SSS Interview: Regis [FR/ENG]

C’est un titan provocateur et sympathique qui a répondu à nos questions.

SSS interview - Regis (Karl O'Connor - Sandwell District)

Label

Genre

Par Alexandre Aelov
Publié le 19 juillet 2013 | 13:28

« La dernière fois, c’était en 1996, dans un grand entrepôt avec un bar super long, près de la gare. C’était cool. » Il y a 17 ans, Regis venait retourner Bordeaux.

Regis est de ceux, rares, dont on peut dire qu’ils ont fait leurs preuves. En 20 ans de techno britannique qu’il a traversées comme une fusée sous plusieurs alias en plus de son propre nom, il a échafaudé des collaborations aussi diverses qu’exigeantes: British Murder Boys avec Surgeon, Ugandan Methods avec Ancient Methods, O/V/R avec James Ruskin, et peut être sa plus célèbre, le duo Sandwell District avec Function, également label qui verra entre autres le retour et l’ascension de Silent Servant et Rrose avant de se déchirer dans le chaos le plus total.
Que dire de plus ? Ce personnage discret est pourtant à l’image de sa musique. Indomptable, sombre, sans aucune concession, multiple pourtant. C’est un set d’une grande violence qu’il a délivré ce soir là, violence dans la forme, mais aussi violence symbolique, entre techno brute et dopée au speed, house fiévreuse et relents post-punk et indus crades, faisant éclater les barrières auxquelles les années 2000 nous avaient progressivement habitués. C’est un titan provocateur et sympathique qui a répondu à nos questions. Sauvage.

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1) Downwards, le label que tu as créé avec Female il y a maintenant 20 ans reste aujourd’hui l’un des plus respectés en matière de techno. Quel était l’objectif à l’époque ? Penses-tu que vous l’avez atteint aujourd’hui ?

- L’objectif principal est, était et sera toujours de sortir nos idées, de concrétiser notre musique aussi vite que possible. L’idée, c’est de pouvoir faire ça dans l’instant, de la meilleure manière possible. C’est une question d’instinct.

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2) Tu aimes multiplier les projets, les alias, les collectifs. Cependant, là où d’autres producteurs utilisent plusieurs noms pour explorer différents univers musicaux, les perspectives que tu développes sont souvent très proches. Penses-tu que travailler sous un seul nom impose des limites ? Quand est-ce que tu sais qu’un changement devient nécessaire ?

- Tout est une question de morcellement de ton ego. N’importe quel artiste aujourd’hui qui travaille sous un seul nom apporte son histoire, inclut sa personnalité dans sa musique, trop de choses au final. Si tu réduis ça, le mets à l’écart en changeant les noms et les projets, c’est une autre perspective. C’est un mélange de besoins stylistiques et personnels. Certaines personnes sont carriéristes, prennent des décisions pour construire une carrière, avoir plus de dates, vendre plus, mais d’autres prennent heureusement ces décisions d’un point de vue artistique. Tout est une question d’alternatives, pour moi. Encore une fois, je marche à l’instinct.

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3) Tu as toujours développé un paysage musical très sombre. Est-ce que pour toi la techno est intrinsèquement liée à la part d’ombre de la musique électronique ?

- Pas vraiment. D’une certaine manière, la techno de Détroit, au début, était très soul et portait un certain espoir. Mais lorsque les européens abordent la choses, tout devient naturellement plus sombre j’imagine… Pour ma part, c’est ce que j’aime, c’est comme ça que je vis, mais je ne pense pas que ça soit automatiquement lié. Ça peut paraître sombre, mais au final, si ça l’est vraiment, tu sais forcément de quoi il en retourne.

- Sur le plan esthétique, qu’est ce qui t’a inspiré ?

- Tout le monde, des Rolling Stones qui étaient influencés par Chuck Berry, aux Beatles inspirés par Gene Vincent, ou Bowie influencé par les Beatles ou Presley, tout le monde porte ses influences sur soi. C’est ce que je fait. J’ai grandi à une époque fantastique, la musique anglaise était au top, il y avait tellement de choses qui bougeaient, les années 80 ont été incroyables ! Je n’écoutais même pas de musique américaine, il y avait assez de trucs qui bouillaient ici.

