SSS Interview : Jam City [FR/ENG]

Après avoir sorti sur Night Slugs l’un des plus intéressants albums de l’année, Jam City répond à nos questions afin d’en clarifier le contenu, tant musical que politique.

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Par Aurélien Bonvoisin
Publié le 27 avril 2015 | 8:12

Après une poignée d’EPs brillants à la vision bien trempée sur son label de prédilection, Night Slugs, l’Anglais Jam City composait il y a trois ans l’un des classiques des musiques électroniques actuelles avec Classical Curves, album d’un minimalisme de métal, plongeant l’auditeur dans les rouages d’une cinglante usine en forme de reflet de notre système. L’artiste s’était depuis fait relativement silencieux, à l’exception d’un EP dans la série Club Constructions de Night Slugs. Cela, jusqu’à la fin de l’année dernière : à travers quelques titres égrénés sur Internet, Jam City nous révélait sa métamorphose, dévoilant les contours d’une musique pop aux accents shoegaze et downtempo, laissant pour la première fois émerger sa voix de beats empreints de réverbération. Cette mue de l’artiste s’est finalement incarnée dans un album brillant, Dream A Garden, au contenu politique explicite : las de simplement refléter notre monde, Jam City entreprend désormais de le dénoncer ouvertement. Il en résulte l’un des plus singuliers albums de l’année, mais aussi l’un des plus réussis, ainsi qu’un opus posant, à de nombreux titres, questions. Inutile de préciser donc que nous étions très heureux d’avoir l’occasion de discuter avec le prodige, afin de clarifier cette vision englobant l’album.

 

Même quand elle était complètement instrumentale, ta musique a toujours été plus expressive que celle de beaucoup d’autres artistes – pas seulement sur ton album précédent, mais aussi sur des morceaux comme « Real Raw Saturn » par exemple, on retrouve le même genre de vision que sur ton nouvel album.

C’est cool, parce que c’est vraiment intentionnel.

Du coup je voulais savoir – l’utilisation de ta voix sur le nouvel album s’est faite en parallèle de la mise en avant de son contenu politique : à quel moment as-tu trouvé nécessaire d’affirmer plus clairement ton opinion, tes pensées ? Est-ce que tu trouvais tes moyens d’expression antérieurs insatisfaisants ?

Je pense que quand tu fais de la musique instrumentale, même si les morceaux sont à propos de quelque chose, ou sont inspirés par quelque chose, ça peut être difficile de le transmettre simplement par les instruments, et qu’il est toujours facile d’en faire une mauvaise interprétation, parce que tu ne dis pas vraiment les choses clairement, par ta propre voix. Ca pourra toujours sonner de n’importe quelle manière pour certains, ça peut vouloir dire tout et n’importe quoi. Donc oui, je pense, ce n’est pas que je n’étais plus satisfait, mais les choses que je voulais dire, les choses dont je voulais parler, sont plus compliquées, donc je ne pouvais pas me contenter d’être vague, du style « voilà, ce sont des percussions et ça veut plus ou moins dire ça ». Il faut donner un corps à tout ça, aux choses dont tu veux parler, c’est pour ça que je voulais chanter.

Dans le même ordre d’idée, tu as récemment dit dans une interview que tu avais été déçu par la culture autour des DJ, parce qu’en fin de compte, beaucoup d’artistes utilisent l’idée d’anonymat comme un moyen de ne plus rien dire, de n’exprimer aucune opinion. Je pense que tu as raison là-dessus, surtout dans la mesure où l’utilisation d’appareils électroniques en musique était initialement une déclaration artistique et politique en elle-même. Est-ce que tu trouves que cette méthode d’écriture musicale est allée trop loin dans cette direction de façon générale, sans être désormais capable de véhiculer ce genre de message ?

