SSS Interview : Mo Kolours [FR/ENG]

Quelques mois après la sortie de son premier album, Joseph Deenmamode revient avec nous sur la genèse du disque, ses influences et sur sa vision de la musique.

Mo Kolours by Owen Richards_web_1
Par Guillaume Thibault
Publié le 3 juin 2014 | 10:27

Mo Kolours est un producteur réservé qui se concentre sur sa musique et son environnement, discret sur les réseaux sociaux. A l’occasion de sa venue à Paris pour un concert au Nouveau Casino il y a quelques semaines, il nous a confié des détails éclairant sur son album éponyme paru il y a quelques mois chez One-Handed Music ainsi que sur son environnement, ses influences et sa conception de la musique.

 

Tout d’abord, je voulais commencer par te demander comment tu as produit l’album et comment tu produis ta musique en général. 

C’est différent à chaque fois. Je commence généralement par écouter des disques  achetés récemment, ceux trouvés par mes amis ou des vieux morceaux bizarres. Ensuite peut-être les sampler ou en tirer une inspiration, c’est mon point de départ. D’autres fois je commence directement à jouer de la batterie ou à inventer un rythme. Je ne prépare quasiment jamais ce que je vais jouer. Tous les jours je fais plusieurs beats avec une loop station et un sampler, à peu près trois ou quatre. Je sample des boucles et joue de la musique par dessus. Quand j’ai fini mes boucles, j’enregistre une prise live dans mon ordinateur. En faisant comme ca, je n’ai pas la possibilité de modifier le morceau, c’est une limite parce que les gens ne peuvent pas remixer facilement mes morceaux. Mais j’obtiens ce que je voulais faire à ce moment précis avec un enregistrement que je ne peux pas modifier. Qu’il soit bon ou mauvais, c’est le produit de l’instant qui vient de passer.

 

Tu passes donc beaucoup de temps à faire de la musique, mais tu n’en publies pas tant que ca. Quand est ce que se produit le déclic ?

[Hésitant] Quand quelqu’un me dit que c’est pas mal ? Je ne sais pas vraiment ce qui est bon, j’essaye plutôt d’expérimenter et tout peut avoir une valeur. Mais mon manager, mes frères ou des gens comme Paul White, eux vont m’indiquer quels sont les bons morceaux. Ils me donnent des directions à suivre pour repérer ceux qui sortent du lot. En fait, sans les autres, je serai incapable de choisir.

 

Tu évolues dans un environnement ou les gens font tous de la musique, quelle influence cela peut-il avoir ?

Je pense que tout ce qui se passe dans une vie influence la musique, les gens autour de soi font partie de ce mécanisme. Jusqu’il y a quelques mois j’habitais avec mes deux frères qui font aussi de la musique et un autre musicien : Al Dobson Jr. J ‘ai grandi en partageant ma chambre avec mes frères, heureusement nous apprécions la même musique. Chacun d’entre nous a sa propre interprétation de nos influences et en tire sa propre version. Il y a des choses qui se recoupent, nous essayons tous d’apporter une certaine ouverture, une certaine décontraction aux rythmes et nous utilisons des sons d’un peu partout. Mais j’aime penser que j’explore mes propres idées.

 

Les artistes ont toujours cherché à intégrer de nouveaux éléments. C’est comme ca que les genres se forment.

 

 

Tu reprends beaucoup de genres différents souvent distingués les uns des autres: R&B, house, hip-hop etc. Mais sur ton album, ces genres se mélangent, était-ce quelque chose de voulu ou est-ce arrivé naturellement ?

Mo Kolours by Owen Richards_web_4

C’est arrivé naturellement, mais c’est quelque chose auquel j’ai toujours pensé. Je ne crois pas aux genres. Il y a de la bonne et de la mauvaise musique. Dans chaque « genre », il y a des choses qui ne valent pas la peine, je m’en moque de le dire, la majorité de la musique est mauvaise. Mais dans chaque genre, il y a 1% de musique géniale. Peu importe le genre ; rock, heavy metal, hip hop. Vu comme ca, ca n’a aucun sens d’avoir des genres. Ce qui est intéressant quand on s’intéresse à la musicologie, c’est que les artistes ont toujours cherché à intégrer de nouveaux éléments, c’est comme ca que les genres se forment, parce que des gens cherchaient à faire un mix entre différents genres, n’appartenant à aucun. Les Beatles par exemple, ils étaient influencés par beaucoup de choses différentes et ont essayé de faire leur propre version du blues. Du blues est né le jazz, du jazz est né le R&B, du R&B né le hip-hop, du hip-hop né les beats, et des beats viendra quelque chose d’encore plus fou. La house vient du R&B, et tout cela revient au jazz et au blues, le vieux blues vient d’Afrique et nous ramène vers l’origine des temps ! Nous sommes tous liés à ce continent, nous sommes tous liés. Je ne comprends pas pourquoi on chercherait à séparer tout ca. C’est ce qui est important dans ma musique. L’absence de séparation.

