SSS Interview : Lorn

« Le but était de se questionner. »

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Par Anthony Artem McFly
Publié le 11 mai 2012 | 14:36

1) Dans la vie, tu t’appelles Marcos Ortega, tu as environ 25 ans et tu es né dans une petite ville de l’Ilinois qui s’appelle “normal. Penses-tu que cela t’a aidé à justement ne pas devenir quelqu’un de “normal ?

Je suis né à Normal, mais j’y ai jamais habité. J’y suis juste passé en voiture en compagnie de mon ami “adoptahighway”. Etrange moment que celui durant lequel une colonne de fumée s’échappe de la voiture pendant un hiver morbide à côté d’un panneau sur lequel est écrit “Normal”.

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2) Quand on en demande plus sur toi, tu parles souvent de ton enfance “merdique, de ta haine profonde envers ton père, de tes déménagements réguliers, des personnes de ta famille qui voulaient bien s’occuper de toi… De plus tu as choisis comme pseudonyme “Lorn”, qui signifie dans certains pays anglo-saxons, “la solitude ou encore “l’abandon.

On sent un mal-être et une incompréhension que tu combats mais que tu utilises aussi comme un atout dans ta musique.

Quels conseils donnerais-tu aux gens qui te lisent et qui ont peux-être en eux les mêmes ressentis que toi afin qu’ils arrivent à dompter leurs peurs, leurs colères, leurs frustrations, leurs angoisses, leur anxiété, leurs révoltes et tous les autres sentiments liés au désespoir ? Quels conseils pour ceux qui voudraient se servir de certains aspects dépressifs de leur vie pour créer quelque chose de productif ?

Mon père s’est transformé ces 2 ou 3 dernières années en une sorte de blague… Je n’en ai un peu plus rien à foutre (de lui), ou alors j’ai mis ça de côté. J’ai eu besoin, après ça, de grandir et d’avancer.

Honnêtement, je ne l’avais malheureusement pas fait plus tôt. Ça n’a pas été facile pour moi de me construire un chemin, ni de l’expliquer aux autres. En fait c’est vraiment dur putain, donc je pense que mon conseil – non pas que je devrais le donner – serait de rester immuable, et répondre d’abord à ses propres questions.

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3) Ton premier album, “Nothing Else, présente de multiples variations d’univers – que ce soit au niveau de l’ambiance, du tempo des morceaux, des sonorités en présence, etc.- mais dégage malgré tout une unité évidente. Considères-tu cet album comme un “concept album” et si oui, pourrais-tu tenter d’en dégager le ou les fils directeur(s) ?

Je ne le considérerais pas comme un concept, mais comme un lieu. Oppressif, froid et lumineux. Tout ça m’est réellement venu lorsque je faisais face au nord, dans la maison de mon grand-père. Il avait construit une maison le long d’un lac et à chaque hiver, il gelait. Et dans les cas extrêmes, ça ressemblait à un violent désert de glace qui t’aveuglait et t’arrachait l’air des poumons… ça te mettait à plat.

C’est ce que je voulais retrouver avec “Nothing Else”.

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4) “Bretagne” est, de mon point de vue, sinon le meilleur titre de l’album, l’un des plus évocateurs tout au moins. En tant que français, nous nous sentons obligés de demander : as-tu déjà visité la Bretagne ou même la France en général, ou l’explication est-elle tout autre ?

Au moment ou j’écris ces mots, je suis à côté de ma copine dans le train entre Paris et Rennes. Le titre de la chanson lui-même n’a pas grand-chose à cacher. Parfois les titres de chansons viennent de nul-part et s’installent.

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5) Lors d’une précédente interview, tu as justifié la simplicité de la pochette de ton album par ta volonté de ne pas monopoliser le regard de l’auditeur au détriment de son oreille. Bien que la comparaison ne soit pas forcément flatteuse, et un peu tirée par les cheveux il est vrai, on peut faire un lien avec la mouvance récente dans laquelle bon nombre de groupes de la scène électronique se sont mis à porter des masques, puis à les enlever une fois la reconnaissance arrivée, justifiant cette attitude de la même manière. Que penses-tu de ce phénomène ? Quel est ton avis à propos de la “starification” actuelle des DJs ?

Je ne vois pas le rapport entre une pochette d’album simple et le fait que des DJ se masquent. Que ce soit l’un ou l’autre, je m’en fous de ce que portent les DJs ou les autres musiciens sur scène. Le monde des stars semble être quelque chose qui attire presque tous les humains, donc il n’y a pour moi aucune surprise à ce que les DJ le soient aussi. Le but pour eux est d’être reconnu et d’avoir plus de pouvoir et de poids. Qu’ils bouffent leur part du gâteau, ce n’est pas mon problème.

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6) Tu as également laissé comprendre que tu avais prévu de produire et sortir cet album “Nothing Else comme un dernier lègue avant un possible suicide. Est-ce vraiment ce que tu comptais faire, et pourquoi ? En tant qu’artiste, si demain tu en venais à mourir (de manière accidentelle ou voulue), qu’aimerais-tu qu’on retienne et qu’on disent de toi à travers les années ?

Le but était de se questionner. Mais je suis toujours là n’est-ce pas ? Regardez cette photo de Oizo – “are you dead ? are you sure ? … Hahahaha

http://27.media.tumblr.com/tumblr_ljlpiqYGR51qj2b54o1_400.gif

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7) Tu sembles t’inspirer en grande partie, voire totalement, de ton ressenti et de tes émotions strictement personnelles pour créer ta musique. Saurais-tu expliquer le processus de conversion par lequel tu retranscris ceux-ci en musique ?

