SSS Interview: Jeff Mills [FR/ENG]

« Tant qu’on lutte pour améliorer et renouveler la manière de créer, tant qu’on essaie de faire évoluer l’art au lieu de simplement répéter les choses, on s’affranchit de ce vide immense et absurde que crée l’industrie musicale. »

interview Jeff Mills

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Par Alexandre Aelov
Publié le 26 novembre 2014 | 16:29

Alors que Man From Tomorrow, film réalisé en collaboration avec la cinéaste française Jacqueline Caux, venait tout juste de voir le jour, nous avons eu une longue discussion avec l’éminent Jeff Mills lors du dernier anniversaire SSS.
De sa vision du futur aux concepts derrière sa musique et celle D’Axis, en passant par Underground Resistance ou encore son avis sur l’industrie musicale actuelle, cette interview de Jeff Mills est aussi dense que riche. Bonne lecture !

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Man From Tomorrow, que tu as réalisé avec Jacqueline Caux, a été présenté récemment. Tu as dit que ce film était bien plus un focus sur ta personne en tant qu’humain qu’une métaphore de l’artiste que tu es. Ce « man from tomorrow », est-il un visiteur, ou un homme à venir ?

_ La perspective qu’on a voulu développer dans ce film s’inscrit dans la science-fiction. Jacqueline voulait se focaliser sur la manière dont ma musique se développe et sur la manière dont l’espace m’inspire. Elle voulait mettre en relief ma vie comme une structure qui résulte de toutes ces années à composer.
Je me suis dit, que d’une certaine manière, me représenter comme un personnage, quasi fictionnel, serait bien plus intéressant que de faire un simple documentaire sur ma vie. Il me semblait intéressant de se focaliser sur l’aspect psychologique de la chose, sur le processus de création. A ma connaissance c’est une approche assez nouvelle, d’habitude ce genre de film se concentre sur le DJ, sa carrière, sur ce qu’il fait plutôt sur ce qu’il pense. Ce film est une tentative de cerner cet aspect.

 

Ce film intervient dans un contexte de création qui semble marquer un pas en avant dans ton œuvre, avec de nombreuses collaborations, comme par exemple avec la Fondation Vasarely. Peut-on voir ce film comme une sorte de regard sur ces changements ?

_D’une certaine manière, oui. Mais on peut le voir d’avantage comme une clarification d’idées qui sont en germe depuis de longues années. Je me souviens avoir développé en 1990 certaines des idées que j’ai introduites dans Chronicles of Possible Worlds, des idées qui à l’époque ont construit des projets comme X101, X103, mais il restait alors à établir des contacts avec les bonnes institutions pour les développer de manière complète.

D’une certaine façon, le travail que je réalise aujourd’hui est une extension de ces idées du passé. Même l’idée de base, celle de composer de la musique s’inspirant des planètes, du cosmos, de tout ce genre de choses, nous étions bien plus portés sur ces choses-là dans les années 90, mais les gens n’y prêtaient pas spécialement attention.
L’époque était à la rave culture. Nous devions minimiser notre discours, mais tout était déjà bien là depuis la fin des années 80.

Aujourd’hui, les occasions de développer des projets comme celui-ci sont plus nombreuses, mais je ne pense pas que ce soit fait de manière spécifique, dans le sens où c’est assez naturel, partant du fait que selon moi penser la musique électronique comme un tout est bien plus cohérent si on l’aborde au travers de supports artistiques différents.
Dans les années qui ont vu naître cette musique, on ne différenciait pas ces différents supports, pour nous c’était naturel, en partie parce que tout restait à créer.

Je me lance dans ces projets parce que je me dis que quelqu’un doit le faire, Something in the Sky est un projet, Purpose Maker en était un autre, je me suis dit à l’époque que les DJ pourraient avoir besoin de ce projet pour aller plus loin grâce à ça.

 

C’est une sorte de note pour plus tard ?

_ C’est exactement ça. Je l’ai réalisé afin que les gens réfléchissent à ce qui pourrait être fait dans son prolongement. Je l’ai voulu assez ouvert et ambigu pour laisser un espace de réflexion possible. On s’est ainsi principalement concentré sur les texture, sur la symbolique du tout.

 

Faire de la musique sans une raison précise n’a aucun sens

 

C’est intéressant, dans la mesure où l’épine dorsale de ton œuvre, Axis Records, était construite comme un carnet de bord…

_ A l’époque où l’on a fondé Axis, beaucoup de gens ne savaient même pas ce que le DJ faisait, comment il fonctionnait. Ils entendaient le résultat, mais ce qui se cachait derrière restait plus ou moins un mystère.
L’idée était donc de faire quelque chose, de donner quelque chose, ce qui apparaît très clairement dans le DVD Exhibitionist par exemple. On s’est dit que c’était quelque chose que les gens pourraient utiliser, de manière très pratique.
J’ai essayé de laisser le label aussi ouvert que possible pour que les choses puissent évoluer. En définitive, Axis reste l’exemple parfait que l’idée de conceptualiser la musique est un de mes soucis premiers depuis le début, c’est en tout cas le point le plus important. Faire de la musique sans une raison précise n’a aucun sens.

