SSS Interview : Milton Bradley [FR/ENG]

« Je suppose que c’est une sorte de synesthésie » – Milton Bradley nous fait l’honneur de répondre à nos questions.

milton bradley
Par Alexandre Aelov
Publié le 20 janvier 2014 | 18:35

Le 12 octobre, le Respublica Bordeaux accueillait Milton Bradley. Figure éminente de la vague techno sombre qui s’est depuis quelques années étendue à tous les clubs d’Europe et d’ailleurs, c’est un producteur qui avance pourtant discrètement. Fondateur des labels Do not resist the beat!, The End of All Existence et Alien Rain, signant peu ou pas de sorties en dehors de ces espaces de pure liberté, son approche de la techno est radicale. Ayant pourtant évolué dans le Berlin des années 90, son univers est avant tout marqué par la noirceur et la dépression, cette ombre qui plane constamment sur ses productions hypnotiques, étendues, parfaitement maitrisées, flirtant avec les franges les plus obscures du dark ambient. Aussi, c’est avec surprise qu’on a rencontré ce soir là un artiste enthousiaste et chaleureux qui nous a fait l’honneur de répondre à quelques questions.

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1- En juillet dernier, tu as sorti le troisième EP de K209, nommé K209-3, en collaboration avec ton ami Henning Baer. Comment est né ce projet ?

- J’ai rencontré Henning il y a quatre ou cinq ans parce qu’il cherchait un de mes disques qui était épuisé chez Hardwax. Peu après je l’ai revu dans son studio, dans un hotel, au second sous-sol de celui-ci en fait d’où le numéro de la chambre : K-209. On a fait un jam avec ses machines et au final on a créé un morceau ensemble. Dans la foulée, on en a composé d’autres et le disque est né.

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2- Pourtant, hormis sur le premier EP du label, « Going Forward », et sa première track du même nom, Henning Baer et toi n’avez fait aucune autre production ensemble. Pourquoi ? Était-ce par choix de ne pas mélanger vos univers techno respectifs ?

- Nous n’avons pas encore trouvé le temps de travailler sur d’autres tracks. On en a quelques unes déjà terminées, en fait, mais elles ne sont pas terribles… Peut-être un jour, j’espère en tout cas ! Mais pour le moment chacun de nous est assez débordé.

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3- En parlant de techno, tu déclarais n’être revenu que tardivement vers ce genre, en 2007, duquel tu t’étais lassé à la fin des années 90. Est-ce que selon toi  les nouvelles perspectives de la fin des années 2000 donnaient plus de place à ton univers sonore?

- C’est vrai, il y a plus de diversité aujourd’hui. Je me souviens, à la fin des années 90, j’avais l’impression que tout tournait autour de cette techno très rapide, assez pauvre, qu’on appelait le « schranz », et les clubs en étaient inondés. Mais après ça, vers 2005, quelque chose de nouveau est apparu avec des gens comme Sleeparchive ou Marcel Dettmann par exemple, et juste après la période minimale très hype, le son est devenu plus sombre. Je m’y suis alors de nouveau intéressé, c’était quelque chose de frais, novateur.

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4- Il est vrai que ton approche est assez radicale, mélangeant des rythmiques tantôt brutales ou bien plus abstraites et un background très riche. D’ailleurs, tes Eps présentent toujours une face A avec une track offbeat ou déconstruite, plus abstraite, et deux faces B parfaites pour le mix. Pourquoi cette distinction ?

- Chaque disque a un concept. J’essaie d’exprimer quelque chose. Tous ce que je crée prend sa source dans mes émotions les plus sombres, ça se voit clairement au travers des titres. C’est que je veux transcrire en sons. Quand j’ai lancé mon label les tracks étaient pour l’essentiel offbeat, des choses déconstruites, j’aimais beaucoup ce genre de rythmiques à l’époque. Je me suis alors demandé ce que j’aimais, ce que je recherchais quand j’achetais moi-même un disque. Ce que je recherche c’est cette complétude. Il y a toujours une track que tu vas d’avantage écouter, avec des ambiances très vastes et une rythmique assez hachée, mais il y aura toujours deux tracks en face B qu’un DJ peut mixer. Depuis j’ai gardé cette répartition sur chaque EP qui sort sur Do not resist the beat.

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5- Plus conceptuellement, on a l’impression que d’un disque à l’autre (et les titres en sont le reflet), toute ta musique est une immense variation sonore sur les zones d’ombres de la psyché humaine. Comment définirais-tu ton univers sonore ?

