SSS Interview: Lucy [FR/ENG]

« Il y a une dimension spirituelle dans ma musique, d’une manière que je qualifierais de verticale. »

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Par Alexandre Aelov
Publié le 28 mai 2013 | 2:08

Le 11 Mai dernier, nous avons eu l’immense honneur d’accueillir à l’Iboat au côté des excellents Percyl et Ana_M un artiste majeur de la scène techno actuelle. Il est de ceux qui créent le son d’aujourd’hui en ayant toujours une avance sur celui de demain. Fondateur du label Stroboscopic Artefacts, Lucy est un producteur avisé, défricheur de nouveaux talents, jetant des ponts là où personne n’aurait imaginé poser les oreilles. Ce fut une très belle date, un moment rare d’intensité et de vrai partage. Pour l’occasion, Lucy a bien voulu répondre chaleureusement à quelques questions.

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1) Ton dernier EP, History Survivors, était une collaboration avec Silent Servant. Comment en êtes vous venus à travailler ensemble ? Que vouliez-vous construire ?

John et moi sommes amis depuis longtemps, et ç’a toujours été une relation très enrichissante, humainement et artistiquement. J’étais en train de travailler à une sortie sur Mote Evolver après mon EP Beautiful People, et au même moment il prévoyait de travailler sur quelque chose pour ce label également. On a donc décidé de travailler ensemble, tout simplement, et History Survivors est né de là.

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2) Puisqu’on parle de collaborations, Speedy J officie depuis le début des années 90, tandis que ton évolution est assez récente. Comment vos deux visions de la techno se sont-elles rencontrées ? Qu’est ce qui vous a décidé à construire le projet Zeitgeber ?

Premièrement, je dois dire que Speedy J est un de mes héros de jeunesse, donc c’était un peu dur au début de « l’humaniser ». Il m’a contacté à la base car il voulait qu’on travaille ensemble, et finalement il m’a invité dans son studio à Rotterdam. Quand j’ai poussé la porte, j’ai halluciné, c’était un vrai musée ! D’habitude je suis assez réservé quand je collabore avec quelqu’un, mais avec Jochem on a tout de suite commencé par bidouiller toutes les machines de sa collection, à jouer de tout, jusqu’à entrer quasiment en transe. A partir du moment où l’on a réalisé qu’on tenait le bon bout, on avait clairement matière à créer un album, pas seulement un EP. On a alors décidé de travailler en continu sur ce projet, ensemble et pas par internet. Après 18 mois de travail entre son studio à Rotterdam et le mien à Berlin, on y est enfin parvenus.

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3) Stroboscopic Artefacts fait figure d’OVNI dans la scène techno, mais Zeitgeber s’annonce encore plus éloigné de l’orthodoxie du genre. Tu peux nous en dire plus ?

Quelque soit l’art, ce qui m’intéresse, c’est lorsque les choses dévient complètement tout en restant assimilables à une base. Zeitgeber est techno, par exemple, mais n’est pas de la Techno. Comme diraient les Monty Pythons : « And now for something completely different » ! Disons que tout l’intérêt de la chose est de jouer avec des éléments tirés d’un genre bien précis mais d’une manière tout à fait inattendue.

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4) Zeitgeber est un mot allemand désignant « les stimuli externes régulant l’horloge biologique ». Est-ce que cet album aura pour mission conceptuelle de réguler notre sommeil ou au contraire de le mettre à l’épreuve ?

Pour moi, le titre est un stimulus. Je pense qu’avec la bonne stimulation, tu peux donner aux gens un paysage mental qu’ils peuvent alors explorer en écoutant la musique. C’est comme un guide qu’ils peuvent interpréter comme il veulent. Ça apporte selon moi quelque chose de plus à la musique, une sorte de « verticalité ».

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5) Tu développes au fil des tracks de nombreuses techniques de production. Tu fais partie de Philsynth, une boutique à Berlin qui offre des services concernant les machines, aide les musiciens à réparer les leurs et met régulièrement en vente des modèles remis à neuf. Est-tu un fanatique du hardware ? Peux-tu nous en dire plus sur ta manière de travailler en studio ?

Philsynth, c’est aussi une manière de développer une « culture de la machine ». Je n’ai jamais été très accro aux nouvelles technologies, à chercher à avoir le tout dernier truc qui sort, parce que je pense que lorsque tu trouves la bonne machine, celle qui te convient, alors c’est pour la vie. Selon moi, ce qui est important concernant les machines, c’est d’avoir toujours une source analogique. Je peux retravailler tous les détails en numérique, mais la base doit absolument être analogique.

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6) Aujourd’hui Stroboscopic Artefacts est considéré comme un des labels les plus intéressants qui soient dans le genre, même si on peut difficilement parler de techno à son sujet. Est-ce que ce paradoxe (en est-il vraiment un?) montre que l’avenir de la techno passe par de nouvelles frontières ? Penses-tu que c’est un milieu qui tend à être trop autiste ?