 

Si les explorations martiennes avaient trouvé de l’eau, le label continuerait d’exister

 

Purpose Maker était l’une de ces portes ouvertes par Axis, mais le projet a cessé en 2010. Pourquoi ?

_ Parce qu’il a atteint son but. Il n’était pas censé exister indéfiniment. Je l’ai créé pour qu’il fasse assez de bruit et que les gens prennent conscience du message. Quand les Dj ont pris conscience de ça, il était temps d’arrêter.
D’autres projets ont été créés sur cette base, comme 6277, qui était un tout petit label que j’ai lancé. Il était supposé tenir dans la perspective où l’on trouverait de l’eau sur Mars, mais dans la mesure où on n’en a pas découvert, le label n’avait plus de raison d’exister. Si les explorations martiennes en avaient trouvé, le label continuerait d’exister.

 

J’ai quelques problèmes avec l’idée de mémoire et ce que ça implique en termes de processus créatif.

 

D’une certaine manière, l’autre racine de ton œuvre reste Detroit. The Wizard était certainement ton projet le plus vaste, créant un voyage musical total extrait directement des veines historiques de la ville. Mais récemment tu as eu des mots assez durs pour justifier ta décision d’arrêter le projet après le Movement Festival.
Ces déclarations donnaient l’impression qu’en tant qu’artiste de Detroit, tu dressais le constat de décès artistique de la ville, cette banqueroute musicale faisant écho à la banqueroute économique. Penses-tu qu’une fracture profonde s’est produite dans le rapport de la ville à son âme artistique, que quelque chose s’est tarit à la source ?

_ J’ai pris la décision d’arrêter The Wizard en raison de mon rapport aux souvenirs. J’ai quelques problèmes avec l’idée de  mémoire et ce que ça implique en termes de processus créatif. Les souvenirs que faisaient remonter The Wizard se mettaient en travers de ma volonté de créer quelque chose de nouveau. J’ai décidé qu’il était temps de passer à autre chose. Non pas que je n’aimais pas jouer sous ce projet, mais je pense qu’en matière de musique on prend trop en compte le poids de la mémoire.
Dans les années 80, mes sessions radio sous The Wizard apportaient quelque chose de neuf, mais ça n’est plus le cas maintenant. Poursuivre le projet reviendrait à lui visser les pieds dans le passé.

 

Selon moi, on aurait pu étendre UR à tout le territoire, faire germer des antennes dans d’autres états, mais Mike voulait qu’UR reste et se développe à Detroit

 

Est-ce que c’est la raison pour laquelle à l’époque tu as quitté Underground Resistance ?

_ D’une certaine manière, oui. Mike et moi-même pouvions explorer sans contrainte, mais un jour j’ai eu l’opportunité de bouger sur New York et d’y avoir une résidence. C’était un honneur, mais les types là-bas voulaient que je sois impliqué à 100%. J’ai donc demandé à Mike si ça l’intéressait de me suivre, mais il était trop attaché à Detroit. New York m’offrait d’avantage de perspectives en fin de compte.
Selon moi, on aurait pu étendre UR à tout le territoire, faire germer des antennes dans d’autres états, mais Mike voulait qu’UR reste et se développe à Detroit. Ça ne veut pas pour autant dire que les choses tournent en rond pour autant, bien au contraire.

 

Tant qu’on lutte pour améliorer et renouveler la manière de créer, tant qu’on essaie de faire évoluer l’art au lieu de simplement répéter les choses, on s’affranchit de ce vide immense et absurde que crée l’industrie musicale.

 

Et que penses-tu des déclarations assez tranchantes qu’a faites Anthony Shakir contre l’état actuel de l’industrie de la musique électronique ?

_ Même si je rejoins totalement le ressenti de Shake sur cet immense pillage fait par l’industrie de divertissement, qui n’est d’ailleurs pas le premier dans l’histoire des musiques populaires, je pense que la créativité reste la meilleure solution.
Tant qu’on lutte pour améliorer et renouveler la manière de créer, tant qu’on essaie de faire évoluer l’art au lieu de simplement répéter les choses, on s’affranchit de ce vide immense et absurde que crée l’industrie musicale. C’est ce qu’on essaie de faire avec le label, et c’est selon moi la responsabilité que devrait endosser tout label indépendant.