Je pense qu’il faut faire attention, parce qu’en fait, il y a beaucoup de choses dans le fait d’être anonyme et de ne pas avoir les projecteurs pointés sur toi en tant que personne. C’est une sorte de libération, tu fais simplement ta musique et tu n’as pas besoin d’être une grande vedette, de porter des vêtements de luxe, ou quoi que ce soit, ce qui m’attire vraiment ; mais des fois, ça dépasse les limites, et tu commences à vouloir savoir qui fait cette musique, tu veux connaître leurs sentiments, leurs pensées, savoir d’où ils viennent, qui ils sont. Parce que sinon, c’est parfois plus difficile de sentir une sorte de connexion émotionnelle. Donc pour moi, cet album c’était en partie l’idée d’être moins dans l’ombre, d’être plus visible, je voulais dire aux gens : « voilà qui je suis, et ça, ce sont mes expériences ». Ensuite, peut-être que quelqu’un le verra, et pensera « tiens, c’est proche de ce que je ressens moi-même, je peux m’identifier à ce qu’il raconte ». Plutôt que de simplement être une personne en arrière-plan, et que tu ne saches pas vraiment qui ou quoi entre dans cette musique, parce que tu entends simplement des sons. Ca peut toujours te toucher bien sûr, mais parfois, il faut être vraiment direct et dire : « c’est exactement ce dont je parle, et c’est la personne que je suis ». J’aime quand on voit qu’il y a quelqu’un derrière une œuvre, voir qu’un artiste, ou même un DJ, n’importe qui, se met en avant et prend un certain risque, simplement pour montrer que quelqu’un a fait ce truc, que ce n’est pas juste une machine. C’est vraiment important – il ne faut pas nécessairement chanter, tu peux simplement faire des beats, mais il faut dire « voilà qui je suis », en être fier, se mettre en avant et le représenter.

La décision d’apparaître dans la vidéo de « Unhappy » était-elle directement liée à cette idée ?

Oui, exactement. Et puis, je chante la chanson, je ne pouvais pas vraiment ne pas apparaître dans la vidéo (rires), j’étais un peu obligé.

Je suis vraiment intéressé par ce que tu disais sur la connection émotionnelle que peuvent ressentir les gens ; je voulais te poser une question au sujet du projet Club Constructions de Night Slugs, parce que c’est apparu entre tes deux albums, et que je trouve que l’idée du projet est assez proche de ce genre de choses dont tu parles ces derniers temps. Est-ce que tu as eu un rôle particulier dans le projet, ou est-ce que cela t’a influencé par la suite ?

Oui, en fait, écrire cet EP a vraiment inspiré beaucoup de choses du nouvel album, ce qui peut paraître étrange, mais… Parce que ça m’a vraiment appris beaucoup sur les manières de me restreindre à certaines choses, de me concentrer sur quelque chose qui soit facilement compréhensible, qui soit accessible, ce qui est similaire au fait d’écrire des chansons avec des refrains et tout ça. Elles sont faciles à comprendre. Et les trucs de Club Constructions, en tant que danseur, tu peux les comprendre. Et sur Dream A Garden, il y a des pop songs que tu peux comprendre, même si elles sont parfois un peu déglinguées. Donc oui, même si la musique est complètement différente, ça a vraiment eu un gros impact sur moi, sur la communication, sur comment est-ce que je peux communiquer dans une production, que ce soit une chanson ou un DJ Tool, comment est-ce que je transmets le message, que ce soit la danse ou les thèmes de l’album. Donc oui, définitivement, et pour ce qui est de mon implication là-dedans, je suis moins impliqué émotionnellement dedans parce qu’ils sont créés pour des DJs et ce genre de choses, mais quand ils sont mixés par quelqu’un, ils sont conçus pour que des danseurs soient engagés émotionnellement dedans. Ce ne sont pas vraiment des chansons qui viennent de mon cœur, mais ces morceaux sont faits pour obtenir une réponse de la part de l’auditeur.

Tu as dit à Resident Advisor que les chansons du nouvel album étaient déjà en partie écrites au moment de la sortie de Classical Curves, et qu’en tant qu’auditeurs, on n’avait accès qu’à une partie de l’histoire. On est actuellement dans une époque où les DJs jouent des nouveaux morceaux chaque semaine, et où l’on a l’impression d’être de plus en plus connecté à ce qui se fait ; pourtant, rien n’a filtré du projet avant octobre dernier je pense. Est-ce que c’était important pour toi de ne rien dévoiler, et d’attendre jusqu’au moment où tu avais un message complet et cohérent ?

Oui. Je pense que si tu fais un album sur lequel tu travailles vraiment beaucoup, il ne faut vraiment pas sortir certains trucs avant d’avoir fini l’ensemble. Parce qu’il y a tellement de choses qui changent à la dernière minute, qu’il faut vraiment attendre que tout soit complètement terminé, que tu puisses voir exactement ce que ça donne, pour ensuite pouvoir commencer à le montrer aux gens. Je n’aime vraiment pas me précipiter pour le simple prétexte qu’il y a une grosse pression te poussant à tout sortir tout de suite tout de suite avec impatience. Il faut vraiment prendre son temps en tant qu’artiste, s’assurer que tu prends les bonnes décisions, ne rien précipiter et ne pas envoyer de messages indécis et tout ça. Quand on a sorti « Unhappy », je pense que beaucoup de gens ne s’y attendaient pas du tout, mais ensuite ils ont pu entendre la suite, et nous on était prêt à diffuser la suite, puis la suite, plutôt que de se dire « merde (rires), maintenant il va falloir finir le reste de l’album histoire de montrer que ça faisait partie d’un plus gros projet ».

