originality of LISm remains a surprise, and is clearly apart from your production. How was it born? At what moment and why did you think that you were ready for this ?

- Coming back to Berlin after a summer in Ibiza due to a residency at dc10, I felt the need to make music. I started to think about it and I wanted to do a soundtrack. I listened again to “drama per musica” and filtered the recordings and the parts I loved. I went then to the studio with bruno pronsato to record my vocals and new sounds. Like this LISm was born, a complete new story, it was so much fun to make music in a different way for me. Not only tracks and songs but soundscapes interacting with vibes and new structures cut and rebuilt together; creating new sound experiences.

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2) The width of genres explored here is just amazing! You go from jazz to synth pop, passing through piano solo, drones, modern classical, did you aim to cover the whole horizon of your musical landscape in one unified creation? Did you record all the instrumental parts alone or did you work with other musicians?

- The genres were not planned, everything came naturally. I worked with a guitarist, I asked him to play these notes, with a string player and synths. I recorded the sounds in 2 studios. Many recordings and ideas came together. LISm gave me the opportunity to be 100% creative. To make music is luxury for me as a DJ. I travel a lot and go then to the studio with producers mostly during winter, this is the moment of the year I am the most creative.

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3) Is this new approach, more organic, maybe more intimate, a way to develop a more filial link to your production, as a more succeeded piece than your electronic-only work?

- “Drama per musica” was the inspiration for LISm. It sounds more organic because all the recordings are in a flow. Beats often destroy the feeling of sounds or rather become dance and it is a different way to produce. I tried to give space to the different parts, to let them breath and to cut at the moment it sounds too calculated. Rebuilding parts to make them sound incalculable, like a wave going forward, coming back and arising again.

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4) Initially, LISm was intended for a multimedia project which was represented in March, 2011 at the festival « Spectacles Vivants » at the Pompidou Center. Afterward, this one shot kept its promises? How would you qualify this experience?

- It was very interesting to work for “drama per musica”. The dynamic of the show the first time on stage was perfect. To produce music for stage settings is a challenge, to transcript the basic idea of the story, the message was fun. Unfortunatley we couldn’t tour due to many already confirmed dj bookings. I could imagine doing this again being planned more in advance.

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5) It is your first experimental project, musically speaking, but also your first multimedia project (visual). Did the multimedia aspect come later in the project or according to you, any experimental approach in music calls logically an interaesthetic development?

- I did experimental music before, some of the tracks and songs I  did are experimental. “Drama per musica” was the first project on a real stage, the visuals came later. Important in “Drama per musica” were the dancers in movement, the spoken lyrics and the music. A sinking boat is the link to the clubs and darkrooms. The mixture was very exciting, a working out experiment.

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6) On what purpose did you made the compilation of these tracks? Was it a question of recreating the peculiar spirit of the initial representation, or it is much more about a full, autonomous work? In what conditions, in what context did you begin this compilation?

- LISm has nothing to do with the compilation of tracks. It has parts of “Drama per musica”, but the message is different. I used some lines and elements, all vocals and a lot of the parts are new. LISm was produced with Bruno Pronsato and “Drama per musica” with Thomas Muller in our home studio. I was very happy to reuse the best parts. It would have been a pity to let them get dusty on my hard drive. Listening to LISm today makes me creative in my brain, it tickles me. I love the soundtrack a lot, the music I like to listen at home. important for me is to love the music I do, if not I would not like to share it with others. I love specially the natural flow, without thinking of commercial success, the result is simply beautiful.

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7) Do you plan to create new works in this way? How was your return behind the decks after such a singular experience ?

- Djing is body music. I love to make people move, best when the night is special, it is not happening all the time but I try it always. The club and dance music is to let the body feel the music to fall together into the beat and the rhythm and to forget about the every day life. I try to interweave classics and unreleased tracks, the past the now and the future.
LISm is on a different level, listening music, an oasis for the ears and soul.

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8) Your friend Sascha Ring (Apparat) released a few months ago the album version of the soundtrack composed for the play War and Peace (Krieg und Frieden) from Sebastian Hartmann inspired by Tolstoï. Can you tell us your opinion about this work? Do you think that the future of the electronic music, wherever it comes from, belongs in the collaboration with other artistic domains?

- Hehehe that was fun, last year we had a gig together in Tokyo for new year’s eve. I told him about LISm and we realised that we made a soundtrack at the same time being released almost the same date.
Unfortunately I never saw “Krieg und Frieden”. I like the music a lot. The collaboration between artists is very important, they bring together dance, music, stage settings, the inspiration the encounter and the realisation of the ideas and concepts is genius. Important is only to make it good, not too fast, to realise intense projects and to give the best to impress the audience. To create this it demands a lot of concentrated and creative input and conversion.

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9) Today, how you do figure your place in Bpitch? Do you maintain with the structure and its dynamics the same relationship as in its debuts? Today, do you perceive it more as a body which lives on its own or do you always feel the need to involve yourself in its heart?

-Bpitch control is the instrument I use to work with other artist, it is an exchange. I am totally addicted to music, to discover music and to work with talented artists or freaks, exchange is one of my passions.
The system bpitch control is a business frame that I share with other artists or my employees. The story and the catalogue grew a lot. The different personalities of the artists is very inspiring. One day I will write a book!
Amazing artists like Dillon, Aeréa Negrot, Joy Wellboy, Thomas Muller, Douglas Greed, Eating Snow, Quartier, Safety Scissors, Camea, Shinedoe, they all inspire. I am fan.

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10) We notice since a few years that the guideline of Bpitch has changed (especially since Paul Kalkbrenner’s departure). What is the guideline today?

- There were artists the label guided for some years and we had success and worked together with passion. Some go their own way now what is good. Bpitch control has space for new upcoming artists. It is exciting to see and to hear the development of them, building up their own structures and changing their style. Bpitch control was since ever looking for personalities, music with soul and depth. The way the label is moving is exciting, a lot of things are happening.

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11) Bpitch was born in an excitement which contributed to give its identity to the Berlin electronic scene. Today, numerous symbolic places close (the Bar 25, several squats), whereas other places open here and there. Marcel Dettmann told us recently that he was attached to the Berghain because the club preserves even today some kind of « Berlin spirit ». Do you think that these new places are able to keep up with the same « Berlin spirit » with as much energy and soul as it used to be? On the other hand, does Berlin need, in your opinion, some kind of revival to remain in Europe the El Dorado of electronic music ?

- I think the berlin club scene succeed 100% to keep the berlin spirit. The clubs are aware of this. I travel a lot and I lived the berlin club scene from the beginning. Going to the berlin clubs today is like a flash back even better because the scene is more international. Before there used to be always the same faces and people, this was boring. Bar 25 was a complete new form of party culture, adventure party, not so serious like detroit, fun without borders with a touch of greenie. Party in a radical way, a fun community or how we can do something good to our clients. Other clubs like to reach a certain clientele to keep the spirit.
The underground scene still exists. New groups like promoters or others are coming together naturally this keeps the city moving. Berlin is hot like before even better today.
In winter time I go often on sundays in a club for two hours to listen to good music, what is the case a lot of times and to meet people for having an exchange at the bar. Like this new music projects, work cooperation or love stories started or simply to dance a bit.

 

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