SSS Interview : Sean Piñeiro [FR/ENG]

Après son podcast exclusif, Sean Piñeiro répond à nos questions au sujet de son premier album, Saved Once Twice, à paraître dans quelques jours.

Sean_Pineiro©Matthias_Heiderich06
Par Aurélien Bonvoisin
Publié le 20 juin 2014 | 12:37

Il y a une semaine, nous avions la chance de vous offrir, en guise d’introduction à l’univers sonore de Sean Piñeiro, un podcast exclusif mixé par ses soins, connectant Huerco S. et Nina Simone à John Cage. A l’approche de la sortie de son album Saved Once Twice, tout simplement l’une des plus belles découvertes de l’année, le 23 juin, l’artiste répond également à nos questions afin de s’y préparer :

1) Tu as signé sur Ki Records après leur avoir envoyé une demo à la fin de l’année dernière. Est-ce que l’album était déjà terminé à ce moment-là, ou bien est-il venu après ? A quel point le label a-t-il eu une influence sur le produit fini ?

L’album n’était même pas à moitié complété au moment où a été prise la décision de faire un disque chez KI. Le label n’a pas eu d’influence, et en même temps beaucoup d’influence. Pour expliquer : Ki Records ne m’ont pas fait de requête spécifique sur ce qu’ils attendaient de moi, ils m’ont juste demandé des morceaux. Tout ce qu’ils voulaient, c’était suffisamment de morceaux pour un vinyle. Je n’ai pas ressenti de pression dans le sens d’un compromis. D’autant que j’avais le contrôle total sur les morceaux qui seraient sur l’album, ils n’ont pas sélectionné des morceaux à partir d’un ensemble plus vaste. Mais d’un autre côté, le fait que Ki m’ait laissé carte blanche m’a rajouté de la pression, parce que je voulais faire quelque chose dont je sois vraiment content. Du coup, j’ai continué à écrire de plus en plus de morceaux, et à la fin j’en avais assez pour sortir un album double vinyle. C’était vraiment la situation idéale pour moi.

2) Même si deux singles extraits de l’album ont été publiés avant lui, Saved Once Twice est vraiment ton premier disque, alors que cela prend parfois des années, voire des décennies, pour des artistes dans le champ des musiques électroniques de réaliser un long format. Est-ce que tu avais le sentiment que ta musique correspondait plus particulièrement à ce format ? Comment est venue l’idée de faire un album ?

Oui, je pense que ma musique correspond à ce format à cause de son esthétique. J’ai grandi en écoutant des albums, et pour moi un véritable album est quelque chose qui nécessite une attention à un niveau plus large. C’était un défi auquel je voulais vraiment me confronter pour le surmonter. A la base, l’idée était de publier un single avec un morceau sur chaque face du disque. Je dois avouer que cette idée me gonflait vraiment, parce que je pensais que si je sortais seulement deux des morceaux, les autres ne sortiraient jamais. Mais finalement, j’ai envoyé un morceau à Ki Records et ça a changé leur point de vue.

3) Je trouve que ta musique trace des parallèles avec d’autres arts : les fils qu’elle développe dans le cadre de l’album sonnent par exemple presque comme un poème sonore, ou une « histoire sonore » pour reprendre le terme employé dans ton dossier promo. Tu affirmes toi-même que les samples sur l’album viennent de nombreuses sources : est-ce que d’autres arts, par exemple la littérature, ont pu influencer tes travaux ?

Oui, en fait la littérature était une influence pour l’album, plus particulièrement le livre The Teachings of Don Juan : A Yaqui Way of Knowledge de Carlos Castañeda. Dans ce livre, il y a un parallèle entre l’étude d’anthropologie du personnage principal et sa quête personnelle de savoir. J’aime bien l’idée que quelque chose d’aussi stricte que le monde académique puisse pousser, initier des forces contradictoires. J’ai ressenti cette même lutte en faisant de la musique pendant toute ma vie.

4) Tu as déménagé d’Utrecht vers New York City pour étudier la composition musicale. Est-ce que tu écrivais déjà beaucoup de musique avant ? Est-ce que c’était important pour toi d’avoir un arrière-plan théorique, et est-ce que ces études ont changé beaucoup dans ta façon d’écrire de la musique et de comprendre cet art de manière générale ?