Tu as aussi dit que les morceaux de l’album étaient tout d’abord des chansons très distinctes, avant d’être ensuite fondues au moment de la production – un peu comme ce que ferait un DJ Set finalement.

Oui, absolument.

Dans la mesure où tu as commencé à faire des lives, comment est-ce que tu les considères, par rapport à un DJ Set ?

Je suis encore en train d’essayer de le comprendre. Ce sont deux choses très différentes. J’essaie de prendre les aspects sonores du DJing et de les mettre dans un live set, donc il y a beaucoup de basse, beaucoup de lourds kick drums, beaucoup de textures similaires à celles que j’utiliserais dans mes productions club, mais retravaillées pour faire partie des chansons de l’album. Donc ce n’est pas vraiment comme si je mixais, c’est beaucoup plus court, beaucoup plus lent, moins dansant – en fait non, c’est toujours possible de danser dessus, mais il y a des choses dedans que je penserais peut-être interdites dans le cadre d’un DJ Set. Mais là, c’est possible, parce que tu peux juste te poser sur une chaise et te détendre, c’est une expérience différente, mais tout aussi intéressante. Dans le fond, je pense que c’est juste que j’adore entendre de la musique à haut volume, et ça peut aussi bien être de la musique club que du jazz, j’adore l’entendre très fort, même si je suis assis et non en train de danser, pour que ça reste une expérience physique de l’entendre, de la ressentir. J’essaie donc de faire ça avec le live set, tout en essayant d’amener dans les chansons de Dream A Garden quelques trucs que j’ai appris par le DJing et par la production de titres club.

Au niveau des chansons elles-mêmes, est-ce que tu essaies de les mélanger ?

Dans certains cas elles se fondent les unes avec les autres, mais ce n’est pas du beatmatching, c’est juste qu’elles s’enchaînent plus ou moins. Récemment dans mes DJ Sets, ou dans ceux d’autres DJs, j’aime ce genre de choses, quand le beatmatching n’est pas forcément au cœur du truc, mais que les morceaux s’enchaînent de façon fluide, c’est un peu psychédélique. Je suis vraiment inspiré par ça, et j’essaie de conserver cette approche en jouant live.

Le nouvel album possède un très fort contenu politique ; en même temps, d’un point de vue sonore, il est plus calme, je dirais même moins violent que le précédent. Est-ce que c’était quelque chose de délibéré, par exemple pour faire quelque chose de rassurant, comme avec le message « Don’t be afraid » dans la vidéo de « Unhappy » ?

Oui, exactement. Je pense qu’il y a trop de trucs moches et oppressants dans le monde pour juste mettre tout ça dans la musique et n’offrir aucune alternative. Donc parfois, il faut rajouter un peu de beauté, de douceur, de tranquillité, de calme. Oui, c’est clairement plus calme, plus lent. Je commençais à être un peu fatigué par les sons de Classical Curves – j’aime toujours le disque, mais quand j’ai commencé à écrire ce nouvel album j’étais un peu fatigué par tout ça, donc j’ai réduit le tempo, c’est plus un tempo hip-hop, et j’ai commencé à utiliser beaucoup de compresseurs pour étaler tous les sons, pour qu’on ne puisse plus tellement dire ce qu’est tel instrument, ce qui est une guitare, un synthé, une percussion. Je voulais rendre le tout plus rêveur, moins strict, moins autoritaire, plus onirique, plus psychédélique. C’était vraiment l’idée : pas de violence sur ce disque.

Je trouve que le contenu politique de cet album est vraiment très inspirant, en tout cas pour moi, parce qu’en gros, on dirait que beaucoup de gens dans nos sociétés se rendent compte que les choses ne vont pas comme elles sont, mais se sentent incapables de changer les choses, parce que tout ce qu’on fait finit en un sens par s’inscrire dans le système lui-même. Je pense que faire quelque chose comme ce que tu fais, même si c’est simplement affirmer clairement ton opinion en disant « ça ne va pas », est quelque chose de fort et d’inspirant. Est-ce que ça t’a paru être quelque chose d’évident, que tu devais faire dans le cadre de ton évolution artistique ? Comme si tu tenais là un moyen adéquat d’expression ?