 

Il y a toujours dans ta discographie un mouvement de va et vient entre le voyage et le message, c’est particulièrement visible au travers d’albums comme Time Machine, From the 21st ou Sleeper Wakes, il y a une sorte de boucle qui se crée. Là où elle semble se briser cependant, c’est au moment où tu sors Where Light Ends, qui se pose comme une fuite, une nouvelle direction.


- Ce que je vois lorsque je mixe, c’est un lieu où tout est fait pour que les gens oublient leur quotidien. Ils sont là parce qu’ils veulent qu’on les emmène quelque part. Ce que j’essaie de faire, c’est de construire les différentes étapes de ce scénario sensé les conduire ailleurs. En composant des disques qui parlent de la colonisation de planètes, de voyage dans l’espace, je poursuis la même logique. J’essaie de me représenter les gens comme un tout. Quelles sont les préoccupations qui les relient ? La vie, la mort, le sens de tout ça… où allons nous ? Mes albums parlent de ça.

Au final, Détroit n’a que peu de place dans cette construction, dans ma manière de faire de la musique. Je ne suis pas vraiment attaché au passé. Non pas que j’aie un problème avec ça, mais je ne m’y réfère pas. Pour moi, il est plus facile de savoir où je vais si je ne pense plus à là d’où je viens.

 

Le djing importe peu en tant que forme artistique, parce qu’il s’efface totalement derrière l’idée de message. (…) Ce qui importe c’est l’objectif, pas le medium

 

On peut alors considérer tes autres projets, par exemple les soundtracks pour The Woman in the Moon, Metropolis ou Le Voyage Fantastique, ou aussi tes projets avec des orchestres, comme autant de tentatives de pousser ta création non seulement en dehors de tes frontières mais aussi vers l’avant, comme autant de tentatives de définir d’autres futurs pour la musique électronique ?

_ J’ai mixé toute ma vie, et je ne l’ai fait que dans un souci unique de produire un effet. Sans vouloir limiter la richesse du DJing, il importe peu en tant que forme artistique, parce qu’il s’efface totalement derrière l’idée de message. C’est pour ça que je ne vois aucune différence entre les différentes formes que j’aborde.

Je ne me considère pas comme un artiste en fin de compte, ce qui importe c’est l’objectif, pas le medium. Par exemple, même en tant que DJ, je ne suis pas un grand collectionneur de disque. Je ne garde que ceux qui produisent quelque chose sur le public.
La raison pour laquelle j’explore autant de formes, au final, c’est parce que j’essaie de m’imaginer quelqu’un qui serait face à une représentation de danse contemporaine et qui pourrait ressentir la même chose que quelqu’un sur le dancefloor.

 

Mais tu as pourtant dit à une époque que depuis le début des années 2000 tu avais repensé ta manière de conceptualiser la musique, justement au travers de ces nouvelles formes…

_ C’est vrai. A cette époque j’ai totalement déconstruit mon studio, et je l’ai réassemblé d’une autre façon. Je lis beaucoup de science-fiction, et j’ai commencé à cette époque à en apporter de plus en plus dans mon processus de création. Plus globalement, j’ai du faire face à de nombreux changements et j’en ai profité pour changer également ma manière de concevoir la musique. J’ai ce soucis à chaque album.
Je me suis débarrassé de beaucoup de choses, j’ai sorti de ma vie beaucoup d’éléments qui m’enchaînaient au passé et qui m’empêchaient d’avancer. Par exemple, je me suis débarrassé de la presse ! Je n’ai plus eu de contact avec la presse musicale pendant une longue période. Je me suis complètement mis à l’écart de tout ça pendant la composition de The Sleeper Wakes. Je continuais de jouer, mais je voulais me mettre hors de portée de ce qui se passait dans le monde de la techno, pour un temps du moins.

Avec le temps, je commence à penser ce format sous un autre angle. La manière dont on les présente au public. Non pas que je n’aime pas le format album, mais parce que, du fait que j’utilise assez peu le vinyle, je me dois d’être plus créatif aussi sur ce point là. L’idée d’artefact, et d’utiliser cet objet pour renforcer le concept, m’intéresse particulièrement.
On a expérimenté ça avec The Jungle Planet, avec ce cube, mais je veux qu’on pousse cette idée encore plus loin avec le second volet de The Sleeper Wakes. J’essaie de me représenter la manière dont je pourrais voir ça si j’étais un gosse de 18 ans qui va chez le disquaire et qui tombe sur ça.
Certains penseront que je suis cinglé de penser ça, mais je suis persuadé qu’on devrait penser une sortie, un album, comme quelque chose avec laquelle tu vis, comme quelque chose de fonctionnel, et non pas seulement comme un objet que tu collectionnes. J’aime concevoir chaque sortie comme une extension du concept.

