SSS Interview: Jon Hopkins [FR/ENG]

De retour sur le devant de la scène, à l’orée d’une tournée mondiale qu’on espère couronnée de succès, Jon Hopkins a bien voulu répondre à nos quelques questions.

SSS interview - Jon Hopkins

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Par Alexandre Aelov
Publié le 19 juin 2013 | 7:43

Jon Hopkins est un des musiciens qui donne des lettres de noblesse au fourre-tout si mal nommé « electronica ». Pot-pourri de luxe, sa musique sait donner de la place au piano, aux orchestrations, tout en les couvant au cœur de machines programmées avec finesse. C’est une œuvre déjà riche que couronne son dernier album (chroniqué ici), embrassant des genres allant de l’IDM à la techno, une œuvre intimiste et puissante, dont le précédent album, Insides, ne dévoilait qu’une partie. De retour sur le devant de la scène, à l’orée d’une tournée mondiale qu’on espère couronnée de succès, Jon Hopkins a bien voulu répondre à nos quelques questions.

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1) On constate une évolution depuis ton premier album vers un son plus digital, plus sombre aussi. Qu’est ce qui a influencé un tel tournant?

- C’est difficile à dire, disons que quand j’ai produit mon premier album, j’étais dans une période de ma vie un peu minable, j’étais fauché, j’avais aucune idée de comment gagner de l’argent, tous mes amis étaient à la fac, ce genre de choses… Peut-être que je produisais pour oublier un peu tout ça. Aujourd’hui je vais bien mieux, alors peut-être que je me sens plus à l’aise pour explorer une face plus sombre de ma musique.

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2) Tu déclares avoir arrêté de jouer du piano classique à l’âge de 17 ans, et tu dis souvent que tu n’en joues presque plus aujourd’hui. Pourtant, tant dans la structure que dans la composition générale de tes tracks, on peut entendre une forte influence de la musique classique (du moins dans Insides). Tires-tu toujours une part d’inspiration de cet univers musical? De quelle manière cet héritage a-t-il construit ton approche de la musique?

- Le piano reste l’un des instruments principaux dans mes albums. Par exemple, la seconde moitié de Immunity est construite autour de ça et la plupart des instruments qui constituent le background sonore de la première partie sont en fait du piano modifié. Je continuerai toujours à travailler à partir du piano. J’ai toujours travaillé à partir de ça, il est le centre de mon studio.
Je me sens étranger au monde de la musique classique depuis que j’ai 17 ans, mais en réalité, les pièces que j’ai apprises avant ça m’ont profondément inspiré. Par dessus tout Ravel, Poulenc, Bartok, Stravinsky, étaient mes compositeurs préférés, et tu ne peux pas passer des années à étudier et jouer leur musique sans que ça ressorte un jour dans ton travail.
Après, je n’ai pas l’impression que Insides soit si influencé par ce côté classique. Disons qu’utiliser des cordes et un piano ne suffisent pas. J’aime le son de ces instruments, en particulier lorsqu’ils sont combinés à de l’électronique. Je dirais que c’est bien plus l’univers des BO de films qui m’inspire le plus, d’avantage que le monde de la musique classique que je trouve assez impénétrable au final.

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3) Immunity, ton dernier album, n’est pas si différent d’Insides sur le plan du sound design, mais il apparaît cependant bien plus orienté vers une approche techno. Est-ce que c’était une volonté stylistique propre, ou plutôt une manière d’expérimenter à partir des approches techno actuelles?

- Je travaille vraiment au feeling, je n’ai aucune idée de ce que je vais composer jusqu’à ce que je le fasse. C’est peut-être un peu frustrant à entendre, mais c’est venu comme ça! J’aime l’idée d’une musique hypnotique, et une base techno permet ça mieux qu’autre chose. Je voulais faire quelque chose dans lequel chacun puisse s’abandonner, et ces rythmes le font parfaitement selon moi.

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4) Tu dis souvent préférer travailler sur de vieux logiciels comme Soundforge, n’étant pas très intéressé par ce qui se fait de nouveau en la matière. Cependant, ton son est devenu plus net et plus puissant. As-tu travaillé sur du matériel plus récent pour l’occasion?

