Retour sur Waajeed, Invincible et Shigeto au Hangar d’Ivry

Brouillant les frontières entre culture hip-hop et électronique, Waajeed & Invincible ont fait danser les spectres de Detroit.

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Par Aurélien Bonvoisin
Publié le 13 février 2014 | 14:48

Photos : Stéphane Odrobinski

Où placer les frontières de la musique électronique ? La question, qui se pose dès lors qu’apparaît la volonté d’établir un projet éditorial cohérent, a pourtant rarement été aussi peu pertinente qu’en 2014, alors que les tactiques de production électroniques s’étendent de plus en plus loin au-delà de leur propre univers.
Le hip-hop est probablement le courant pour lequel la question apparaît la plus insoluble, au vu des constants échanges entretenus entre culture électronique et culture hip-hop depuis leur apparition. La situation paraît plus complexe encore aujourd’hui, alors que les courants beats, wonky, parmi d’autres, paraîssent se situer à mi-parcours des deux. Ces échanges se font parfois plus singuliers, orientés autour d’un personnage particulier : parmi ces figures, celle de J Dilla apparaît évidemment comme fondamentale, tant le producteur de Detroit a eu d’influence sur la scène électronique au cours des quinze dernières années.

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Autant de raisons qui paraissaient justifier parfaitement le choix d’ouvrir notre série de Reports en évoquant le plateau ayant réuni le 11 février les légendes Waajeed et Invincible, ainsi que Shigeto, affilié à Ghostly International, au Hangar à Ivry. Dernière date de la tournée commune de Waajeed et Invincible, celle-ci coincidait également presque jour pour jour avec le huitième anniversaire de la mort de Dilla, dans une forme d’hommage infiniment mérité au saint-patron de la scène de Detroit.
L’occasion, également, de souligner la démarche originale du Hangar, qui organisait avant le concert une conférence d’Invincible sur les dynamiques artistiques dans le cadre de la crise sociale traversée par Detroit, à laquelle nous n’avons malheureusement pas pu assister.

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Face à un public très éclectique, c’est Shigeto qui ouvre la soirée vers 20h45. Muni d’un Mac redécoré aux couleurs de son écurie Ghostly, d’une surface MIDI et d’une batterie qui occupera une majeure partie de la seconde partie de son set, le Michiganais ne prend pas la peine de ménager son audience, la plongeant immédiatement dans son univers aux confins du wonky et du instrumental hip-hop. L’énergie dégagée sur scène contraste avec l’aspect planant des premiers titres, qui mêlent des beats glitchés d’une grande profondeur à des scintillements saupoudrés sur des nappes de basses. L’artiste tire tout le potentiel de son matériel, jouant intelligemment de sa surface pour faire tomber ses beats là où on ne pouvait les prévoir. Shigeto gagne en tout cas très rapidement, au fil de l’enchaînement de ses tracks, l’approbation du public. Les beats fondent les uns dans les autres, se parant parfois d’autres influences, à l’instar de certains breaks affichant des aspirations dubstep ou jungle.
Shigeto s’installe finalement derrière son kit de batterie : si l’on a au départ du mal à saisir tout l’intérêt de cette intégration, organisant une seconde partie de set plus classique, on finit par se prendre au jeu face à la précision de son jeu et l’énergie dégagée. S’autorisant même quelques solos salvateurs, l’artiste peut se targuer d’avoir convaincu la salle – comble –, et nous-mêmes par la même occasion.

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15 minutes plus tard, et Waajeed vient s’installer derrière ses platines, synchronisées à un projecteur vidéo pour des images en adéquation avec les beats distillés. Le cap est immédiatement fixé : Waajeed – qui jouera le rôle de DJ – évoque Dilla, qui avait publié sur son propre label Bling47, alors que des images saccadées de Detroit envahissent l’écran. Invincible, l’une des MCs les plus brillantes de sa génération, le rejoint bien vite et épate de son aisance : si son flow sec et rapide met un peu de temps à se mettre en place, on s’y retrouve vite, l’artiste ne plaçant pas toujours ses mots là où on les attend, mais toujours là où il faut. Les beats, dans la plus pure tradition de Detroit, sont souvent anxiogènes, toujours minimalistes, fondés sur des drums organiques et de lourdes basses.
Si les rangs se clairsèment peu à peu, Invincible se permet de jouer avec le public, avant de retourner à son déferlement lyrique soutenant la puissance des beats joués. Les classiques y passent, conservant toute leur force évocatrice : l’ode au hip-hop « Shapeshifters », « Keep Goin » et le fabuleux « Sledgehammer », dont le beat n’a de cesse de nous retourner. La complicité entre les deux artistes est palpable, même si Waajeed s’efface nécessairement derrière la démonstration offerte par son acolyte.
Pour clôre la soirée, et leur tournée par la même occasion, le duo invite Shigeto à revenir à son kit de batterie pour un jam/freestyle improvisé qui vient une nouvelle fois brouiller les cartes : alors que Waajeed annonce avoir trouvé parmi ses dossiers « the most Detroit shit », Invincible évoque au micro Underground Resistance et Juan Atkins plutôt que Black Milk et Phat Kat. Le ton est donné : Waajeed enchaîne les classiques de Model 500 et Drexciya, soutenu des rythmiques hip-hop de Shigeto et d’un freestyle proprement hallucinant délivré par Invincible. Le duo nous gratifie finalement d’un titre exclusif en rappel qui sonne comme une annonce : les spectres de Detroit continueront bel et bien de nous hanter.

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