Si vous écoutez attentivement mon album « Wordplay for Working Bees », il n’y a qu’une ou deux tracks qui sont jouables en club. Mais la scène techno l’a bien accueilli, et je pense que c’est un signe encourageant qui montre qu’aujourd’hui il y a un vrai espace de liberté dans cet univers-là.

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7) Est-ce que la série Stellate était une manière de repousser les frontières ?

Hé bien, je peux répondre avec une citation. Je regardais l’autre jour le Live in Pompei des Pink Floyd qui date de 1972, et Nick Mason dit quelque chose à un moment de la vidéo : « Nous n’essayons pas de bouleverser les choses. Mais nous faisons quelque chose de différent. Simplement parce qu’on veut faire quelque chose de différent. » Ça résume assez bien tout le projet.

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8) Est-ce que la série Monad est terminée ? Quel était le projet initial, proposer un panorama des artistes les plus intriguants du moment ?

Non, nous continuons la série. Et, pour répondre à toutes les demandes qu’on a reçues, je suis heureux d’annoncer que nous allons les éditer en vinyle très bientôt. Le prochain Monad sera signé Lakker. Effectivement, la logique de cette série a toujours été de repousser les limites. Chaque fois que je sentais qu’un artiste pouvais aller bien plus loin que ce qu’il faisait jusque là, je le contactais et lui proposais de participer à ce projet. C’est un espace où chacun peut aller jusqu’au bout de ses propres limites.

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9) A quoi doit-on s’attendre à présent de la part de Stroboscopic Artefacts ?

Il y aura quelques EP à paraître cet automne, après trois sorties dans la série Monad. Au niveau des albums, celui de Zeitgeber arrive très bientôt.

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10) On trouve pas mal de références extra-musicales dans ton travail, comme par exemple sur tes deux tracks figurant sur le Stellate 1 dont les titres sont tirés de Beckett, ou Finnegan qui renvoie à James Joyce. T’inspires-tu de la littérature ? Où puises-tu ton inspiration en dehors de la musique ?

J’aime la littérature, c’est là d’où je viens. C’est ce à quoi je m’étais destiné si la musique n’avait pas pris une telle place dans ma vie. C’est quelque chose que je n’abandonnerai jamais, c’est trop important pour moi, et j’y puise bien sûr toute une part de mon inspiration.

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11) Il y a un aspect très conceptuel dans ton travail. Dans des EP comme Why don’t you change ou Kalachakra on trouve des références évidentes aux nouvelles spiritualités ou au bouddhisme. Dirais-tu que ta musique renferme une part de mystique ?

Tout à fait, et là tu mets le doigt sur ce qui est primordial en ce moment pour moi. Récemment, cet aspect spirituel a pris une part de plus en plus importante dans ma vie. Tu peux voir les choses chaque jour d’une manière horizontale, d’une manière immédiatement sensible, mais tu peux aussi aborder les choses selon un autre degré. Il y a une dimension spirituelle dans ma musique, d’une manière que je qualifierais de verticale. Ces derniers temps, cet aspect a infusé dans ma musique plus que jamais auparavant.

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12) Tant qu’on évoque Krishnamurti (dont un discours est présent sur Why don’t you change), il y a également une dimension politique dans ta musique. Dans cet EP, comme dans ton album ou dans l’EP Banality of Evil, on peut entendre des samples vocaux, des discours, et on peut le rapprocher de l’aspect très politique de la musique de Dadub (qui font figurer par exemple dans leur album la voix de Fela Kuti). Considères-tu ta musique comme un moyen de transmettre un message, comme un acte politique à part entière ?

Absolument. Quelque artiste que tu sois, tu dois prendre conscience que, quoi qu’il arrive, tu parles au public. Et c’est une responsabilité. Un message artistique n’est jamais innocent. La musique, comme la littérature, le cinéma ou n’importe quel autre art, est une arme. C’est une manière de transmettre un message. Certains artistes en sont conscients, d’autres ne s’en soucient pas. Et au final ça n’importe pas, du moment que tu délivres ton message. Dans un club, le DJ s’adresse aux gens face à lui, dans un langage différent, mais ça reste un discours. L’auditeur est libre d’être réceptif ou non, ça n’est plus mon problème à ce moment là. Disons que je te donne les clés pour ouvrir les portes que je pense bonnes, libre à toi d’en ouvrir une plutôt qu’une autre, ou de n’en ouvrir aucune.

1) Your last release, History Survivors, was a collaboration with Silent Servant. How did you come to work together? What did you want to develop?

Actually John and me have been friends since a while, and it has always been an very enjoyable relationship, both personally and artistically. We came to the situation where I was going to work on a follow up to my Beautiful People release on Mote Evolver, and at the same time he was starting to work on something for Mote Evolver himself. So we decided to work together, and History Survivors was born.

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2) Talking about collaborations, Speedy J has been making music since the early 90′s, whereas your evolution is quite recent. How did your two visions of techno music meet each other? How did you decide to build the Zeitgeber project?