- Le matos que j’ai utilisé est en fait plus ancien dans mon dernier album. Eventide DSP4000, Korg MS20, Korg Trinity, Roland SH09, des machines des années 80 ou 90. J’utilise Logic pour enregistrer et faire le mixage en complément de Soundforge. Ça m’a beaucoup aidé à améliorer ma technique de mixage. Si le son semble plus net et plus puissant, c’est probablement parce qu’avec le temps j’ai plus d’expérience en mixage et en programmation.

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5) Il y a toujours eu un lien très fort entre le développement des technologies et l’évolution des genres musicaux électroniques. Penses-tu que, d’une certaine manière, chercher toujours à utiliser ce qu’il y a de plus récent (sans forcément en exploiter tout le potentiel) est moins intéressant d’un point de vue artistique que d’utiliser le même équipement années après années, mais toujours à 100%?

- Tout dépend de l’artiste, de ce qui l’inspire. Selon moi, le trop grand nombre de possibilités offertes par les nouveaux sofwares et hardwares est à l’opposé de l’inspiration. Au final, ça t’amène au point où tu t’enterres à passer ton temps à mettre à jour ton matériel et à apprendre comment t’en servir au lieu de l’utiliser intelligemment et spontanément.
Je n’aime vraiment pas apprendre à me servir de nouveaux matériels, je suis trop impatient. J’ai besoin de poser rapidement mes idées lorsqu’elles viennent, et si je ne sais pas comment atteindre mon but rapidement et que je dois mettre mon idée de côté, ça me frustre et je suis incapable d’être efficace pendant toute la journée. J’aime les choses que j’ai achetées récemment, comme le MS20, car elles ont une interface limitée et qu’elles sont intuitives et stimulantes, sans sous-menus qui n’en finissent pas.

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6) Ton album a reçu de très bonnes critiques, et tu prévois même une tournée mondiale. Comment abordes-tu un tel succès, assez rare au final pour un musicien expérimental?

-C’est un bonheur d’avoir eu un tel retour. Après avoir sorti trois albums solo auparavant qui sont restés plutôt confidentiels, c’est motivant d’avoir la possibilité de voir sa musique aller plus loin et de développer un live qui touche un public nouveau et plus important. C’est un album très personnel, et si tout le monde s’était accordé pour dire que c’était de la merde, je n’aurais certainement pas été aussi enthousiaste.
Je ne me considère pas comme un musicien si expérimental que ça. La musique que j’aime et que j’essaie de faire est assez accessible, je n’ai pas envie d’être le plus expérimental ou original possible, il y aura toujours un type pour faire ça mieux que moi. Ce que je voulais faire, c’est créer un album parfaitement immersif qui ait une portée narrative, une ligne qui le traverse et qui ait quelque chose d’émotionnellement fort.

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7) Tu as beaucoup travaillé avec Brian Eno, et au vu de son immense autorité en matière de musique électronique, quelle expérience ç’a été? L’as-tu considéré comme un “Maître” ou avez-vous travaillé sur un pied d’égalité?

C’est toujours incroyable de travailler avec Brian. Il rend l’expérience agréable avant toute chose, en proposant toujours des idées très aléatoires. Quand on travaille ensemble, l’improvisation est toujours le point de départ, et c’est comme ça que j’ai toujours fonctionné, donc je ne peux qu’apprécier cette manière de faire.

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8) Est-ce que tu prévois de développer d’autres collaborations sur le plan expérimental?

- J ‘ai fini il y a peu une track avec Hayden Thorpe de Wild Beasts, c’est une reprise de Goodbye Horses, la chanson de Q Lazzarus. C’est assez expérimental, une réinterprétation de la chanson d’origine qui était très synthétique et rythmée, mais cette fois avec du piano, des vocaux et une atmosphère très sombres. Il me tarde que ça sorte en juillet sur Mon Amie records. Ce genre de collaboration m’inspire énormément, Hayden est un de mes chanteurs préférés et c’était un plaisir d’ajouter mon son à sa voix. En dehors de ça je ne recherche pas spécialement d’autres projets. Le prochain disque que j’aimerais faire sera la suite de Diamond Mine, ma collaboration avec King Creosote.