Je pense que dans le fond, je trouve juste ça plus fun de parler de ces choses là, d’être énervé et d’en parler. Se contenter d’accepter les choses comme elles sont, et puis que rien ne changera jamais, c’est vraiment chiant, et c’est chiant en musique. Je dis toujours que je n’ai pas du tout de réponses, mais que ce n’est pas l’important : je pense juste que c’est fun de faire dissonance, de susciter l’idée de se dire « non, ça ne se passera pas comme si de rien n’était, ça va bloquer quelque part et ça ne va pas marcher ». Je pense que quand on commence à rejeter les choses comme l’état du monde, le capitalisme néolibéral, l’effet que ça a sur nous d’un point de vue émotionnel, ce qui est le thème central de l’album – ce n’est pas vraiment au sujet de l’économie et tout ça, parce que je ne comprends pas tellement ça (rires). C’est plus sur l’effet émotionnel de la vie dans ce système. Quand tu commences à rejeter ces trucs, même d’une façon très simple, basique, une sorte de nouveau monde s’ouvre à toi, il y a une sorte de monde moins compréhensible, moins définissable, qui est à l’opposé de tout ça, une sorte de monde rêvé, qui ne vient pas compléter la réalité, qui est un peu fantastique, mais qui est beaucoup plus fun. On nous dit toujours ce qu’il faut faire, ce qui est bon ou mauvais, ce qui est acceptable ou non, qu’il faut qu’on gagne de l’argent, qu’on doit faire ceci ou cela. Je pense que c’est juste plus fun de tenter de sauter d’une certaine façon dans l’abysse et de dire « non, je ne vais pas focaliser ma vie sur le fait d’acheter ou de consommer des trucs, mais plutôt d’avoir des amis, de tomber amoureux, de ne pas dormir de la nuit (rires), juste de marcher dans les rues, ce que tu veux ». C’est plus fun, c’est plus palpitant, et c’est le monde qui se trouve en dehors du monde qui me fait me sentir aliéné, et contre lequel je suis.

Tu utilisais le terme d’aliénation – je pense que c’est un des éléments essentiels de ce système : les médias en particulier vont montrer aux gens comment se sentir, ce qui fait qu’en fin de compte, cette culture s’enracine en nous-mêmes, dans tout ce que l’on fait. Est-ce que tu penses que creuser son propre espace dans l’underground peut être un moyen de montrer autre chose aux gens, de les sortir de tout ça ?

Oui, complètement, historiquement l’underground a toujours été un endroit où les gens vont pour se sortir d’une culture mainstream, que ce soit par les clubs, par la musique, par des groupes, peu importe. Il faut que l’on réalise ce que l’on a : autour du monde, il y a ces espaces où l’on joue, où l’on mixe, et les gens viennent et dansent et écoutent de la musique, et on peut vraiment y faire tout ce que l’on veut, y dire ce que l’on veut, et ce sont les espaces où l’on peut créer les expériences que le capitalisme ne nous offre pas, l’extase, la joie, l’amour, la confusion, le délire, les rêves. Et oui, voilà, quand je fais de la musique, quand des gens l’écoutent, que ce soit dans un casque ou dans un club, quand je mixe, quand mes amis mixent, c’est ce que l’on tente de créer, ces espaces alternatifs qui ne durent peut-être pas éternellement, qui ne durent pas très longtemps, quelques heures à peine avant de devoir en sortir, mais qui offrent une pause pour la soirée, ou pour les heures que tu passes dans un train pour rentrer du boulot par exemple. C’est juste que ton art, la manière dont tu le joues, dont tu le formes, arrive vers les gens comme une forme d’alternative qui les tire hors de leur monde pour quelques heures, pour un jour, quelque chose, et on a vraiment besoin de ça.

Dans la vidéo de « Unhappy », on te voit porter une veste avec l’inscription « class war ». On a tous les deux grandi dans un monde où aucun système alternatif n’est véritablement mis en avant par les principaux partis politiques, comme le communisme pouvait l’être dans les années 1960 ou 1970 par exemple. Est-ce que tu penses que revivifier ce genre de concepts – la lutte des classes, … – pourrait être un moyen de redonner foi aux gens, de leur faire à nouveau croire en quelque chose ?

Oui. Je pense que certaines de ces vieilles idées ne marchent plus vraiment, mais que l’idée de lutte des classes ne disparaîtra jamais. Il sera toujours nécessaire de parler de lutte des classes, du moment qu’il y a des divisions, des injustices, des inégalités de richesse dans le monde. Certaines idées ne correspondent plus vraiment à notre situation actuelle, parce qu’elle est très différente, mais d’autres sont toujours valables. Et je pense que l’idée de détester ce 1%, ou les banquiers, ça n’a pas changé, ça devient au contraire plus intense. C’est important de rappeler ça aux gens, de regarder le passé pour y prendre confiance, en voyant qu’on s’est déjà trouvé dans cette situation, qu’il y a eu des gens qui avaient les mêmes problèmes, et que voilà, on peut apprendre quelque chose de leur cas et l’appliquer à nos propres vies.