First of all, for me, Speedy J is one of my teenage heroes, so it was a bit difficult to « humanize » him at first. He contacted me at the beginning to work on something together and at some point he invited me to his studio in Rotterdam. When I entered the place I was like « Holy shit ! ». It was like a museum! Usually I’m very shy in collaborations, but with Jochem we started tricking on his synth collection, jamming around, and at some point we came into a kind of trance. As soon as we realized how strong was our flow, we had so much material that it was clearly about an album, and not just an ep. We decided to go on and work all the time together, not via internet. We were between his studio in Rotterdam and mine, in Berlin, and after 18 months we finally did it.

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3) Stroboscopic Artefacts stands as a total UFO in the techno music scene, but Zeitgeber is anticipated as something even more out of the straight techno line. Can you tell us more about it ?

Whatever the artistic form is, what is interesting for me is when things go out of the box while still being identified in a box. Zeitgeber is techno, for example, but it’s not Techno. As the Monty Pythons would say, « And now for something completely different » ! Let’s say it’s very interesting when you play with elements that belong to something, but in an unexpected way.

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4) Zeitgeber is a german word to design « the external stimulations that rule the circadian rhythm, or body clock ». Will this album have the conceptual mission to regulate our sleep or to challenge it ?

Titles work for me as stimuli. I think that with the right stimuli, you can give to the people a mindscape that they can explore through the listening experience. It’s like a guide that they can interpretate the way they like. It brings something more to the music, kind of a ‘verticality’.

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5) Throughout your tracks, you develop a lot of technical approaches. You are part of Philsynth, a shop in Berlin that provides services and helps users to fix their synthesizers and sell them as well. Are you a machine maniac ? Can you tell us more about your work in studio, the gear you like to use ?

Philsynth is also a way to develop a « machine culture ». I’ve never been obsessed about the newest technologies, because I think that whenever you find the right machine for you, it can last forever. For me, what is important about the use of machines in the studio is the analog source of sound. I can go with a computer in the details, but the source has to be mainly analog.

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6) Today Stroboscopic Artefacts is considered as one of the most exciting techno labels, even if we can hardly talk about techno in its case. Does this paradox (or isn’t it?) proves that the future of techno music is bound to other borders ? Do you think, by the way that the techno scene usually tends to be kind of autistic ?

If you listen carefully to my album ‘Wordplay For Working Bees’ there is just one or two tracks that you can play in clubs. But the techno scene appreciated a lot that album and I think that this is a very good sign that there is today a very wide space of freedom in techno.

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7) Were the Stellate series a way to break the rules ?

Well, I can answer with a quote. I was watching the Pink Floyd’s Live in Pompei from 1972 shooting, and Nick Mason was saying at a point of the video : « It’s not that we’re trying to shake an image off. But, we’re doing other things. ‘Cause we want to do other things. » That pretty much sums up the project.

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8) Are the Monad series finished ? What was your project when you started it, to make a panorama of the most interesting growing artists at the time?

No, it’s ongoing. And, well, at some point, after a lot of requests we had, I’m glad to announce that we are going to put them on vinyl as well soonish. Next up in the series is Lakker. The Monad series has always been about pushing the limits further. Each time I was feeling that an artist could go much further then what he was doing so far, I was contacting him, telling that on this series he could go as far as possible.

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9) What should we expect from Stroboscopic Artefacts now ?

There will be a few Eps this autumn, after 3 releases of the Monad series. Talking about albums, there will be the Zeitgeber project dropping very soon.

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10) There are sometimes cultural references, like in your two Stellate tracks referring to Samuel Beckett, or Finnegan referring to James Joyce. Are you inspired by literature ? Where do you gather your inspiration outside of music ?

I love literature, because this is where I come from. This is what I was supposed to do in my life if music hadn’t take so much place. It’s something that I will never leave. It’s too important for me and I gather a lot of inspiration for what I do in music from it.

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11) There is a real conceptual aspect in your work. In EP’s like Why don’t you change or Kalachakra there are references to alternative spirituality or buddhism. Would you say that there is something mystical in your music ?

Yes, and actually you are touching me at the hot point of the moment. Recently this spiritual aspect has taken more and more importance in my life. You can see the everyday life as something horizontal with things you can touch, approach with your physical senses, but you can also feel it in a more abstract way. There is a spiritual dimension in my music, in a vertical way. And recently this aspect fills my music more than it has ever done before.

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12) Talking about Krishnamurti, there is also a political dimension in your work. In this EP, as in your album or in the Banality of Evil EP, we can hear vocal samples, speeches, and we can link it to the political aspect of Dadub’s works (featuring for example a speech by Fela Kuti). Do you consider your music as a way to share a message, as a political act ?

Absolutely. Whatever kind of artist you are, you must be aware that you’re saying something to people. And this is a responsability. Artistic messages are never ‘innocent’. Music, as literature or cinema or other arts, is a weapon. It is a way to transmit a message. Some artists are very aware of it, some others don’t care. And that doesn’t matter at all, as you deliver a message anyway. In a club the dj is speaking to the people in front of him, with a different language but still it is a speech. You are able to deliver something in that moment. Then the listener is free to pay attention or not, that doesn’t matter to me. Let’s say, I give you keys for I think the right doors are, then up to you if opening one door or another, or not open at all.

 

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