 

 

Quand tu parles de tes influences tu te réfères souvent à la musique traditionnelle de l’île Maurice, sega, quel rôle cela a t-il dans la tienne ?

C’est plus une question du ressenti et de l’état brut que du son en lui même. Le sega prend ses origines dans l’esclavage, elle vient des gens qui n’avaient aucune opportunité dans la vie, leur seul moyen d’expression était la  musique. Cette passion, cette énergie et cet état brut, c’est ce que j’essaye de capturer. Tout ca nourrit mon parcours, il ne faut pas l’oublier.

C’est vrai que j’utilise parfois le ravanne, le tambour présent dans le sega. J’essaye d’apporter ce son très chaleureux, très naturel – la peau est littéralement chauffée dans le feu -. On retrouve aussi l’utilisation du triangle sur différents morceaux de l’album ainsi que des plateaux remplis de graines pour créer un son de secousse.

 

 La plupart des chansons parlent uniquement d’amour. C’est une distraction de tout ce qui importe aussi dans la vie.

 

Quand on prend l’album dans son intégralité, il ne se penchait pas particulièrement sur une situation ou sur un sentiment. En l’écoutant, on ressentait plutôt une exploration de la vie quotidienne, surtout dans les paroles.

Ce n’est pas quelque chose de réfléchi, c’est plutôt arrivé parce que ça semblait juste. J’aime l’idée de réduire les choses à l’essentiel et d’en trouver les racines. Quant aux thèmes abordés, il y a beaucoup de sujets communs à toute l’humanité, dont j’ai l’impression qu’ils ne sont pas nécessairement explorés en musique.  La plupart des chansons parlent uniquement d’amour. C’est une distraction de tout ce qui importe aussi dans la vie. Evidemment l’amour et les relations amoureuses sont l’essence de la création.

 

Tu y fais d’ailleurs référence sur Curly Girl par exemple.

Oui, parce que c’est nécessaire. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles l’industrie musicale se concentre parce que les gens peuvent s’y identifier. Mais d’après moi, il y a encore bien plus de sujets à explorer, c’est ce que j’essaye de faire.

 

Quels sont donc ces thèmes autres que l’amour, que tu veux explorer ?

Sur l’album je parle de problèmes dans la rue, problèmes avec notre prochaine génération ou simplement notre relation aux animaux, mon petit chien par exemple. C’est le genre d’idées qui m’intéressent.

 

Comment écris-tu les paroles de tes chansons ? Tu utilises la voix comme un autre moyen d’improvisation ou alors tu essayes de t’y consacrer en profondeur ?

Les paroles ont une importance, mais on ne doit pas se pencher trop longtemps dessus et essayer d’être particulièrement intelligent à propos du sens de chaque mot. Trop y réfléchir c’est créer de la pression inutile. Généralement je pars d’un concept et de quelques mots plaisants qui s’accordent avec la musique. Ensuite je vais essayer plusieurs versions. Un mot peut parfois dire plus que de longues phrases. Cela laisse une liberté d’interprétation à l’auditeur. Si on écrit très spécifiquement, cette liberté est réduite.

Certains morceaux sur l’album ont été faits en une seule prise, chaque mot venait naturellement. Les paroles elles aussi viennent de mes influences. Sur Streets Again, je reprends Bob Marley, en le réduisant à une parole en particulier. En fait je prends des morceaux, comme le sampling dans le hip-hop.

 

J’aimerais avoir un disque représentatif de chaque pays.

Et où trouves tu ces samples ?

J’aime trouver des disques bon marché dans des ventes dans le Sud de Londres. Les gens de South London viennent des Caraïbes, d’Afrique, d’Amérique du Sud et il y a aussi des gens de toute l’Angleterre. Là bas les disques ne sont pas vendus au prix réel, mais au prix estimé. On peut y trouver des pépites. J’y cherche des disques de pays inconnus, j’aimerais avoir un disque représentatif de chaque pays.  Une des raisons pour lesquelles je collectionne des disques est pour montrer à mes enfants de la musique de partout dans le monde. Après je recherche aussi des choses à écouter et à sampler, des beaux albums de jazz par exemple. Et puis il y a aussi les charity shops, la plupart des disques qui s’y vendent sont inécoutables, mais on peut trouver des morceaux étranges à sampler. On y trouve des enregistrements en concert. Les collectionneurs ne s’y intéressent pas tellement comme ce ne sont pas les morceaux originaux, mais on y trouve toutes ces choses qui ne sont pas sur l’album, de l’improvisation, des bruits de foules etc. Donc j’ai plusieurs raisons de collectionner des disques. Ensuite il y a YouTube, où on  peut regarder des interviews de personnes formidables qui auraient été introuvables il y a 10 ou 15 ans, mais c’est encore une autre histoire.