Je faisais beaucoup de musique avant d’arriver à NYC. A cette époque, je me concentrais vraiment principalement sur le piano. Je composais, j’apprenais des pièces classiques et du jazz, et j’étudiais la théorie musicale. Ces études de théorie n’avaient vraiment rien à voir avec ma production musicale à ce moment. Mes études de composition musicale ont en revanche tout changé : sur beaucoup de niveaux, ça m’a aidé à me sentir plus détendu sur la manière dont les sons marchent ensemble. C’est-à-dire que les règles des théories de la musique occidentale ont tellement changé au cours du temps, que j’ai appris à ne pas considérer la théorie musicale comme une science dure, ou comme une méthodologie pour diriger la construction d’harmonies, de mélodies ou de sons. Avant d’étudier ça, j’avais toujours peur de ne pas faire les choses comme il fallait, comme s’il fallait les faire d’une véritable manière. En fait, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas de véritable manière, et ça m’a aidé à me sentir plus libre en composant.

5) L’une des choses que je trouve marquantes dans ta musique est qu’elle fait se cotoyer un grand nombre de sons différents, qui viennent de sources très variées, en les déconnectant de ces sources pour créer un nouvel ensemble musical. Cela apporte une certaine mélancolie au son, ce qui rend le tout très spécial. Comment est-ce que tu écris tes morceaux en général ? Est-ce que tu collectes des sons avant de choisir lesquels utiliser dans telle ou telle pièce ? Est-ce que tu utilises des sons qui reflètent certaines parties de ta vie ensemble dans un morceau spécifique ?

Hmm.. C’est une question difficile. Honnêtement, je ne sais pas vraiment comment je fais des morceaux, c’est très chaotique. Je suis toujours en train de collecter des samples, et j’ai quelques dossiers remplis de samples que j’aimerais utiliser. J’utilise beaucoup mon intuition quand je compose. Je me dis : « Je vais utiliser un sample d’un vieux film ou d’une pub », et je commence à récolter des morceaux de son à partir de ces sources. Je ne sais jamais vraiment pourquoi ou comment je vais les utiliser, mais au bout du compte ça marche… et dans beaucoup de cas ça ne marche pas.

6) Chaque morceau de l’album donne l’impression d’être parfaitement écrit, avec des détails subtils pour compléter le tableau. Est-ce que tu as réfléchi à l’idée d’un live show ? Si oui, est-ce que tu essaierais de recréer les atmosphères et morceaux de l’album, ou partirais plutôt pour une approche différente ?

J’ai passé beaucoup trop de temps à penser à ça. Finalement, ma conclusion est de ne pas faire de live show pour jouer l’album. Je ne dis pas que je ne ferai jamais de live show à l’avenir, mais ça ne sera pas cet album. Je pense que cet album est une expérience d’écoute personnelle, et les morceaux sont composés de la manière dont je veux qu’ils sonnent. Je n’ai pas envie de les changer ou de les re-créer. Pour le moment, mes projets sont des DJ sets. Plus tard, je ferai un live show qui sera basé sur l’improvisation, et qui n’aura pas de liens stricts avec la musique que je publie.

7) L’album donne vraiment l’impression d’un ensemble cohérent, avec des morceaux se connectant pour former une oeuvre d’art plus large. Comment est-ce que les morceaux qui ont été extraits pour les singles ont été choisis ? Est-ce que tu trouves qu’il était important que les gens puissent les écouter dans un autre contexte avant ?

Tout d’abord, merci de dire que tu trouves que l’album sonne comme un ensemble cohérent. C’est vraiment important pour moi. Les morceaux choisis pour les singles ont été sélectionnés parce qu’ils pouvaient plaire aux gens. En gros, ces morceaux sont publiés en tant que singles pour dire au monde « Salut, je suis Sean. Est-ce que vous aimez ces deux morceaux ? Super, alors vous aimerez mon album qui sort le 23 juin ». Je ne pense pas que les morceaux devraient être écoutés hors du contexte de l’album, mais c’est malheureusement le monde dans lequel on vit. Il faut attirer l’attention des gens et leur donner un avant-goût avant de servir le plat principal.

8) Je trouve que la pochette de l’album reflète parfaitement la manière dont il sonne – flou, mais avec une main humaine que l’on peut toujours sentir tout autour. Qui a fait l’artwork ? Est-ce que tu as eu ton mot à dire ?

Une nouvelle fois, vraiment merci pour ces compliments. Katharina Poblotzki est la photographe, et la graphiste qui a travaillé sur la pochette est Zara Zerny. J’ai vraiment eu de la chance d’avoir leur aide. Et j’ai en effet eu mon mot à dire sur la façon dont c’était fait. Je peux être vraiment chiant avec ce genre de trucs : je pense que j’ai rendu Zara un peu folle en changeant toujours d’avis, mais je suis super content du résultat final.