C’est quelque chose d’essentiel pour que les gens pensent qu’ils peuvent changer les choses, qu’ « un autre monde is possible » [« another world is possible », comme inscrit dans la vidéo de « Unhappy »]

Oui. Je suis moi-même quelqu’un qui, pendant une grosse partie de ma vie, ne pensait pas que les choses allaient changer un jour, et puis j’ai commencé à me dire que peut-être, quelque chose serait possible, en apprenant des choses, sur l’histoire, sur ces mouvements – il y a 10 ans, il y a 110 ans –, tu puises tout ce que tu peux dans les documents que tu peux trouver, dans l’art, la musique, le passé. Et ça peut toujours nous inspirer, on peut l’utiliser pour essayer de comprendre notre situation actuelle, qu’il s’agisse de la lutte des classes et du punk dans les années 1970, ou de la Révolution française (rires). C’est juste important de ne jamais penser que l’histoire est juste ce parcours qui nous emmène toujours plus bas. Il y a des moments où les choses commencent à exploser, et ça peut arriver à n’importe quel moment, et c’est important de se le rappeler dans notre situation actuelle.

Tu déclarais récemment que tu as grandi en écoutant Nirvana, du punk, et que ce genre de musique contestataire ne pouvait plus vraiment être faite aujourd’hui. Ne penses-tu pas que justement, en faisant ces choses, en disant aux gens qu’ils ont une voix, qu’ils peuvent croire en un changement, pourrait être une sorte d’équivalent pour le monde contemporain, une musique contestataire dans un nouveau sens, un équivalent de ce que les gens faisaient à ce moment-là, mais pour la situation actuelle ?

Oui, en fait c’est que je ne pense pas que la musique, ou qu’un album, puisse être la chose qui changera les choses toute seule – il faut beaucoup plus que ça. Mais j’ai toujours aimé la pop culture, et j’attends beaucoup de la pop culture pour la raison qu’un artiste peut continuer à utiliser sa position pour remettre les choses en question, même s’il vend des millions et des millions d’albums, fait des tournées mondiales et est peut-être même riche. Tu vois, même dans les années 1980 par exemple, il y avait genre Prince, ce genre d’artistes, donc avec la pop culture, le mainstream, ces gros albums, que ce soit Prince, Nirvana, on peut toujours s’attendre à ça, on a un droit à demander que notre pop culture soit progressive et rebelle, qu’elle remette les choses en question. Ca n’implique pas forcément de faire des déclarations politiques, de dire « le communisme pour tous ! » ou quoi que ce soit du genre, mais que ça fasse dissonance, que ça entre en friction avec la société, simplement par les choses que ces artistes font, par leur manière d’agir, leurs sons, et je pense que c’est ce que je cherche toujours dans la pop music, les pop stars, la pop culture. Encore aujourd’hui, on le voit d’une certaine façon, donc je pense que c’est toujours important de se souvenir que la pop culture est un espace qui peut aller contre l’establishment, qui peut être en dissonance, qui peut remuer les choses d’une certaine façon.

Une perversion des grandes valeurs initiales de la pop culture, à l’intérieur d’elle-même, d’une certaine façon.

Oui, exactement. J’ai grandi avec ça, je pense qu’on le voit toujours chez certains artistes aujourd’hui, et je veux juste que ça continue, puisque c’est possible… Tous les espaces culturels, qu’il s’agisse du mainstream ou de l’underground, sont vulnérables à la dissonance, à l’anarchie, à ces choses. Tu peux toujours aller plus loin à n’importe quel endroit de la pop culture et de la culture underground. Et oui, c’est ce qu’on devrait en demander.

Following a series of brilliant EPs showcasing a precisely defined aesthetic on Night Slugs, Jam City released one of electronic music’s contemporary classics with Classical Curves three years ago: metalically minimalist, the album immersed the listener within the machinery of a sounding factory that reflected our own system. Jam City remained quiet since, if not for an EP in Night Slugs’ Club Constructions series. This changed at the end of last year, as the artist revealed his metamorphosis with a few tracks that evidenced the outlines of a shoegaze and downtempo informed pop music, allowing us his voice for the first time, emerging out of reverberated beats. This mutation finally resulted on one fantastic album, Dream A Garden, stamped with explicit political content:  not content with mirroring our world, the album showed his creator denouncing it overtly. The outcome is one of this year’s most singular full-lengths, as well as one of our favourites, and one that questions loads of things. Needless to say, then, that we were really happy to have an opportunity to chat with the artist, in order to clarify this vision.