 

Sur l’album, Mike Black sort du lot. Le reste est un enchainement de jams qui se mélangent, ce morceau là a sa propre structure. Comment l‘expliques-tu ? Serais-tu prêt à faire plus de morceaux semblables par la suite ?

Mes amis m’ont dit « Ecoute gars, tu dois avoir au moins une chanson sur cette album, tu ne peux pas juste avoir toute cette musique folle ». Donc il y avait de mon côté une volonté de faire quelques chansons pour l’album. Je déteste le format classique de 3 minutes, c’est vraiment rébarbatif, mais sur ce morceau, ça fonctionnait. C’est quelque chose que je voulais pour l’album. Les paroles me sont chères. J’ai envie de faire plus de morceaux dans le genre par la suite, mais je ne veux pas trop y penser. Si ils se produisent, ils se produiront. Je pense que c’est inévitable qu’ils vont se produire, mais je ne veux pas l’annoncer, parce que ca peut ne pas se faire et les gens seront déçus. [Rires]

Focused on his music and his environment, Mo Kolours is a quiet producer, who doesn’t spend a lot of time on social networks. As he played in Paris for a gig at Nouveau Casino a few weeks ago, he gave us a few insights on his self-titled album, which was released a few months ago on One-Handed Music, as well as on his environment, his influences, and his conception of music.

First of all, I would like to ask you about the way you recorded the album and how you record music in general. Do you have something in mind when you start recording?

It’s different every time. I normally start by listening to records that I’ve bought recently, that friends have found, or weird old stuff. Then maybe sample or take influences from it. That will be my starting point. Other times I’ll just start by drumming or layering a rhythm. I rarely write stuff down on paper. I’ll just make a bunch of beats; everyday I’ll make three or more with my loop station and drum machine. I’ll sample loops and play stuff over them. I have a mix button so I can add other layers on top of it. Once I’ve finished looping, I record a live take of that into the computer. Doing so, I only have one track so you can’t take the high hat off or anything like that. The beat is just there. It’s limiting in some ways because people can’t remix it very easily but I get was intending at the moment and there’s no chance it being altered, whether good or bad, so it’s a reflection of what was happening at the time.

 

You do this very often, but you don’t put that much music out. When do you feel like something is worth publishing?

[Hesitates] When someone else says it’s alright? I don’t really know what’s good, I just try to make some stuff and everything may be worthy. But my manager, my brothers, people like Paul White, they’ll tell me which ones are good, and give me a direction to feel out the right kind of tracks. So without other people I wouldn’t know what to pick.

 

You evolve in this environment of people making music. How do the people you live with and work with influence you?

I think everything in your day influences your music and all the people around you are a part of that. Until a couple months ago, I lived with two of my brothers who both make music and another producer Al Dobson Jr. We just lived in the same house all making beats. And we all had the same taste; I grew up with my brothers sharing the same room and luckily we enjoyed the same music. Each one of us has his own take on our influences, and makes his individual version of the music we’ve been listening to. There’s a definite crossover. For example we all try to bring a certain openness, a certain looseness to the rhythm and use sounds from all around the world, but I like to think I explore my own ideas.

 

Artists were always trying to integrate new music, and that’s how new genres form.

You take on a lot of different genres that we tend to separate: R&B, house, hip-hop etc. But on your album, those genres go together and build a coherent mix, was it something you intended or did it happen naturally?
Mo Kolours by Owen Richards_web_4It happened naturally but it was something I always thought about. I don’t believe in genres, there is just good and bad music. In every “genre” there is bad music. I don’t care about saying this: the majority is bad. But in every genre, there is always 1% of genius, brilliant music, in whatever it is, rock, heavy metal, hip-hop. In that way it doesn’t even make sense to have genres. The funny thing about music and musicology is, the more you look at it and the more you listen, the more you realize artists were always trying to integrate new music, and that’s how new genres form, because people were trying to do a mix of different genres and didn’t belong to one.
 The Beatles for instance, think about all the genres they were influenced by and how they tried to make their own version of blues. Then you start looking at what blues is. Out of blues came out jazz and out of jazz came R&B, out of R&B comes hip hop and out of hip-hop comes beats, and out of beats comes whatever! House music comes from R&B and all comes from jazz and blues, old blues going back to Africa since the origin of time. And we’re all linked to that continent, we’re all linked together, I don’t understand why you’d want to separate. That’s really important in my music, the absence of separation.