- Je ne sais pas trop… J’essaie de trouver la bonne connexion entre le son et ce que je ressens, au final ça reste assez peu conceptuel. Ceci dit, les titres sont très important pour moi, c’est vrai, parce qu’ils décrivent ces sentiments. C’est une sorte d’indice pour celui qui écoute, mais au final la musique elle même doit être la plus sensible possible.

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6- On a évoqué le background sonore très présent dans tes morceaux, qu’il s’agisse d’ambiances ou de bruits plus violents. Des tracks comme Voices of the Unknown ou Psychological Drama (pour ne citer qu’elles), semblent le reflet déformé d’ambiances bien réelles. Comment procèdes-tu en studio ? Tu as recours à du field recording ?

- J’utilise toutes les méthodes possibles. Je suis toujours à la recherche du son qu’il faut, qu’il s’agisse de synthés, ou bien de samples, et même du field recording. Il y a énormément de traitement ensuite, beaucoup d’effets. Chaque son m’évoque une couleur, ou une forme, et je dois trouver le bon équilibre entre ces sons pour que la track soit équilibrée. Parce que je vois cet équilibre. Je suppose que c’est une sorte de synesthésie.

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7- The End of All Existence va encore plus loin, proposant des approches plus abstraites, plus nihilistes encore. Pourquoi as-tu ressenti le besoin de séparer ce projet de ta ligne habituelle ? Prévois-tu de continuer ?

- Au départ, j’avais ce nom en tête. C’est devenu obsédant avec le temps, et j’ai essayé de trouver le son qui collerait mieux à ça. Je voulais vraiment obtenir quelque chose de plus abstrait, avec des ambiances futuristes. Et du coup, vu que je ne suis pas trop partisan du format album, j’ai préféré sortir ça sous forme d’EPs.

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8- A l’origine, tu ne sortais ta production que sur Do Not Resist The Beat !, par souci de liberté artistique totale. En effet, en dehors de tes propres labels ou de K209, tu n’as signé que sur Prologue. Pourquoi ce label plutôt qu’un autre ? Prévois-tu d’autres sorties avec eux ?

- En 2009 ou 2010, Cio D’Or m’a demandé de faire un remix de sa track Organza. Puis Tom, le boss de Prologue, m’a demandé de lui envoyer des tracks originales pour sortir un EP. C’est comme ça que tout a commencé avec eux. Puis, après ça, j’ai également sorti un autre remix pour Cio D’Or, de sa track Magnetfluss.

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9- Tu déclarais réduire au minimum ton artwork pour privilégier la musique. Cependant, Reality is wrong présente une magnifique photo de nébuleuse dans la constellation d’Orion, contrastant fortement avec tes autres artworks et s’accordant tout aussi bien avec ta musique. Pourrais-tu nous en dire plus sur ce choix ?

- En fait c’était leur idée d’illustrer la sortie par une photo. Cependant, c’est moi qui ai choisi l’image. Au début ils m’en avaient envoyé plusieurs, mais aucune ne correspondait à l’idée que je me faisais du disque, au « concept » disons. Derrière, il y a ma représentation de l’infini, de l’éternité. Si tu y réfléchis, cette photo a été prise par le télescope Hubble, n’est-ce pas ? Hé bien, d’une certaine manière, personne n’a vu cette nébuleuse de ses propres yeux… Tu ne peux jamais être sûr que ces choses existent ou non, la réalité effective des choses nous échappe continuellement. C’est ce point qui sous-tend tout le disque.

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10- Puisqu’on parle d’espace, en 2012, tu as fondé le label/alias Alien Rain. A ce jour, 3 E.P acid techno en découlent. Pourrais tu nous expliquer d’où vient l’origine de ce nom, et pourquoi avoir choisi le mot « Alien » ? Est-il pour toi le lien le plus direct vers cette musique acid « venant d’ailleurs » ?

- Il y a quelques années, ce genre d’acid a commencé à me manquer. Cette musique qui a été jouée encore et encore jusqu’à l’épuisement à la fin des années 90. Si tu regardes, au final, chaque type qui produisait se mettait automatiquement à sortir de l’acid dès le second disque. J’ai alors produit quelques tracks, mais des gens autour de moi m’ont dit que plus personne n’écoutait ça, que c’était complètement dépassé, etc… mais j’ai fini par le sortir. Le premier EP était sold out en un rien de temps, c’était difficile à croire ! J’ai appelé cette série Alien Rain en référence à ce disque de l’époque qui s’appellait Acid Rain. Ce son correspond vraiment à cette tête d’alien qui figure sur les macarons, j’ai donc décidé d’associer les deux et c’est un ami qui a fait le dessin.