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9) Ce qui est remarquable sur Insides, c’est le côté très pictural et le caractère narratif très conceptuel qui lie les tracks. Est-ce qu’on peut dire qu’il y a la même recherche dans Immunity, mais d’une manière plus abstraite?

- Selon moi c’est un album bien moins abstrait que Insides. Chacun le ressent à sa manière, mais du fait que Insides ait été construit petit à petit sur plusieurs années, pour moi il fonctionne plus comme une somme de toutes les idées que j’ai eues au cours de ces années (de 2006 à 2009 environ). Le résultat sonne assez décousu. J’ai composé l’intégralité de Immunity en 2012, donc pour moi il sonne comme un tout cohérent. L’histoire est plus claire aussi, commence par un désir, va vers une euphorie, un immense crescendo jusqu’à la track Collider, puis vers de la tristesse et une sorte de mélancolie calme et apaisée. C’est un arc narratif assez net.

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10) Tu as signé tes deux premiers albums sur Just Music, un label avec une forte identité musicale qui sort beaucoup de choses expérimentales. Depuis Insides, tu sors la majorité de tes productions sur Domino, un label qui a un catalogue bien plus varié. Comment as-tu décidé de travailler avec eux? Qu’est ce qu’ils t’ont apporté que ne t’apportait pas Just Music?

- Domino est depuis longtemps un de mes labels préférés. J’en ai entendu parler la première fois avec les sorties de James Yorkston, puis quand Rounds, de Four Tet, est sorti, j’ai su que je voulais signer chez eux. Bien que j’apprécie et respecte Just Music, et que je continue à travailler avec eux d’une autre manière, mes premiers albums avaient un impact assez limité et j’avais besoin de faire partie d’une plus grande équipe. Faire un album prend tant d’énergie et de passion que je ne pouvais plus risquer d’être dans l’ombre une troisième fois sans voir les choses décoller un peu. Domino ont des bureaux dans le monde entier et une équipe importante et dévouée. Je me sens vraiment soutenu, et pour le moment la promo de l’album a été excellente.

1) There is a subtle evolution since your first album to a more digital and also darker sound as you seem to evolve. What could have been your major influences regarding that fact ?

- It’s hard to tell, but one thought I had was that when I did my first album, I was having a rubbish time – broke, no real idea how I was going to ever make any money, all my friends at university, that kind of thing – so perhaps I was making music to escape into. These days I am generally pretty happy so perhaps I feel more comfortable exploring the darker side of things.

 

2) You stopped playing classical music at the age of 17, and you often say that today you don’t play piano that much. Still, we can ear in the structures and the way you compose your tracks an influence from classical music (on Insides, for example). Do you still gather your inspiration from this today ? How did it build your musical experience ? Are you kind of trying to escape it ?

- Piano is still one of the central instruments on my albums – the second half of Immunity is based around it and many of the instruments in the background of the first half are actually processed piano. I will always work with it, it’s at the centre of my studio.
I feel like I haven’t been in the classical world since I was 17, but the pieces I learnt before that definitely inspired me. Ravel in particular, Poulenc, Bartok, Stravinsky – these were my favourite composers and you can’t spend years studying their music without some of it rubbing off on your future output.
That said I don’t hear the stuff on Insides in particular as classically-inspired – using a string section and a piano doesn’t mean this. I just love the sound of these instruments, particularly when combined with the electronic stuff. If anything it’s the film score world that inspires me more. Something maybe a bit simpler and more direct than the classical world, which I find a bit impenetrable.

 

3) Immunity, your last album, isn’t far different from Insides in terms of sound design (regarding to your earlier work), but it is much more techno-oriented. Is it a direction that you would take, or a way to experiment on nowadays techno approaches ?

- I only really work on instinct, I don’t know what kind of record I’m going to make until I’m making it, so this may be a frustrating answer but it just came out like that! I love the idea of music hypnotising the listener and techno / techno-inspired stuff just does that better than anything else. I wanted to make something you could lose yourself in, and these kind of rhythms do that for me.

 

4) You often say that you like to work on old software like Soundforge, and that you are not really interested on the newest gear, but your sound seems to become clearer and heavier. Did you work on more recent equipment for the occasion ?