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4) Sandwell District est aujourd’hui considéré comme un des projets techno les plus intéressants des 10 dernières années. Rétrospectivement, comment tu vois ces années aujourd’hui ?

- Hé bien… je ne sais pas trop. Je ne peux pas trop émettre un jugement sur ces années, tout simplement parce que je n’en ai pas un souvenir clair. C’est quelque chose qu’on a traversé. Mais je pense que je peux en être fier… je sais pas si j’en suis fier aujourd’hui, il me faut encore quelques années pour savoir si, au final, j’en suis fier ou non.

- Pourquoi avoir sorti un dernier mix (Fabric 69) en avril dernier pour clore le chapitre ?

- Parce que c’est 69. C’est juste sexuel ! A 100%, 69. On a fait ça en plein effondrement du truc. C’était génial, la plus Grande Escroquerie du Rock’n'Roll de tous les temps (ndr : référence au film de Julien Temple sur les Sex Pistols). Personne ne pouvait prévoir ça, mais il faut comprendre que les personnalités impliquées dans Sandwell District étaient explosives. Le milieu techno est un ramassis de connards chiants et ravagés. On avait ça, et on a fait une grosse teuf. Sandwell District était une machine rock’n'roll qui s’est emballée, s’est foutue en l’air et a démoli chacun d’entre nous au passage, jusqu’au bout. Il n’y a pas un seul label techno qui puisse en dire autant. On était des types à problèmes, de différents horizons. C’est une chose, que les gens aient aimé ça au final, mais c’est devenu un problème. C’était du rock, pas de la techno. La techno, c’est danser, s’aimer les uns des autres. Chiant. Nous, c’était de la destruction. 

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5) Tu as annoncé le lancement d’un nouveau projet, Jealous God, formé de Silent Servant, de James Ruskin et de toi-même. Bien sûr, ça n’est pas la suite de Sandwell District, mais ça intervient après la mort du label. Quelles sont les nouvelles perspectives que tu veux mettre en avant avec Jealous God ?

- Je pense que Jealous God est exactement ce qu’on aurait voulu faire avec Sandwell District. Mais on a une idée plus large de ce qu’on veut faire aujourd’hui. Avant tout, c’est un magazine, avec de la musique incluse. C’est pas vraiment un projet artistique, plus une question d’attachement à un objet.

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6) Tu avais convaincu Silent Servant de signer ses nouveaux travaux sur Sandwell District car à l’époque il n’avait rien sorti depuis 2002 et avait décidé de prendre un tournant plus post-punk, musicalement et visuellement. Est-ce que c’est une direction que tu aimerais d’avantage prendre aujourd’hui, vu qu’il est en charge du graphisme dans Jealous God ?

- John Mendez est au centre de tout dans Jealous God. C’est une des rares personnes dans la musique qui a une véritable éthique de travail. Il aime travailler, il aime faire aboutir les choses. J’aime ça, c’est la meilleure collaboration de ma vie. A un moment, on sentait comme une banqueroute artistique… mais après tout ce travail mis en commun, on sent qu’on est en train de produire énormément de bonnes choses. C’est un Fort Knox artistique (ndr : célèbre réserve fédérale d’or aux Etats-Unis)

- Au milieu d’une énorme crise ?

- Comme tu dis !__________________

7) En dehors de ce nouveau nom, à quels autres projets doit-on s’attendre ?

- J’ai une sortie bientôt sur Blackest Ever Black, ma seconde. J’enregistre aussi le nouveau Tropic of Cancer. Je produis juste le single de l’album, vu que je ne suis pas un membre officiel. Mais Camella n’est pas seulement une amie, c’est mon héro. Sérieux, ce disque va être dingue, elle a fait un travail incroyable.

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8) Bon, en fait, on a entendu dire par quelqu’un qui l’a entendu de quelqu’un que tu serais en fait très proche du mystérieux label Frozen Border. Tu pourrais nous en dire plus ?

- Je suis très très… très proche de Frozen Border. Le nom vient d’une chanson de Nico. Le mec qui a fondé le label est un vieil ami à moi. Un jour, on est allé voir la tombe de Nico à Berlin, au fond des bois. Je ne suis pas très proche artistiquement de ça, mais j’ai trouvé le nom, c’était mon idée.

