The Ashes Of Piemonte – Winter’s Fire

Si l’on cherchait quelque chose qui viendrait hanter nos esprits, Winter’s Fire a de ce point de vue dépassé toutes nos espérances.

The Ashes Of Piemonte – Winter’s Fire (Seeksicksound Review)

7.8

10

Par Raphael Lenoir
Publié le 29 avril 2013 | 18:39

Histoire de religion et de sang, celui qui coula entre les contreforts de la vallée Piémontaise, là où les cadavres gisants, transformés en cendres, nourrissent encore la terre et hantent nos mémoires. Cette histoire débute par l’incompréhension du catholicisme devant la perte de nombre de ces fidèles lors du schisme protestant. Papes et évêques se succèdent et, face à cette hémorragie, ces « hérétiques » innocents se retrouvent condamnés par des hommes dont tout leur échappe. Les pires dictateurs du 20e siècle feraient une pâle figure devant la monstruosité et l’absurdité des actes commis par l’obscurantisme religieux. Et tout cela pour la gloire d’un même dieu…

Les pâques vaudoises (ou piémontaises) se déroulèrent en 1655, quelques temps après les croisades qui, eux aussi, firent nombres de morts. S’éloignant des doctrines catholiques, les vaudois sont excommuniés et doivent quitter leurs terres sous 20 jours, sauf si bien sûr ils acceptent de revenir à leur ancienne religion. Contre toute attente, les habitants choisissent la foi plutôt que leur terre natale et quittent la vallée pour se réfugier vers les hauteurs alpines. Le duc de Savoie, sur ordre de la papauté, envoie les troupes pour ramener les habitants à leur ancien foyer.
Mais tout ceci n’est qu’une ruse : le massacre est ordonné et les quelques 40 000 soldats, pillent, violent, mutilent, tuent hommes, femmes, enfants et leurs font subir des horreurs que nous avons grand peine à imaginer. La terre, elle, restera à jamais marquée par ce massacre, tandis que des artistes eux, tentent de rendre hommages à ces habitants morts pour leur foi. En effet, Le poème de John Milton paru quelques années après cette tragédie, appelle à la vengeance divine pour qu’enfin, justice soit faite.

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est le premier album de The Ashes Of Piemonte, intitulé Winter’s Fire (sorti en mars), qui ressasse l’histoire de ces cendres consumés, de ces souvenirs presque oubliés. Sous ce pseudonyme se cache deux hommes reconnus, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de l’anglais, Wil Bolton (a.k.a Cheju) et de l’italien Lee Norris, plus connu sous les noms de Nacht Plank ou Norken. Sur l’année passée ils recensent à eux deux 6 longs formats (Under A Name That Hides Her, Collane de Wil ou Micro Donjuan, María Sabina Cubensis de Lee avaient alors agréablement chauffé nos écoutilles).
Winter’s Fire marque donc leur première collaboration et est sorti sur l’excellent label géré par Colin Herrick, Time Release Sound, en édition Deluxe (avec un packaging encore une fois sublime mais à un nombre très limité) et la « normale ».

 

Il semblerait qu’un rêve vienne de commencer avec Isola, doux morceaux bercé par le bruit du clocher de cette église lointaine. Les nappes ambiantes vaporeuses, agrémentées de fields recordings épars de Lee nous réconfortent tandis que la guitare de Wil guide notre chemin parmi la vallée du Piémont. Tout semble si léger, les oiseaux nous tiennent compagnie à la bordure de cette rivière, le temps s’allonge. Bref, tout va pour le mieux. Ces deux artistes captent consciencieusement les divers paysages, et les retranscrivent de façon si fidèle que nous n’avons point de peine à imaginer les décors. C’est comme si les deux compères avaient l’art de s’imprégner de l’histoire des lieux et de la faire jouer devant nous, dans une sorte de danse lascive.
Les paysages s’assombrissent sur Under The River, les quelques notes au piano sont absorbées par les vagues de bruits ambiants. Une répétition qui s’installe et qui arrive à son paroxysme sur la fin avec des éléments électroniques pour le moins inattendus et qui confère à  ces compositions un caractère hypnotique bien particulier. Ils interviennent comme un anachronisme dans ces textures médiévales et révolues, et ont une sorte d’emprise quelque peu dérangeante sur nous.

Le rêve se transforme progressivement en songe aux allures cauchemardesques sans pourtant en avoir vraiment l’air sur Ordained By Winter’s Fire puis sur les titres suivants. Tandis que l’on avance dans ces paysages embrumés, le temps inverse sa course, la route devient chemin, puis celui-ci fait place à un vaste champ dans l’ombre de ces montagnes nous cernant de toutes parts. Nous apercevons alors les cendres des massacres sur Faraway, elles se dessinent encore plus nettement sur God On The Hill. Les os, le sang. Tant de sang.

« Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d’autres, à demi brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés. » Voltaire, Candide.

C’est tout à fait cela. Mais point de héros dans ce tableau insoutenable. L’ombre de la religion disparaît enfin, les corps s’effacent de notre vue, mais leur souvenir, eux, restent bien là, effrayants mais bien réels.

 

Si l’on cherchait quelque chose qui viendrait hanter nos esprits, Winter’s Fire a de ce point de vue la dépassé toutes nos espérances. Les ambiances sont toujours aussi minutieusement travaillées et la musique ne s’est jamais montrée aussi vivante et morte à la fois que sous l’égide de ces deux compositeurs. On en attendait certes pas moins de ces deux protagonistes, mais une véritable âme semble cette fois-ci se réveiller et émerger de ces mélodies provenant d’une époque révolue.
Cet album restera un hommage unique en son genre, peuplé d’esprits et de spectres dont les cendres volettent encore quelque part aux confins du piémont. N’ayez pas peur de parvenir à les attraper.

 


Tracklist :

1. Isola
2. Under the River
3. Ordained By Winter’s Fire
4. Faraway
5. God on the Hill
6. Under the Shadow of Religion
7. Sacred Micrology

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