9) Alors que ta musique utilise des éléments qui proviennent de ton environnement et de sources très différentes, y entendre des paroles est très rare – quand tu utilises des voix humaines, elles forment généralement des sons sans sens particulier. Je trouve que ça rend le morceau  « Tunnel To Castle » très spécial, avec cette question énigmatique qui revient, « why is nature always called mother nature? », comme pour ajouter un degré de mystère. Est-ce que ton but était de questionner l’auditeur, tout en le laissant trouver sa propre interprétation de la musique ? Tu affirmes que certaines de ces pièces sont des « anecdotes » de ta vie, avec des morceaux évoquant certains endroits : est-ce que c’est important pour toi que les auditeurs puissent à leur tour s’approprier ces titres dans leurs propres anecdotes ?

C’était vraiment mon but de créer un fil narratif avec ces différents morceaux et à l’intérieur de l’album dans son ensemble, pour faire un effet plus important sur l’auditeur, et aussi pour moi-même en tant que musicien. Ce n’est pas vraiment important pour moi que les auditeurs intègrent ma musique dans leur propre histoire. Ca peut donner l’impression d’être contradictoire, mais ce que j’essaie de dire, c’est que ce fil narratif était utilisé pour avoir un impact sur l’auditeur, pas pour que l’auditeur noue ce fil dans sa propre vie, même si c’est bien sûr possible.

10) Une dernière question : « why is nature always called mother nature? »

Hahahahahah !!! Celle-là m’a vraiment fait marrer, hahaha. La réponse se trouve dans la source du sample. En 1946, on pensait donc ceci : « Pourquoi appelle-t-on toujours la nature, mère nature ? Peut-être que c’est parce que comme chaque mère, elle organise discrètement une grande partie de notre vie, sans que l’on réalise à un moment qu’il y a une femme au travail derrière ».

Last week, we were proud to offer you an exclusive Sean Piñeiro podcast, connecting Huerco S., Nina Simone and John Cage, as an introduction to his sound universe. As the release of his first album, Saved Once Twice – one of this year’s most beautiful debut -, is around the corner (June 23), he also answers our questions to prepare for it :

1) You got signed to Ki Records after sending them a demo in late-2013. Was the album already completely done by then, or did it come afterwards? How much did the label have an influence on the final record?

The album was not even half way completed by the time the decision had been made to do a record with KI. The label had no influence and a great deal of influence at the same time. Let me explain : Ki Records made no specific demands or requests of what they needed from me. They just asked for tunes. All they wanted was enough tracks for one vinyl. I didn’t feel pressure in a sense that I had to compromise. Furthermore, I had complete control over what tracks would be on the album. (Ki Records did not pick and choose tracks from a larger pool of tracks.) On the other hand, because Ki gave me the green light I put en extra amount of pressure on myself in order to make something I was happy with. Thus I continued to make more and more tracks. In the end I composed enough tracks for a double vinyl album. This was definitely an ideal situation for me.

2) Even though two singles extracted from the album are to be released before it, Saved Once Twice is pretty much your first record, whereas it sometimes takes years or decades for artists within the electronic field to release a long-format record. Did you feel your music fit this format more specifically? How did you come up with the idea of making an album?

Yes I do believe my music fits the format of a record based off of its aesthetic. I grew up listening to albums and for me a proper album is something that requires attention at a macro level. This challenge was something that I really wanted to confront and realize. Initially there was an idea of releasing a single with one track on each side of a record. I must confess this idea really pissed me off because I felt that if I only released two of the tracks I wouldn’t release the other ones. Finally I sent Ki Records a track that changed their mind.

3) I feel like your music brings parallel with other arts: the threads it develops within the frame of the album, for instance, almost feel like a sound poem, or a « sound story » – as said in your press release – to my ears. You state that samples in the album come from a variety of sources: were other arts, such as literature, an influence for your works?

 Yes in fact literature was an in influence in this album. Specifically the book titled The Teachings of Don Juan : A Yaqui Way of Knowledge by Carlos Castañeda. In this book there is a parallel between the main character’s formal study, which in is Anthropology, and his own personal quest of enlightenment. I like the idea that something so strict like academia can spur on or initiate opposing forces. I felt this exact struggle while making music my whole life.

4) You have moved from Utrecht to New York City in order to study music composition. Were you already writing a lot of music before doing so? Was it important for you to have a theoric background for it, and did studying composition change a lot of things in the way you write music, and understand this art in general?

I was making a lot of music before I arrived in NYC. At that time I was focusing almost all my energy on the piano. I was composing, learning classical and jazz pieces as well as studying music theory, so studying music theory really had nothing to do with music production for me at that time. My studies in music theory and composition changed everything for me. In many ways it helped me feel more relaxed about how sounds work together. What I mean by this is that the rules of Western music theory have changed so much throughout history that I learned not to treat music theory as a strict science or a methodology to govern how I construct harmonies, melodies or sounds. Before I studied music theory I was always worried that I wasn’t doing things right, like I needed to do it the proper way. After studying music theory I realized there is no proper way and this helped me feel freer while composing.