Vu sous l’angle de ce rapport entre l’idée et son extension, on pourrait alors considérer l’expérience Time Tunnel comme une extension idéale d’un Dj set ordinaire ?

_ Ça pourrait l’être, mais pour que cette expérience apporte vraiment, il faudrait que le dialogue entre les Dj et les promoteurs permette à ceux qui apportent des idées de les développer. Il faudrait beaucoup plus de Dj avec des idées du genre… Time Tunnel a été pensé pour emmener les gens quelque part.

 

Malheureusement nous sommes dans une industrie qui n’ose pas. Elle se plie aux attentes du public, à ce qui le satisfait, le divertit, pas à ce qui l’étonne et le surprend.

 

Qu’aimerais-tu apporter de plus sur scène, au delà de la musique et de la vidéo ? Des danseurs, des installations 3D ?

_ Pas vraiment, ce ne sont que des moyens au final. La chose sur laquelle on doit se focaliser, c’est la manière dont on peut guider les gens vers quelque chose à laquelle ils ne s’attendaient pas du tout une minute plus tôt. Malheureusement nous sommes dans une industrie qui n’ose pas. Elle se plie aux attentes du public, à ce qui le satisfait, le divertit, pas à ce qui l’étonne et le surprend.

 

Tu penses que ce genre d’expérimentation est condamné à se cantonner à de petits événements, en marge du grand circuit ?

_ Pas nécessairement au final. Lorsqu’on crée des événements de ce genre, comme Time Tunnel, même si ça ne touche pas cette génération, une fois fait, la trace reste. On le rend disponible pour l’avenir, quelqu’un tombera sur ça un jour, se documentera, écoutera les enregistrements, peut être dans 100 ans, peu importe.
Un jour, ça inspirera quelqu’un.
On doit planter des graines pour plus tard. J’ai vu à quel point le changement peut être important au sein d’une génération. Certaines sont très réceptives à ça, d’autres s’en fichent. Je pense que dans le futur les choses changeront de plus en plus vite.

 

Tu es confiant sur ce point ?

_ Plus que confiant ! Je le fais déjà moi-même. Je n’étais pas vraiment intéressé par l’art, mais je me suis mis à étudier certains aspects, certains courants et artistes, qui m’ont aidé à développer ce minimalisme dans la techno. Je continue à me renseigner, à découvrir.
Je sais que quelqu’un regardera en arrière et tombera sur Time Tunnel, et à ce moment il réalisera que j’essayais alors de créer ce voyage au moyen de la musique. Imagine alors que cette personne ait accès à une technologie qui lui permette d’étendre cette idée à d’autres domaines ? Chaque essai construit ce travail à l’œuvre dans le futur.

 

Au final, on en revient à la question du temps. En fait, depuis Where Light Ends, une idée essentielle semble parcourir ton œuvre : celle du départ. Comme si tous ces messages transmis au travers de chaque production laissaient place à une phase dans laquelle tu t’adresses à la postérité.

_ Where Light Ends a été une expérience fascinante. J’ai eu l’occasion d’avoir de nombreuses discussions au sujet de l’espace mais c’était la première fois que je pouvais en parler avec un astronaute, Mamoru Mohri. Il a su répondre à toutes mes questions… et c’était des réponses adressées par un homme !
Je veux dire, j’avais en face de moi quelqu’un comme tout le monde, qui a un traintrain quotidien. Même 20 ans après être allé dans l’espace, il était encore ébloui par ce voyage. C’était fou de sentir au travers de ses mots à quel point la Terre est immense, bleue, et à quel point l’espace est sombre. Ça n’est même plus de l’obscurité, c’est autre chose. J’ai poussé mes questions de plus en plus loin, et nous en sommes arrivés à la question de la survie.
Nous avons évoqué le Soleil, qui est en fin de compte la plus grande menace qui nous guette. Rien ne nous sauvera de lui. J’ai alors suggéré que l’endroit le plus sûr pour nous serait là où la lumière n’est plus. Il a acquiescé. Ça n’est pas une idée négative, bien au contraire.

 

la « fuite » et ce qu’elle implique de plus complexe dans l’idée, constitue notre avenir

 

L’idée de salut serait alors indissociable de celle de fuite ?

_ Je considère que la technologie peut nous fournir tout ce que nous voulons. Nous n’aimons plus cette planète et ce qui s’y passe? La technologie nous donnera les moyens d’y échapper. Je crois que c’est une finalité. Nous deviendrons accomplis dans nos esprits parce que la technologie nous permettra d’y croire.
Le salut deviendra alors possible si nous nous donnons les moyens de penser ainsi, et, oui, la « fuite » et ce qu’elle implique de plus complexe dans l’idée, constitue notre avenir.