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9) Comment tu vois la scène techno aujourd’hui ?

Il y a beaucoup de bonnes choses. Peut-être que dans dix ans je dirai que c’est de la merde, mais pour le moment je trouve qu’il y a de bonnes choses qui sortent. Ensuite, bon, ma musique, ça n’est pas de la techno.

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10) Beaucoup te considèrent comme une référence, pas seulement en termes de musique mais également en termes « d’éthique techno ». Tu penses qu’aujourd’hui un certain esprit tend à s’effacer ou au contraire à renaître ?

- Ça fait vingt ans que des gamins, c’est pas contre vous les gars, mais que des jeunes reviennent sans cesse avec cette question de savoir si la techno est morte. C’est le plus gros cliché qui soit. Bien sûr qu’elle est vivante ! La techno a connu plus de morts que n’importe quelle autre forme d’art. Tout le monde essaie de la tuer, mais j’avais déjà cette conversation en 1998. La techno est morte, la techno est morte, putain l’acid c’est mieux, la techno est morte !! Si t’as une pièce sombre avec des strobos, la techno sera grande putain, c’est simple. Je pense que ça parlera toujours à un groupe de gens, à l’écart, sombres, il y aura toujours ce rapport avec la musique.

- On a jamais dit qu’elle était morte !

- Ouais, mais moi je le dis. La techno est morte. Je l’ai ressuscitée. Tu l’as senti, t’as vu ça ?

- Clairement ! Et tu penses quoi de ces gens, ces puristes, par exemple les promoteurs qui refusent de booker des artistes qui jouent sur ordinateurs ? (ndr : Regis a joué ce soir là sur Ableton avec un contrôleur)

- Oh mon dieu c’est génial ! Ils devraient bannir ces enculés.

- Toi y compris ?

- Bien sûr, moi aussi. Ils devraient me bannir… non pas me bannir, me brûler !

- Sur scène, toi et ton laptop ?

- Ouais, ça ferait une super soirée ! Les ordinateurs sont abominables. Ceux qui font leurs sets avec ça sont la pire forme de vie qui ait existé.

1) Downwards, the label you created with Female about 20 years ago remains today one of the most respected imprints in techno music. What was the main objective at the time ? Do you think it has been reached today ?

- The main objective is, was and will always be to put our ideas down, to execute our sound as fast as we can. It’s all about the idea of releasing on the instant, the best way as possible. This is instinct, very natural.

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2) You obviously like to multiply your projects, your aliases, the collectives you are part of. But when other producers use different aliases to explore different musical approaches, you seem to work on very similar perspectives in each one. Do you think that producing under a single name induces limits ? When do you know that you need to make a change ?

- It’s about decentralising the DJ ego. Any big artist today who works on one name brings a lot of his own history with him, his personality, too much stuff. If you reduce it, take that away by changing names, it’s a completely different perspective. It’s a combination of stylistic needs and personal needs. Some people are careerists, they make decisions to make a career, to have more gigs, to sell more records, but others take decisions artistically, hopefully. It’s all about taking alternatives, for me. It’s, again, a question of instinct.

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3) You have always developped a very dark musical landscape. Do you think that techno music belongs to the dark side of electronic music ?

- Not really. In a way, the first Detroit techno music was really melodic and soulfull, with some kind of hope beneath this. But when europeans get involved, it’s naturally dark I suppose… For me, that’s what I like, I live in it, but I don’t think it’s linked. It may seem dark, but in the end, if it really is, you know where it comes from.

- In terms of aesthetics, what did inspire you ?

- Everybody, from the early Rolling Stones who had their influences from Chuck Berry, to the Beatles inspired by Gene Vincent, or Bowie influenced by the Beatles or Presley, everybody wears their influences on them. That’s just what I did. When I was a kid, I grew up in grand times in english music, with so much changes, the 80′s were fantastic ! I wasn’t even listening to american music, there was enough stuff boiling here.

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4) Sandwell District has been claimed to be one of the most exciting techno projects of the last decade. With a little time past since the end of the project, how do you see this today ?

- Well… I really don’t know. I can’t make a judgement about it, simply because I kinda have no memory of it. It’s something we really walked through. But I think I’m really proud of it… not sure if I’m proud of it yet, it has to take a few more years to realize if I’m proud of it in the end.