 

Your works, even when they were purely instrumental, have always tended to be more expressive than that of other artists – not only on your previous album, but like even on tracks such as «Real Raw Saturn», one may feel the same kind of vision as that of your new album.

Cool, it’s great, and that’s definitely intentional.

So I wanted to know – the use of your voice on the new album went along with you making its political content clearer: at what point did you feel the need to voice your opinion more clearly, to state things properly? Did you feel dissatisfied with your previous means of expression?

Well I think that if you make instrumental music, even if the songs are about something or are inspired by something, it can be quite hard to communicate that through just instruments, and it’s always easy for them to be misinterpreted because you’re not being really clear, you’re not saying something with your voice. You know, it could sound any way to some, it could mean anything. So yeah, I think, it wasn’t I was dissatisfied, but the things that I wanted to say, the things I wanted to talk about, are kind of hard and complicated, so I couldn’t really afford to be vague, like «you know this is a drum track and it’s kind of about this». You have to embody it, you have to embody the things you want to talk about, and that’s why I had to sing.

Kind of linked – you recently said in an interview that you grew to be disappointed with DJ culture, with artists ultimately using anonymity as a means not to say anything, not to express any opinion. I think you’re right in that aspect, especially considering that using electronic devices in music used to be a kind of artistic and political statement in itself. Do you think that this means of writing music, in general, has gone too far in this direction, and is now kind of unable to channel this kind of content?

I think that you have to be careful, because, you know, there’s a lot about being anonymous and not having the focus pointed on you as a person. That is quite liberating, you just make your music and you don’t have to be some big celebrity or wear designer clothes or anything, and that’s very attractive to me, but I think sometimes, it can get a bit out of control, and you begin to want to know who is making the music, you want to know about their feelings, their thoughts, where they come from, who they are. Otherwise it’s sometimes harder to have an emotional connection. So part of this new album for me was being less in the shadows, being more visible, and I sort of wanted to say to people: «This is who I am, and these are my experiences». Then perhaps someone else will see that, and they will think «oh, this is similar to how I am feeling, I can relate to what he is talking about», rather than just be you know, this person in the background, where you don’t really know who or what is going into the music, you’re just hearing sounds. That can still move you and affect you, but sometimes you have to be really direct and say: «this is exactly what I’m talking about, and this is who I am». I like it when it looks like there is someone behind the work, and an artist, even if they’re a DJ, or whatever, is putting themselves on the line and taking a certain risk, just to prove that someone did make this, it’s not just a machine. This is really important – you don’t have to sing, you could just make beats, but just say «this is who I am», and like, be proud of it as well, stand up and represent it.

Was the decision of appearing in the «Unhappy» video directly linked to this?

Yeah, exactly, and it’s like, I sang the song, I cannot really not be in the video (laughs), I kind of had to.

I’m really interested by what you said regarding people having an emotional connection; I wanted to ask you a question regarding the Club Construction project from Night Slugs, as it appeared between your two albums, and I think the project is quite close to these kinds of things that you’ve been stating lately. Did you play any role in the framing of the project, or if it did afterwards influence you in your vision?

Yeah, I mean, writing that EP has actually really inspired a lot of the new album, which sounds strange but… Because it told me a lot about how to kind of restrain myself quite a lot, and focus on something that was really understandable, and accessible, and that’s similar to writing the songs that have choruses and stuff. You’re able to understand it. And Club Constructions as a dancer, you’re able to understand it. And Dream A Garden has like pop songs you’re able to understand, even though they may be kind of fucked up. But yeah like, even though the music’s completely different, that did have a big impact on me, and it’s about communication, it’s about like how do I communicate in a production, whether it’s a song or a DJ tool, how do I communicate the message, whether it’s dancing, whether it’s about the themes of the record. So yeah, definitely, and in terms of my involvement in it, I’m kind of less emotionally involved in it because they’re meant for Djing and stuff, but when they are Djed by someone, it’s for the dancers to be emotionally involved in it you know so it’s like, they’re not songs that come from my heart but they’re made to have a response from the listener, if that makes sense.

You told Resident Advisor that the songs from the new album were already partly written at the time when Classical Curves was released, and that from a listener perspective, we only had one part of the story. We’re in an era when Djs keep on playing new tunes every week, and we feel increasingly connected to what’s being done, but we did not hear anything from the project until, I think, last October. Was it important for you not to unleash anything, and to just wait until you had like a complete, cohesive statement?