 

Y compris la fuite hors de notre nature, ce qui rejoindrait ce qu’avancent les transhumanistes ?

_ Oui. La fuite hors de tout ce qu’on juge comme néfaste. Il faudra attendre longtemps avant d’arriver à ce point, mais c’est ce que nous désirons. La réalité ne sera jamais suffisante. La vie est trop dure pour les gens. Cette fuite sera là où les gens voudront rester. Une fois parti, qui voudra revenir dans un monde plein de guerres, de violence, de maladies, de difficultés ? Cette fuite est bien plus attrayante.

 

Tu sembles bien plus optimiste quant au futur que tu n’as pu l’être, quand tu décrivais à une époque comment tu imaginais le monde dans dix, cinquante ans…

_ Je suis optimiste parce que je pense que, à long terme, c’est ce qui nous sauvera. Tu n’as qu’à prendre quelqu’un au hasard dans la rue et lui demander : « si tu avais l’opportunité de créer le monde parfait, qu’est ce que tu ferais ? » ou bien « si tu pouvais vivre la chose la plus absolue, qu’est ce que ce serait ? », je suis prêt à parier que la majorité des gens répondrait : « voyager dans l’espace et le temps, loin d’ici ».
Si ces technologies étaient possibles, ce serait un moyen ultime pour éduquer les gens, leur permettre de vivre des choses sans qu’ils aient à en payer les conséquences. Car on ne maîtrise pas ce savoir si important, toutes les guerres sont autant de parfaits exemples qu’on ne fait pas les bonnes choses au bon moment, et ça n’est pas prêt de s’arrêter. Si, cependant, il y a un jour une alternative à ça, l’humanité la prendra. C’est pour ça que je suis confiant.

 

Plus qu’un grand pas technologique, ce serait une révolution dans l’évolution de l’humanité, au plus profond de l’humain !

_ Je pense que ce serait un immense bond au plus profond de nous, et il n’y a pas besoin pour ça d’attendre qu’une catastrophe advienne, comme un météore qui frapperait la Terre, pour prendre cette décision. Je pense qu’il y a des gens déjà prêts à ça. Ça rejoint mon idée selon laquelle notre rapport à la mémoire et au temps est un problème.
Un homme de 90 ans regarde comment était le monde quand il en avait 18, et reste dans l’idée que c’est ainsi que les choses devraient être. Il plaque alors cette idée sur toutes les choses et les personnes qui l’entourent, qu’il voit sous cet angle. J’ai vraiment un problème avec ce rapport à la mémoire.

 

Peut-être parce que cet homme n’a pas conscience de ce qu’il pourrait devenir, il est sourd à ça.

_ Exactement. Au cours du siècle précédent, il y a eu deux périodes où les hommes auraient été prêts à faire des bonds de géant. Une première fois dans les années 30 puis dans les années 60. C’était le résultat de périodes de déclin, économique et social. Et ça se reproduira tant que nous continuerons à faire les mêmes erreurs.
Dans les années 60, la jeunesse était très sensible à ces possibilités, c’est pour ça que le retour de flamme de la part des pouvoirs a été aussi violent. Je pense que c’est quelque chose qui revient régulièrement, tous les 30 ans peut être, plus ou moins, il y a toujours un groupe de personnes qui émerge et qui n’a rien à perdre.

J’espère que nous sommes à l’orée d’une nouvelle vague. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour pousser cette idée, pour inspirer les jeunes qui ont 18 ans aujourd’hui, je le ferai. Après tout nous sommes dans les dernières décennies de l’age du Verseau, non pas que je croie à ce genre de choses, mais je remarque des choses, j’en prends note.

 

Lorsque l’on ne pense plus au lendemain, c’est là où les problèmes commencent.

 

Je te repose donc ma première question alors, mais sous un autre angle : est-ce que ce « man from tomorrow » est une incarnation future ? Une projection ?

_Cet homme est un reflet de l’homme au plus profond de lui-même. Lorsque tu me vois à l’écran, c’est toi-même que tu vois. Et cette idée selon laquelle il y a un futur duquel on peut revenir est très positive. Il ne s’agit pas de moi, c’est l’humanité qui revient apporter un message. Lorsque l’on ne pense plus au lendemain, c’est là où les problèmes commencent. C’est valable pour toutes les espèces.

As Man Of Tomorrow, the movie he produced with Jacqueline Caux, had just been released, we had a chat with Jeff Mills when we invited him to play for our 6th birthday party. From his vision of the future to views on today’s musical industry, from Underground Resistance to his label and its perspectives, he delivers a dense interview which we are proud to present you.