- Why releasing a last mix last april (Fabric 69) to close the chapter ?

- Because it was 69. It’s only about sex ! 100% about it, 69. This was in the middle of the breakup. This was absolutelly fantastic, this was the biggest Rock n Roll Swindle ever. You couldn’t have planned it, but you have to understand the personalities involved in Sandwell District, very explosive people. Everybody in techno is a bunch of fuck, it’s boring, fucked up. So we had this, and we threw a party, basically. Sandwell District was a really dangerous rock n roll machine, that would get fucked and would fuck each other up, completelly. There is no other techno label which could do that. We were problem people, fuelled by different things. That’s a thing that people liked it, but it was a problem. This was rock n roll, not techno. Techno is about dancing and loving. Boring. We were about destruction, that’s it.

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5) You announced a new project named Jealous God founded with Silent Servant and James Ruskin. It’s obviously not a sequel to SD, but it happens right after its closing. What are the new perspectives you want to push forward with Jealous God ?

- I think that Jealous God is exactly what we would do with Sandwell District. But we have a broader palet of what we want to do. First of all it’s a magazine with music in it. It’s not an art project, it’s more about an object worship.

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6) You convinced Silent Servant to release his new work on Sandwell District because at the time, he hadn’t any music out since 2002 and he had decided to take a more post-punk inspired turn, both musically and visually. Is it a direction you want to work on more today, as he is in charge of the graphic part in Jealous God ?

- John Mendez is central to everything in Jealous God. He is one rare person in music that actually has work ethics. He loves to work, he loves getting things done. I like that, it’s the best combination I’ve had in my life. At a time we felt like being in bankrupt, artistically, but now after all this work put together, I feel we’re getting high on this, it’s an artistic Fort Knox.

- In the middle of a huge crisis ?

- Yeah, you just said it !

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7) Aside from this new imprint, what other projects can we expect ?

- There is a record on Blackest Ever Black, again. I’m recording the new Tropic Of Cancer. I just produce the single of the album, as I’m not a member of Tropic Of Cancer. But Camella is not only a friend, she’s my hero. Seriously, the record is gonna be huge, she did an incredible job.

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8) Well, we’ve heared from someone who heared it from someone that you may be very close to the mysterious label Frozen Border. Could you tell us more about that ?

- I’m very very… very close to the Frozen Border. It’s named after a Nico song. The guy who founded this is a good old friend of mine. One day we walked together to Nico’s grave in Berlin, deep in the woods. I’m not close artistically to it, but I named it. The name is my idea.

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9) How do you see the techno scene today ?

- There’s a lot of great music hapenning. Maybe in ten years I would say that it’s shit, but there is today a lot of things that I like. When it comes to my music, of course, what I do isn’t techno.

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10) Many consider you as a reference, not only in terms of music but also in terms of what we could name « techno ethics ». Do you feel like today a certain spirit is tending to fade or to reborn instead ?

- For 20 years kids, and it’s not against you guys, but young people come again and again with this question. This « death » is the biggest cliché ever. Of course it’s alive ! Techno has suffered more deaths than any other art form. People have tried to kill it, but I had this conversation in 1998. Techno is dead, techno is dead, fuck this acid is bigger, techno is dead ! If you’ve got a dark room with flashing lights, techno is gonna be fucking big, and that’s all you know. I think it definitelly speaks to this group of people, isolated, dark-minded, there will always be this relation.

- We’ve never said it was dead, actually !

- Yeah, but I say that. It is. Techno is dead. I’ve revived it. You just feel it, did you see it ?

- Sure ! And what about those people, those purists, like promoters banning artists playing on laptop ? (ndr : Regis played that night on Ableton and controler)

- Oh god I think it’s brilliant ! They should ban these fuckers.

- Including you ?

- Of course, including me. They should ban me. Not ban me they should burn me !

- On stage with your laptop ?

- Yeah, could be the best show ever ! Laptops are awfull. Those playing on them are the most disgusting human form ever.

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    2 Comments

    1. Tampopo 9 août 2013 at 2:10

      Très très bien cette interview.
      Le mec est très drôle.

      Et bravo pour votre site !
      Joli travail.

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