Yeah. In my opinion, if you’re gonna do an album that you work really hard on, you should never release any of the music until the whole thing is finished. Cause there are so many changes that you make at the last minute, that you kind of have to wait until everything is done, and you can see exactly what it is, and exactly how it works, and then you can start showing it to other people. I just don’t like to rush, because there’s a big pressure to, you know, just get out now now now, it’s very impatient. As an artist you really have to take your time and make sure you make the right decisions, don’t rush things and send out confusing messages and stuff. When we released «Unhappy», it was just like, a lot of people I’m sure were maybe not expecting it, but then when they gradually heard the other stuff, you know we were ready to give them the next thing, and then the next thing, instead of being like «shit (laughs), now we have to finish the rest of the album to prove that this is part of a larger project».

You also stated that the tracks from the record were initially pretty distinct songs, and that they were later, through production, melted together – kind of like what one would do in a DJ set, actually.

Yeah, absolutely.

Considering you’ve started doing live shows, how do you consider them, in a relation to a DJ Set?

I’m still figuring it out. They’re very different. I try and take the sonic aspects of Djing and put them in a live set, so there are lots of bass, lots of heavy kick drums, lots of the same textures that I would use in my club productions, but formatted to be part of the songs on the record. So it’s not like I mix, it’s a lot shorter, it’s a lot slower, it’s less danceable – actually no, you can still dance to it, but it’s got things that I maybe feel I wouldn’t be allowed to do in a DJ Set. But that’s okay, because you can just sit on these chairs and lie back, it’s a different experience, which is equally as good. I think it all comes down to, I just love hearing music loud, and that can be like, club music, or it can be jazz, but I just like hearing it loud, and even if I’m sitting down and not dancing, then it’s still like a physical experience hearing it and feeling it. So I try to do that with the live set, and try to bring some tricks that I learned in Djing and club productions into the songs from Dream A Garden.

In terms of the songs, do you try to blend them together?

Sometimes they kind of segue into each other, but they’re not beatmatched, they just kind of flow. Recently in my DJ Sets, or in other people’s DJ Sets, I like it when they do that as well, when there’s not such an emphasis on perfect beatmatching, they just kind of flow, they’re kind of slightly psychedelic, I’m always inspired by that and try to take this approach when I perform live.

The new album is loaded with political content, yet at the same time, sonically speaking, it feels kind of quieter, and I would say less violent than the previous one. Was it a deliberate decision, was it like a way to be reassuring, to tell people «Don’t be afraid» like in the «Unhappy» video, in a sense?

Yeah, exactly. I think like it’s too much sometimes when there are so many kind of ugly and oppressive things in the world to put that all into the music and not offer any alternative. So like sometimes you need to have a bit of beauty and softness and peace and calm and quiet. Yeah, it’s definitely a lot quieter, it’s a lot slower. I became kind of exhausted by a lot of the Classical Curves sounds – I still like it, but when I started writing this album I was feeling kind of exhausted by the whole thing, so the tempo’s gone a lot slower, it’s kind of a more hip-hop tempo, and I started using compressors a lot to kind of like smear the whole sound so you can’t really tell what one instrument is and what’s a guitar, what’s a synthetizer, what’s a drum. I wanted to make it a lot dreamier, and less strict, authoritarian, more dreamlike, more psychedelic. That was definitely the idea: no violence on this record.

Regarding the political statement that you are making with this record, I really thought it was influencial, cause like, it seems most of us know that things are fucked up, yet feel unable to do anything about it, as everything we do kind of falls into the system itself. So I felt that doing something like what you did, even just voicing your opinion and saying «this is not right», really is one powerful thing, and it’s inspiring. Did it feel like something obvious for you, that you needed to do that in your artistic evolution? That this was like an accurate means of expression?

I think the way I’m trying to express it is that it’s more fun to talk about those things, or it’s more fun to be pissed off and talk about it. To just accept things the way they are, and nothing’s ever gonna change, is really boring, and it’s boring in music. I always say I don’t have any answers at all, but that’s not the point, I just think it’s fun creating dissonance, creating a sense of being like «no, this isn’t just gonna go smoothly, it’s gonna get stuck somewhere and it’s not gonna work». I think when we begin to reject things like the state of the world, neoliberal capitalism, the effect that it has on us emotionally, which is what the album’s about, it’s not necessarily about the economics cause I don’t really understand that (laughs). It’s about the emotional effect of living in that system. When you begin to reject those things, even in a very simple or basic way, a kind of new world opens up for you, there is a way less, if that makes sense, understandable, definable world that’s opposite to that, it’s kind of a dream world. It doesn’t complement reality in any way, it’s kind of fantastical, but it’s way more fun. It’s just satisfying as well to be just like «fuck you» (laughs), it feels very liberating. We’re always being told what to do, we’re always being told what is and isn’t right, what is and isn’t acceptable, we have to earn money, we have to do whatever. I think it’s just more fun to maybe try and jump into the abyss in a way and say «no, I’m gonna make my life not about having to buy things and consume things but having friendships and falling in love and not sleep all night (laughs) and just wandering the streets or whatever». It’s more fun, it’s more exciting, and that’s the world outside the world that I feel alienated by or am against.