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Man From Tomorrow, that you’ve made with Jacqueline Caux, was released recently. You’ve said that the movie was much more a focus on yourself as a human than a metaphorical depiction of you as a creator. I’d like to ask you something : is this man from tomorrow a visitor, or a man to become?

_The perspective that we took for the film was a science fiction perspective. Jacqueline was interested in knowing how the music could come to sound the way that it does, and why I use space as an inspiration. She wanted to know what is the structure of my life as a result of composing music for so many years.
I thought that, perhaps, a characterization of myself would be way more interesting than just a documentary about my life. I thought that it could be interesting to focus on the psychological aspect, the process that leads to the creation. I don’t think it has ever  happened in this context, you now, it’s always about the Dj, his career, and more specifically on the things that he does, but not that much about what he thinks. This was an attempt to catch it.

 

It happens in a context of creation that seems to mark a step forward in your art, with collaborations, for example with the Foundation Vasarely. Should we consider that movie as a review of this changes?

_ In a certain way, yes, but more about addressing ideas that hatched many years ago. I remember having some of these ideas I developed in Chronicles of Possible Worlds, back in 1990, which gave birth to projects like X101, X103, but the question remained to connect with institution to develop this.

So, in some ways, today’s work is kind of  extension of these ideas from the past. Even the idea of composing music about planets, the cosmos, that kind of things, I think we had much more of these ideas back in the nineties, but people didn’t want to ear about it, the spirit was rave culture. We had to alter the discussion, but it has always been there since the late eighties.

Nowadays, the opportunities to develop projects like this occur more often, but I don’t think that they happen intentionally. I mean, I think that thinking about electronic music as a whole is a much more balanced art form if it develops on all aspects.
In the early days of electronic music, we didn’t think that much about different territories, this whole thing was natural, somehow, because there was nothing before that.

These projects come like this because I think that someone has to do something. Something in the Sky is a project, Purpose Maker was also a project, I thought at the time that Djs would possibly need that to discover something else in the end.

 

This movie would be a reminder, then?

_Absolutely. It was made to make people think about the things that could be made. It was made just open and ambiguous enough to make people think. We left it open, we were more concerned about the textures, the symbolism in it.

 

It doesn’t make sense to make music for no reason.

 

That’s interesting, because the spine of your work, Axis Records, was meant to be some kind of travel log…

_ At the time that we made it, many people who came to parties still didn’t know what the DJ was actually doing. They could hear the result, but the idea behind the DJ was still pretty much a mystery.
The point was to do something, to give something, which is really clear in the Exhibitionist DVD for example. We thought that it could actually be something that people can use, in a very practical sense.
I tried to let the label open enough to let things change if necessary. But it remains the perfect example that the idea of conceptualizing music has been there since the beginning, this is the most important point for me. It doesn’t make sense to make music for no reason.

 

If they had found water on Mars, the label would still be going on.

 

Purpose Maker was one of those open doors out of Axis, but it stopped running in 2010. Why?

_ Because it made its point. It was never designed to function forever. It was designed to make enough noise so people could realize what we were trying to say. When Djs realized it, it was time to stop.
Other projects were designed like this, like 6277, which was a very small label that we started. It was supposed to run on the perspective that they would find water on Mars, but since they didn’t find water, it had no reason to exist anymore. If they had found it, the label would still be going on.

 

 I have some difficulties with memories in terms of creative process

 

On another hand, another spine of you work remains Detroit. The Wizard was the vastest project of yours trying to create a travel out of the musical soil of the city. But you had really sad words about the fact that you stopped it after the Movement Festival.
It gave the impression that you, as a Detroit artist, were making the statement of the ultimate bankrupt of the city, the musical one in the end. Do you think that something in the musical source of the city has gone dry?

_ The decision to stop The Wizard was because of memories. I have some difficulties with memories in terms of creative process. The memories brought up by The Wizard got in the way of my exploration of something new. I decided that it was the time to move that aside. It wasn’t that I didn’t like to play as The Wizard, but I think that in music we rely too much on memories.
In the 80′s, through my radio shows and sets, The Wizard was something fresh, but maintaining it now makes it sticking to that past.

 

Personally I wanted UR to settle everywhere and spread in other states, but Mike preferred it to stay attached to Detroit

 

Is it the same reason why, back in the days, you left Underground Resistance?

_ Kind of. Mike and I could explore as much as we wanted, but I had new opportunities one day, to move to New York to do a residency. It was a great honor, but the people over there told me to be involved at 100% in this new perspective. So I asked Mike if he was interested too, but I was way more into Detroit. In a way, New York was bringing more perspectives and connections than Detroit.
Personally I wanted UR to settle everywhere and spread in other states, but Mike preferred it to stay attached to Detroit. But we can’t consider that it goes round in circles.