- If anything the gear I use is older in the newer stuff – Eventide DSP4000, Korg MS20, Korg Trinity, Roland SH09, all these things are from the 80s or 90s. I use Logic to record and mix in conjunction with Soundforge. It has helped me develop my mixing skills a lot. If it sounds clearer and heavier it’s probably because I am older and have more experience in mixing and programming.

 

5) Actually, the musical genres in electronic music has always been bound to the evolution of technology. Do you think that, in a way, being stuck to this evolution (without always using the whole potential of each new thing) is less interesting than using the same gear through years at 100% ?

- I think it depends on the artist, on what they find inspiring – for me, the overwhelming range of possibilities offered by new software and hardware is the opposite of inspiring – it can lead you down this crazy pointless rabbit hole of just spending your whole time trying to keep your studio up to date and learning new stuff without actually getting to know how to use anything intimately.
The thing I like least is getting to know new gear or programmes – I’m way too impatient. I need to get my ideas down quickly while I’m excited about them, and if I don’t know how to do something and have to stop to work it out, I get frustrated and the energy falls out of the whole day. So the most recent things I have bought (the MS20 in particular) I love because they only have a few controls and are immediately inspiring. No drop-down menus.

 

6) Your album has very fine reviews, and you are planning a world tour. How do you consider this success, regarding the fact that your are an experimental musician?

- It’s been amazing to get such a good response. Having released 3 solo albums before that have very much been under the radar, it’s definitely very exciting to be able to see the music go further and to get to take the live show to newer and bigger audiences. It’s a very personal album and had it been judged to be shit by everyone, I would have probably been less than happy.
I don’t actually consider myself to be a particularly experimental musician – I think there’s an accessibility to all the music I love, and try to make… I don’t consider it my job to try and be the most experimental or the freshest, there will always be some young kid doing that better. What I am more interested in is making a really immersive album that has a strong narrative running through it and connects on an emotional level.

 

7) You have worked a lot with Brian Eno, and regarding his huge authority in electronic music, how did you lived this experience ? Has he been some kind of “Master” or did you find a straight line to work together ?

- Working with Brian is always amazing. He makes the experience fun above all things, by injecting elements of randomness in particular. When working together, improvisation is always our starting point, and improvisation is something I have been doing all my life, so I love it.

 

8) Do you plan to develop other collaborations on experimental approaches ?

- I recently finished a track with Hayden Thorpe from the Wild Beasts – it’s a cover of the Q Lazzarus song Goodbye Horses. It’s quite experimental and very dark – a reinterpration of what was originally an upbeat synth-based song done with piano, haunting vocals and dark atmospheres. I’m really excited about it coming out this July, on Mon Amie Records. This kind of collaboration really inspires me – Hayden is one of my favourite vocalists and I really enjoyed adding my sound to his. I’m not actively looking for any other projects, the next record I want to make will be the follow up to Diamond Mine, my collaboration with King Creosote.

 

9) What was remarkable on Insides was the pictural aspect and the conceptual “story” throughout the tracks. Could we say that there is the same research in Immunity, but in a more abstract way ?

- For me it’s a much less abstract album than Insides.. Everyone hears things differently obviously, but as Insides was made in little bits over a few years, to me it sounds almost like a summary of all the ideas I had throughout those years of my life (roughly 2006-2009). As a result it feels more disjointed. Immunity, I made all of in 2012, so to me it sounds much more like one coherent body of work. The story is clearer too – starting with anticipation, going into excitement, a huge crescendo with the track Collider, then sadness and some kind of melancholy peace. It is a clear narrative arc.

 

10) Your two first albums were signed on Just Music, a label with a strong electronic identity releasing a lot of experimental stuff. Since Insides, your released most of your productions on Domino, a label with a more various catalogue. How did you decide to work with them ? What are the opportunities they provide ?

- Domino had long been one of my favourite labels. I first heard of them through the James Yorkston records, then when Rounds by Four Tet came out I knew I wanted to be signed to them. Whilst I love and respect Just Music, and still work with them in many other respects, those first two albums had a limited reach and I felt I needed to be part of a bigger team. It takes so much energy and love to put a full album together, I couldn’t risk doing it for a third time and things not taking off. Domino have offices around the world and a huge and dedicated team, I feel very looked after by them and the campaign so far on this record has been brilliant.

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