You used the term alienation – I think that it is one the key elements to the whole system: the media will show people how to feel, meaning this culture is ultimately engrained in ourselves, in everything we do. Do you feel that carving your own space in the underground could be a way to show people something else, to get them out of it?

Yeah, absolutely, the underground, historically, has been a place where people go to get away from the mainstream, whether it be clubs, music, bands, or whatever. We need to realize what we have, in the sense that around the world, there are these spaces that we perform in or we DJ in, and people come and dance and listen to music, and we can really do anything we want in those spaces, and we can say whatever we want, those are the places where we create the experiences that capitalism doesn’t give us, the ecstasy, and joy, and love, and confusion, and delirium, and dreams. And yeah, you know, when I make music, when people listen to that, on headphones or in the club, when I DJ, or friends of mine DJ, that’s what we’re interested in creating, those alternative spaces that maybe don’t last forever, they don’t last very long, they last a few hours then we have to go back, but they offer a break for the evening, or the hours you’re spending on a train going home from work or whatever. It’s just your art and the way that you play it and form it is getting to people as an alternative that just takes them outside of their world for a few hours or a day or something, and we really need that you know.

In the video for «Unhappy», you are shown wearing a «class war» jacket. We both have grown up in a world where there is no alternative system supported by major political parties in the sense that communism was in the 60s or 70s for instance. Do you think that revivifying such concepts – class war, … – may be a way to make people believe in something again, to give them faith?

Yeah. I think some of the old ideas don’t work anymore but class war never ever goes away. There will always be a need to say class war, as long as there are divisions and unfairness and wealth inequality in the world. I think that some ideas maybe don’t quite capture the situation we’re in at the moment, cause it’s different, but some still do. And I think the idea of hating the 1%, the bankers, that hasn’t changed, that only gets more intense. So yeah, I think it’s important to remind people that, to look at the past as well to get confidence, like we’ve been here before, there are people that had the same problems, and well, we can learn something from them but apply to our own lives.

It’s an essential part to making people think that they can change things, that «another world is possible».

Yeah. I personally am someone who, for a lot of my life didn’t think that anything was ever gonna change, then began to feel that maybe something would be possible, through learning about things, through learning about history, learning about those movements – it could be ten years ago, it could a hundred and ten years ago –, you source whatever you can from the documents you can find, art, music, in the past, it can still inspire us and we can use it to try and understand our current situation, whether it’s like class war and punk in the 70s, or whether it’s like the French revolution (laughs). It’s just important to never think of history as one route that always goes deeper and deeper. There are always moments where it kind of explodes and that can happen at any point, and it’s important to remember that I think in the situation we’re in now.

You stated that you grew up listening to Nirvana, punk, and that these kinds of protest records cannot really be done anymore. Don’t you think that like, precisely doing those things, saying people that they have a voice, that they can believe in a change, is in a sense a kind of equivalent for the contemporary world, a protest record in a new sense, an equivalent to what these people were doing at that time for the modern situation?

Yeah, well it’s like, I don’t think the music or an album is gonna be the thing that makes everything change on its own, you need way more than that. But I mean I always loved pop culture, and I expect a lot from pop culture in the sense that, just because we have an artist that sells millions and millions of records and tours the world and maybe is even quite wealthy, they can still use that to question things. And you know like, even in the 80s, you had like Prince or something you know, so you can always expect, the mainstream pop culture and those big records, whether they be Prince or Nirvana or whatever, we can still expect, we still have a right to demand that our pop culture is progressive and rebellious and questions things. And it might not have to make a political statement or say «communism for everyone» or anything like that but, there’s still creating dissonance, creating friction by the things they do and the way they act and their sounds and I guess I always want to see that from pop music and pop stars and pop culture. We do see it in some ways, still today, so I think it’s always important to kind of like look to who is, kind of remind ourselves that pop culture is a space that can be anti-establishment, dissonant, can agitate in some ways, if that makes sense.

A perversion of the initial, big values of pop culture inside itself in a way.

Yeah, exactly. I grew up with that, I think you see it in some artists today as well and I just want that to carry on, like that can be… No space of culture, whether it’s the mainstream or underground, isn’t not vulnerable to dissonance and anarchy and stuff. You can push further at any point in pop culture and underground culture. Yeah, that’s what we should demand from it.

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