 

As long as you improve and innovate the way you create, if you advance the art form instead of repeating, you are free to escape from this huge emptiness of meaning that the big industry brings

 

And how do you perceive, then, the strong words Anthony Shakir has against today’s decay in electronic music that the industry brought?

_ Even if I understand the perception Shake has of this big highjacking – which is not the first in music history – I think that creativity remains the main solution.
As long as you improve and innovate the way you create, if you advance the art form instead of repeating, you are free to escape from this huge emptiness of meaning that the big industry brings. That’s what we try to do with the label, and I think that it’s a responsibility that every independent label has.

 

If we consider your discography, it’s obvious. There is always a back and forth movement between a journey and a message, it’s really strong in albums like Time Machine, From the 21st or Sleeper Wakes, there is a loop. But it seems to break when you release Where Light Ends, which appears as a sort of escape, a new direction.

_ What I see when I’m Djing, is a place where everything is made to make people lose themselves. They are here because they want to be taken somewhere. Basically what I’m doing is addressing different parts of that scenario. Making records about colonizing planets, space travel, it’s the same meaning. I’m addressing what I see. I try also to think people as one big composite. What are the subjects we’re all connected to ? Life, death, the meaning of it, where are we going. And my albums are about that.

It’s not about Detroit in the end. I’m not so big on the past, not that I don’t like it, but I don’t hang on it. For me it’s easier to know where I’m going if I don’t think about where I come from.

 

It’s the objective that counts, not the device

 

So, can we consider your other projects, for example soundtracks for The Woman in the Moon, Metropolis or Le Voyage Fantastique, or your work with orchestras, as attempts to push your creation not only outside of your borders but also forward, to define futures for electronic music?

_ I’ve been a DJ all of my life, and I only did it because of what it produces, because of its effects. I don’t want to limit the art form of DJing but it’s never been more important than the message, this is the primary focus. I don’t see any division between this and the other forms I explore.

I don’t consider myself as an artist in the end. It’s the objective that counts, not the device. For example, even as a DJ, I’m not a record collector. I keep only the ones that make effects on the people.
The reason why I’m interested in so many forms is that I’m trying to imagine someone looking at a contemporary dance performance and feeling the same thing as someone on the dance floor.

 

But you’ve said once that since the beginning of the 2000s you have begun to re-think your way of conceptualizing music though those new forms…

Yes, at that time I literally took the studio apart, and rebuilt it in a completely different way. It allowed me to approach music differently. I often read science fiction, and I began to bring it back even more to the studio. Globally I went through a lot of changes to try to conceive music under a different angle and to try to change the results. I try to do this for each album, to change something.
I got rid of a lot of things, I scraped a lot of things that kept the past sticking around me and didn’t allow me to go further. For example I scraped the press ! I didn’t talk to the press for a long time. I stood apart when I composed The Sleeper Wakes. I still went to parties but I wanted to become out of touch from what happened in the techno world for a moment.

With time, I begin to reconsider even the format of the albums. The way they are delivered. Not because I don’t like it, but because I think that if I don’t use vinyl so much, I have to be more creative. I’m very much into this idea of the artifact, and using the format to reinforce the concept.
We’ve done this with The Jungle Planet with this cube, but we’ll push it to a step further with the second The Sleeper Wakes release. I try to think how I could see it as a 18-year-old boy going to a record store and seeing this.
Some people may think that I’m nuts to try this, but I’m convinced that a record must be seen as something you live with, something functional, not only an object that you collect. I like to think about every release as an extension of the concept.

 

Unfortunately we have an industry that doesn’t dare. It doesn’t try. It bends towards the expectations of the crowd to be satisfied, to be entertained.

 

From this point of view, about the relations between the idea and its extension, should we see the Time Tunnel experience as an ideal extension of the basic DJ show?

_It could be, if the conversation between Djs and promoters permitted those who come up with ideas to develop it. But we’d need more Djs to come up with these ideas too… The Time Tunnel experience was designed to bring people somewhere. Unfortunately we have an industry that doesn’t dare. It doesn’t try. It bends towards the expectations of the crowd to be satisfied, to be entertained.

 

What would you like to bring on stage, more than music and video ? Dancers, 3D mapping?

_Not really, in the end those are just devices. The main thing to focus on is how to bring people somewhere they couldn’t expect the minute before. Unfortunately we have an industry that doesn’t dare. It doesn’t try. It bends towards the expectations of the crowd to be satisfied, to be entertained.

 

Do you think that this kind of experimentations is doomed to be bound to little events, apart from the main circuit?