 

 

As far as your influences, you make a lot of references to Maurice’s traditional music, sega, what role does it play in yours?

It’s more about the feeling and the rawness than the actual sound. Sega music is from a slave background, people with no chance of anything happening for them in their life, their only outlet is through this music. That passion, that energy and that rawness is what I try to encompass, it’s fueling my life and is something not to be forgotten.
There are elements of the actual sound of the ravanne, the frame drum used in sega, which has this very earthy warm sound – they literally warm the skin on the fire – and I try to bring that into my music. They use a triangle, and the album has various tracks where I use it. They also use a lot of trays with seeds; creating a shaking sound I use this as well. Esthetically, there is a sega sound in the music, but it’s not necessarily in rhythm or the melody.

 

Most of the music is just about love and that’s it. It’s like a distraction from everything that counts as well.

Looking at the album, it wasn’t really conceptual; it didn’t address a specific issue or a specific feeling. It felt more like anexploration of everyday life, especially in the lyrics.

It’s not something I set about to do, it just happened, it’s the way it felt right. I do like the idea of finding the roots and the essence of things. As for the themes, there are a lot of subjects that are common to humanity, but that I feel aren’t necessarily explored in music. Most of the music is just about love and that’s it. It’s like a distraction from everything that counts as well. Obviously love and the relationship between two people is the essence of creation.

 

You do mention it on Curly Girl.

Yes because it’s necessary. There is a lot of stuff we seem to focus on in the music because everyone can relate to it, but there is a lot more people can relate to in my opinion and I want to find those things.

 

So what else, other than love, do you want people to relate to?

On the record, I talk about problems in the streets, problems with our next generation or just our relationship with animals, for example I talk about my little dog. Those are ideas that everyone can relate to.

 

How do you write your lyrics? Do you use your voice like another instrument for improvisation or do you put some more thoughts into the words you want to use?

They have an importance, but it’s not important to dwell too long on trying to be really clever about the meaning of one particular word. Trying to be too clever is a lot of pressure. So I like to have a concept and a couple of words that excite me, that seem to go with the music and then I’ll play the track and try different things over it. One word can say a lot more then a lot of words sometimes. It leaves room for the listener to interpret it in their own way to themselves. If you write very specifically it doesn’t leave much space for people to have their own ideas and own feelings about those lyrics.
Some on the tracks on the album are done in one take, with every word naturally coming out of my mind. The lyrics are also influenced by a lot of different people. The tracks Streets Again is just me rinsing out Bob Marley, boiling it down to that one lyric. So basically I’m taking bits, like sampling in hip-hop.

 

I’d love to have a record for every country in the world.

 

And how to you find those samples?

I like to find cheap record in car boot sale in South London. The people in South London are from the Caribbean, Africa, South America and you have different types of English people as well. So the record collection that you find there isn’t priced the same as in a real record shop, they’re priced modestly, to how much the people think they’re worth. You can find some gems there. I look for stuff from countries I don’t know; I’d love to have a record for every country in the world. One reason why I collect music is for my kids, to show them music from all over the world. Then I collect music that I want to listen to and sample, beautiful jazz albums for example. And then there’s the whole charity shop deal, most of it is awful but you can find weird things to sample. You get these live recordings. Collectors don’t look for them because they aren’t the originals, but you find all that extra stuff that isn’t on the album, improvisation, crowd noises etc. So there are different reasons why I collect music. And then there is YouTube, where you can watch interviews of amazing people you could never have found 10 or 15 years ago, but that’s another story.

On the album Mike Black feels like a standout track. Whereas the rest is a following of jams that blend in together, this track has its own structure. Why is it different from the rest? And would you do more tracks like this one in the future?

I had people saying “Look man, you have to have a song on this album, you can’t just have all this mad music going on” So there was a little bit of me thinking “alright I need a couple of songs on here.” I hate the whole 3-minutes song thing, it’s so boring, but this song, it worked. It’s something I wanted to do for the album. The lyrics are really important to me. I do want to do more songs in the future, but I don’t want to think about trying to do them. If they come about, they’ll come about. I think it will be inevitable that they will but I don’t want to say it will happen and then it doesn’t and you are disappointed [Laughs]

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