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11 – Jusqu’à présent, tu n’as pas encore produit d’album, tu dis d’ailleurs que le format ne te plaît pas trop. Pourquoi préfères-tu des formats courts? Est-ce que tu penses qu’un format long n’est pas adapté au fond très dystopique de ta musique ?

- Pas vraiment. Je pense que la techno n’est pas une musique qui convient bien à un format album. Ce sont des tracks pour DJ. Ils constituent la majorité des gens qui achètent les disques, et quand tu es DJ tu n’achètes qu’un disque où tu aimeras mixer la majorité des tracks, ce qui a plus de chances d’arriver avec un disque de 3 morceaux qu’avec un album.

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12 – Tu arrives maintenant à presque 20 ans de parcours dans la musique électronique. Ton chemin a été fait de détours et de remises en question. Comment perçois-tu le paysage techno aujourd’hui, ses changements ?

J’écoute de la musique électronique depuis 1989. Disons qu’au début, j’étais à fond dedans parce que tout était très nouveau, il y avait tellement à construire et à découvrir. Mais 10 ans après j’ai déchanté. La fin des années 90 était vraiment, vraiment merdique, honnêtement. J’ai décroché pendant un temps, mais en 2006 je me suis intéressé de nouveau à ce qui se faisait. D’une certaine manière, toute la vague de techno sombre qui est en vogue aujourd’hui, c’est une mode, forcément ça s’épuisera bientôt. Mais bon, c’est toujours le même mouvement de va et vient. Ça ne m’inquiète pas plus que ça.

- Qui t’inspire aujourd’hui ?

Mon inspiration vient avant tout de ce que je vis et de ce que je ressens. Mais il y a quelques années, comme j’ai dit, j’ai vraiment aimé ce que faisaient Dettmann, Sleeparchive et aussi la dubstep que jouait DJ Pete lors des premiers sets au Berghain et lors des soirées Wax Treatment. Pour le moment, je suis un peu lassé de tout ça. Je cherche un peu quelque chose de neuf qui vraiment fera la différence.

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13- Pour finir, quels sont tes projets dans l’immédiat ?

Il y a le troisième volet de The End of All Existence qui arrive, un nouvel EP sur Do not resist the beat, le 4ème Alien Rain et aussi des remixes.

1- Last july, you released the third EP on K209 called K209-3, a collab with your friend Henning Baer. How was this project born ?

- I met Henning four or five years ago because he was looking for one my records which was sold out at Hardwax. Later then we met in his studio, in a hotel, actually in the second basement, room K209. We jammed a bit and we finally made a track together, then we decided to produce other ones in the same row and to put them together in a record.

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2- Except from the first EP of the label, Going Forward, where you and Henning Bear have produced the first track, there is no other collab from you guys. Why? Is it because you don’t want to mix your two techno identities?

- We didn’t find the time to work more on tracks, even if we have several ones already done, but not so good… Maybe in the future, I hope! But for the moment we both are very busy.

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3- Speaking about techno, you said once that you came back to this genre a bit late, in 2007, because at the end of the 90′s you were bored by the context. Do you think that the new perspectives born at the end of the 2000′s were more likely to fit with your vision ?

- Yes, there is more diversity now. I remember, at the end of the nineties it seemed to me that nearly everything was about this faster, loop-techno and so called « schranz »-thing, and the club scene was oriented to this. But after, around 2005, there was something new with the sound of Sleeparchive or Marcel Dettmann for example, and right after this minimal hype period the sound became darker, I really enjoyed all these new, fresh things.

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4- Your personal approach is radical, indeed, mixing brutal or abstract rythms with a very dense background. Your Eps always feature an A side with an offbeat or deconstructed track, whereas the B sides are more DJ-tool shaped. Why do you make this distinction ?

- Every record has a concept. I try to express something. All my music comes from my sad feelings as you can see in the titles, and I try to transcript it as sounds. When I started my label my tracks were mostly offbeat and broken stuff, I really liked this kind of rythms at the time. I asked myself : « What do you like when you buy a record ? », and the answer is in this distinction. There is always a track more fitted for listening, with wide ambiances and broken beats, and there are two tracks on the B side more likely to be mixed by a DJ. Since then I keep the same concept for every EP on Do not resist the beat.

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5- We have the impression, from one disc to one another (and the titles do suggest this), that your music is a vast variation on the dark sides of the human psyche. How would you describe your musical landscape ?

- I’m not really sure… I try to make the right connection between sound and feelings, it’s not that conceptual in the end. The titles are really important for me, indeed, because they describe the feelings, in order to give a sort of guideline for the listener, but in the end the music itself has to be the most bound to my feelings.