_ Not really in the end. Because when we do events like Time Tunnel, even if we don’t affect this generation, we document it. We keep it available for further, someone is going to read it, see it, listen to it one day, maybe 100 years later.
One day, someone will be inspired by it. You have to plant seeds. In my life I’ve seen the changes in generations, some really responsive to things, some other not caring at all. I think that in the future things will change very fast, and faster with time.

 

You’re confident about this ?

_More than confident actually! I do it myself. I wasn’t that much into art, but I studied some aspects and artists that helped me develop this minimalism in techno. I still do researches.
I know that someone will look back at Time Tunnel and realize that I was trying to create this journey with music. Now imagine that if that person has access to such a technology, that he can actually expend it on other grounds? Every try builds this work for the future.

 

Indeed. In the end, we come back to the question of time. Actually, since your album Where Light Ends, there has been a profound idea that seems to overflow your work : the idea of departure. As if after all these messages you sent through your other productions, you had entered a phase where you have to transmit things towards the future.

_Where Light Ends was a really interesting experience. I’ve had a lot of conversations about space, but in the end this was the first time I had one with an astronaut. He answered all of my questions about it. And these were answers… from a human!
I mean, someone like you and me, who has an everyday life. Even 20 years after having been in space, he was still amazed by his travel. It is just incredible to feel through his words how big the Earth is, how blue it is, and how dark space is. It’s not even dark, it’s something else. My questioning went deeper and deeper, to the point of survival.
We were talking about the sun, which is basically the most dangerous thing for us. Nothing will prevent us from him. So I suggested that the safest place for us would be a place where light ends. Which he agreed. It wasn’t designed as a negative thing, it’s actually the opposite.

 

« escapism », in a much more complex way, is our future

 

So the idea of salvation is bound to the one of escapism?

_Well, I consider that technology will give us everything that we want to have. We don’t like this planet and the way it is? Technology will give us the ways to get over it. I believe that it’s the ultimate product. We will be perfect in our minds because technology will allow us to believe that. So, salvation will become possible if we allow our minds to think that way, and yes, « escapism », in a much more complex way, is our future.

 

And also the escape from our nature, as transhumanists claim?

_ Yes. The escape from everything that we think is wrong. It will be a long time before we get to this point, but it’s the way everyone wants things to be. Reality won’t be enough. It’s too difficult for people. This escape may be the place where people will maybe stay most of the time. Who wants to come back to a world where there are wars, violence, disease, difficulties ? The escape is too attractive.

 

You seem more optimistic than what you used to be, depicting the world in ten, fifty years…

_I’m optimistic because I think that, in a long run it’s going to save us. If you just pick anyone off the street and ask him : « if you could have the opportunity to make the perfect world, what would you do? », or « if you could have the ultimate experience, what would it be? », I would be willing a bet that quite a large percent would answer : « travel space and time, away from this place ».
If those technologies were possible, it would be a huge educational tool to teach people, to allow them to experience things without suffering from the consequences. We don’t handle it, all wars are perfect example that we don’t do the right things at the right time, and it’s going to continue. If there’s another alternative one day, we will take it. That’s why I’m confident.

 

More than a technological step, it would be a evolutional revolution, inside of the being itself!

_I think this would be a giant leap within us, and we don’t have to wait for something disastrous to happen , like a meteor hitting earth, to make this decision. I imagine that some people would be attracted by this. This makes echo to my idea that our relation to memory and time is a problem.
A 90-year-old man thinks about the world when he was 18-year-old, and fixes his mind in the idea that this is the way things should be. So he applies his thinking to everything and everyone around him based on this window of influence. This is the problem I have with memory.

 

Because this man isn’t aware of the self he could become, he’s deaf to this.

_Absolutely. In the past century there were two eras where people would have been ready for giant leaps forward. First in the 30′s then in the 60′s. It came as a result of economic and social decline. It’s going to happen again, because we keep doing the same mistakes.
In the sixties, the youth was the most sensitive to this, and this is why the backlash from the establishment was so hard. I think that it may be something repeating every 30 years, less or more, there is a group of people who emerges with nothing to lose.

I wish that soon this opening will come again. If there is anything that I can do to push this idea, to inspire the 18-year-old kids today, then this will be okay. After all, we’re in the few last decades of the age of Aquarius you know, not that I believe in these things but I notice stuff, I’m taking notes.

 

When you stop thinking about tomorrow, you’re in trouble

 

So, if I ask my first question from another angle, it would be : is the man from tomorrow a future self? A projection?

_This man is a reflection of the man deep down in itself. When you’re looking at me on the screen you’re actually looking at yourself. And this idea that there is a future to come back from is a positive idea of the future. It’s not me, really, it’s mankind giving a message from what is going to happen. When you stop thinking about tomorrow, you’re in trouble. It concerns all species.

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