5) One thing I find is striking with your music is the way it brings together a lot of various sounds, coming from radically different sources, and how it disconnects them from these sources to create a new musical whole with them. This brings a degree of melancholy to the sound, which makes for a very special experience. How do you typically write tracks? Do you collect sounds and choose which to use in which piece afterwards? Do you put sounds that reflect certain parts of your life together in specific tracks ?

Hmm…. This is a tough question. Honestly I’m not really sure how I make tracks. It’s extremely chaotic. I’m always collecting samples and I have a few folders filled with samples that I would like to use. I also use my intuition a lot while working. I think to myself : “I’m going to use a sample from an old movie or from a commercial” and then I just start taking pieces of audio from these sources. I don’t really know why or how I’m going to use them but in the end it works… and many times it doesn’t work.

6) Each piece of the album feels carefully crafted, with subtle details everywhere to complete the picture. Have you thought about doing live shows? If so, would you try to recreate the atmospheres and tracks contained within the album, or try to go for a different approach?

I have spent way too much time thinking about this issue. I finally came to the conclusion that I will not perform the album as a live show. That’s not to say that I will not do a live show in the future, it just won’t be this album. I feel like this album is a personal listening experience and the tracks are composed in the way that I want them to sound. I have no interest in changing or recreating them. My plan for the moment is to DJ. At some point in the future I will create a live show that will be improvisational in nature and will not have strict parallels to the music I release.

7) The album very much feels like a cohesive whole, with tracks connecting to each other to create a bigger piece of art. How were the tracks that were extracted from it for the pre-release singles chosen? Do you think it was important for people to be able to listen to them in another context beforehand?

First off, thank you for saying that you feel like the album feels like a cohesive whole. That means a lot to me. The tracks that were selected for the singles were chosen on the basis of public appeal. Essentially these tracks are going to be released as singles in order to say to the world : “Hello, I’m Sean. Do you like these two songs I made ? Good, then you will like my full album coming out on June 23rd.” I don’t think the tracks should be listened to out of context. But alas, this is the world we live in.First off, thank you for saying that you feel like the album feels like a cohesive whole. That means a lot to me. The tracks that were selected for the singles were chosen on the basis of public appeal. Essentially these tracks are going to be released as singles in order to say to the world : “Hello, I’m Sean. Do you like these two songs I made ? Good, then you will like my full album coming out on June 23rd.” I don’t think the tracks should be listened to out of context. But alas, this is the world we live in. We need to get peoples’ attention and give them a taste of something before the main course is served.

8) I think the artwork for the album perfectly reflects it sounds – blurred but with a constantly-perceptible human touch surrounding it all. Who made it? Did you have any say in the way it was done?

Again, thank you so much for your compliments this time on the artwork. Katharina Poblotzki is the photographer and the graphic designer who worked on the cover was Zara Zerny. I really lucked out to have their help for the cover. Yeah I did have some say on how the cover was done. I can be really anal when it comes to stuff like this. I think I drove Zara bit crazy with how much I changed my mind but the end result is something I’m very happy with.

9) Though your music uses elements coming from your environment and from a variety of sources, hearing human words in it is quite rare – when there are human voices, they are usually nonsensical or chanting. I felt this made « Tunnel To Castle », towards the album, a very special track, with this enigmatic question: « why is nature always called mother nature? », as if to add a degree of mystery to the record. Was it your intent to ask listeners questions, but to let them find their own interpretations of the music? You state that some of these pieces are « anecdotes » in your life, with sounds that remind you of certain places: is it important for you that the listeners are in turn able to make these pieces their own, as part of their own anecdotes?

It was very much so my intent to create a narrative within the different pieces and within the album as a whole in order to create a stronger impact on the listener and also for my own personal reasons as a musician. It’s actually not important to me that the listeners make my music tie in to their own story. It might seem like the first part of my answer contradicts the second part so let me explain. What I am simply trying to say is that the narrative qualities were used to create an impact on the listener and not for the listener to tie the narrative in to heir own life… although this is obviously a possibility.

10) Last one : why is nature always called mother nature?

Hahahahahah !!! This one made me laugh out loud. Damn. The answer is found in the original source material of the sample. In 1946 it was thought that : “Why is nature always called mother nature ? Perhaps its because like any mother she quietly manages so much of our living without our ever realizing there’s a woman at work.”

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