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6- Concerning this sonic background which shapes your identity, whether it is about subtle ambiances or harsh noises, tracks like Voices of The Unknown or Psychological Drama seem to be a distorted reflection of real ambiances. How do you work in the studio ? Do you actually use field recording ?

- I use all the ways possible. I’m always looking for the right sound, wether it is with synths, or with samples, or even field recording. There is a lot of process on it, with a lot of effects for example. Each sound evokes me colors and shapes, and I have to find the right sounds to make a balanced track out of all of this. Because I see it. It’s some kind of synesthesia, I guess.

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7- The End of All Existence is even more nihilistic, with more abstractions in structures and sound design. Why did you feel the need to separate it from your usual line ? Do you plan to go on with this project ?

- First, I had this claim in my head. This became an obsession, and I tried to find the right sound to fit to this. I really would like something more abstract, with sci-fi atmospheres. And, as I’m not really into the album format, I prefered to release it on EPs.

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8- Since the beginning, you have been releasing your production mainly under the Do Not Resist The Beat ! imprint because you could have the full creative freedom you needed. Except from your own labels or K209 you share with Henning Baer, you only have released one disc aside, on Prologue. Why this label more than one another ? Do you plan to keep on working with them ?

- In 2009 or 2010, Cio D’Or asked me to do a remix of her track Organza. Then Tom, the guy who runs Prologue, told me to send him some tracks to release an EP. That’s how it began. Then, after this, I did another remix for Cio d’Or, of her track Magnetfluss.

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9- You’ve said once that you wanted to reduce your artwork to the simplest form, so people could focus more on the music. But actually, Reality is Wrong features a beautiful cover with a picture of a nebula in the Orion constellation – really different from your usual artworks, but perfectly fitting with your music. Could you tell us more about this choice ?

- Well, the guys at Prologue really wanted to put a picture on it. The picture is my choice, indeed, but I didn’t decide that there would be a picture on the cover. First they sent me pictures but I liked none of them, and I had to find one that fits the most to the idea behind the record. I reflects the endless, my idea of eternity, and also, if you think about it, it has been taken by the Hubble telescope, right ? Well, in a way, nobody has seen it, like « really »… You cannot be sure that things are real or not, this is the thing.

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10- Talking about space, in 2012 you started the alias/label Alien Rain. Since then, you released 3 Eps of subtle acid techno. Could you tell us why you chose this name ? Is the word « Alien » the best one to describe this acid music from outer space ?

– A couple of years ago, I was really missing the kind of acid music that was played to death in the late nineties (because every 2nd record became poorly acidic in the end). I made some track, but some people around me told me that nobody would like to listen to acid music anymore, blah blah… but I released it. The first release was sold out quite imediatelly, I couldn’t believe it ! About the name, there was this record, back in the days, called Acid Rain. This sound is really bound to this alien head stuck in my mind, so I decided to make it fit together. A friend of mine made the painting of the Alien-head.

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11- Until now, you haven’t produced an album. You say that you don’t like much this format. Why do you prefer Eps ? Do you think that a long format isn’t coherent, regarding the dystopian aspect of your music ?

- Not really. In my opinion, techno music is not really made for an album. It’s tracks for Djs. They are the majority of people buying the records, and when you’re a DJ you want to like most of the tracks of the records you buy, which is more likely to be the case with an EP than with an album, of course.

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12- After almost 20 years playing and making electronic music, it seems that your journey has been made of crossed paths, turns and doubts. How do you perceive nowaday’s techno scene, its changes for example?

- I have been listening to electronic music since 1989. Let’s say that in the beginning, it was really interesting because it was completelly new, there was so much to build and discover. But I was disapointed ten years later. The end of the nineties was really shitty, honestly. I kind of quit at this time, but in 2006 things became better. I really like nowadays’ production. In a way, all this dark techno thing today is kind of hype, and it may be played to death. But, you know, it’s always the same. I’m not worried.

- Which are the artists that inspire you today ?

Well my inspiration comes mainly from situations, feelings. But I really liked a few years ago Marcel Dettmann’s work, or Sleeparchive and also the Dubstep stuff that DJ Pete was playing in his Berghain opening sets as well as on the Wax Treatment events. Currently I am a bit bored again, I am looking for fresh sounds that really attract my attention.

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13- Can you tell us more about your upcoming projects ?

There is the third record of The End of All Existence coming on, a new EP on Do not resist the beat, the 4th Alien Rain and some new remixes too.

 

 

 

 

 

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