Parfois ça vient de l’émergence d’une idée spécifique, et ensuite je construis autour. “Drums, break them, squeeze low end between the frames, add other instruments, melody, break them, continue [...]” D’autres fois je suis presque délirant… A me laisser aller, me faire du mal, arpenter ma chambre, marmonner des mots sans aucun sens pour former une langue, voila comment ça marche, jusqu’à ce que j’arrête « ça ». Et en de rares occasions je suis tellement déchiré que je me réveille le jour d’après ou la nuit suivante complètement étranger à tout ça, à tout ce que j’ai bien pu créer.

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8) De fait, penses-tu que les auditeurs peuvent retrouver l’idée fondatrice de tes morceaux ou t’attends-tu à ce que ceux-ci créent leurs propres interprétations ?

Peut-être, je ne sais pas. Mais en tant qu’auditeur je pense que la musique devient plutôt inintéressante quand tu la comprends parfaitement, ou que tu cherches à comprendre ce que l’artiste a vraiment essayé de faire.

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9) On peux trouver énormément d’adjectifs à ta musique : obsessionnelle, névrosée, profonde, libératrice, accusatrice, introspective, salvatrice… Tu compléterais cette liste avec quels autres adjectifs ?

Je ne préfère pas compléter cette liste…

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10) Au delà du fait d’être souvent catégorisée comme “sombre”, ta musique donne l’impression aussi parfois de vouloir donner un certain espoir. Un espoir contre la violence de tous les jours qu’on peut avoir au plus profond de soit, par exemple.

Ma musique n’est pas sombre, et ce sentiment n’est pas intentionnel dans mes chansons, mais c’est certainement une part de ma vie…

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11) Tu assumes d’ailleurs le fait que la production de musique est pour toi le seul moyen que tu as de ne pas haïr tout et tout le monde :  un exutoire en quelque sorte. En te lisant et en t’écoutant, on a l’impression que ta musique est aussi un combat contre/avec ton toi intérieur et qu’elle parait vitale à ton équilibre mental. N’as-tu pas peur que ta musique et que toutes ces émotions finissent par se retourner contre toi, comme si tu allais devenir ton propre “meilleur ennemi”, ton Némésis ? N’as-tu pas peur de creuser trop profond ?

Mon esprit est rarement au calme, et mes rêves m’offrent rarement du répit… mais toujours plus de violence. C’est seulement quand je fais de l’art et de la musique – ce qui ne sont pas tellement plaisants – que je trouve ces moments de répits. Je prendrais n’importe quelle occasion de trouver ce “repos »… Parce que bref, nique toute cette merde…

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12) A ce sujet, dans plusieurs interviews (dont celle que tu as accordé à Chroniques-Electroniques), tu annonces être prêt à sortir un nouvel album, en creusant plus profondément, afin “d’affronter des peurs plus grandes, de prendre des risques personnels et de créer quelque chose de grand ou de très pénible…. Mais tu dis aussi ressentir une certaine chaleur dans mon coeur que je n’avais pas senti depuis longtemps. Peux-tu nous en dire un peu plus à ce sujet ? Une date ? Une info exclusive ?

Ça s’appelle “Ask the Dust” et ça sera distribué par Ninja Tune le 18 juin. “Nothing Else” était quelque chose de très important pour moi. Comme je l’ai dit plus tôt à propos de mon père, c’est à propos de “grandir”. Cet album c’est une part de tout ça… Ces dernières années ont été très formatrices pour moi en tant que musicien, personne, amoureux, ami, et membre d’une famille. Je pense que ma musique reflète tout ça. Alors que “Nothing Else” est possédé par ces moments de ma vie remplis de colère mal orientée, “Ask the Dust” ne le sera pas… ou alors d’une manière détournée…

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13) Tu as mis en téléchargement libre, il y a quelques temps, des énormes compilations de morceaux plus ou moins récents, et tu continues de proposer quelques titres de la même manière sur ton soundcloud de temps en temps. Quel est ton avis à propos de la grande polémique actuelle dont les mots clefs récurrents sont : industrie du disque, gratuité et téléchargement illégal ?

Je n’ai pas de grands projets ou de calculs derrière ce que je vends ou donne. Les gens volent de la merde, qu’importe ce que ça puisse être… ils l’ont toujours fait. Aujourd’hui ça n’a plus de rapport avec le milieu social des gens, c’est juste une part de notre culture. Ils semblent qu’il y ait peu de respect pour les biens matériels, et j’ai vu que certains gosses avec qui j’ai pu échanger n’avaient même pas conscience de cela. Je vais presser 1 000 disque juste pour m’assurer qu’il en restera 1 quelque part et que  quelqu’un comme moi puisse le dénicher parmi toute la merde qui existe. Il le tiendra entre ses mains… il tiendra du son en physique, gravé ou magnétisé sur quelques chose, bordel. Et ça c’est magique…

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14) Tu dis adorer la musique de Mr. Oizo et de Sebastien Tellier. Tu ne le sais peut être pas, mais ces artistes sont souvent qualifiés de “weirdo », de par leur musique bien évidemment, mais aussi par leur personnalité assez spéciale et leur univers respectif (film, clip, interview). En s’intéressant un minimum à ton parcours, à ta personnalité, à ton univers, tes productions et tes déclarations, on peux facilement te compter parmi ces weirdo. En es tu fier ?

Merci, mais je ne me vois pas vraiment comme ça. Ces mecs sont des tueurs au sang-froid. Je ne fais pas partie de leur monde.

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15) Un dernier message à passer à ceux qui t’ont lu ?

Sunn O)))

Le territoire français est vraiment génial. Merci d’avoir pensé à moi et merci de votre lecture.

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Merci à Adlan De Badie pour la traduction

LornInterviewSSS

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