The Green Kingdom – Dustloop : Memory Fragments

En apparence paisible, cette brillante réussite soulève bien des questions insolubles.

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7.8

10

Par Raphael Lenoir
Publié le 3 avril 2013 | 18:31

Dès sa naissance, l’étude du temps a fasciné l’Homme. Aussi abstrait que réel puisse être ce concept pour nous qui, chaque jour, le voyons défiler sans rien pouvoir faire, il a néanmoins fait pencher nombre d’intellectuels et d’artistes sur cette éternelle questions. Philosophes, écrivains, peintre, sculpteurs etc. espéraient avec leurs oeuvres enfin pouvoir déjouer notre maître à tous et acquérir une certaine forme d’immortalité. Les musiciens ne sont pas en reste, et récemment, ce sont des œuvres comme Field Rotation – Fatalist (The Repetition Of History), Timelapse de Ludovico Einaudi ou encore l’album qui est au coeur de ces ligne, The Green Kingdom – Dustloops : Memory Fragments qui ont marqué nos esprits et perpétuent la lignée des producteurs s’intéressant aux effets du temps, aussi dévastateurs soient-ils.
Originaire de la très célèbre ville qui a enfanté la techno, Détroit, Mike Cottone produit sous l’alias The Green Kingdom depuis 2006 sous un style assez expérimental, mi folk, mi ambiant avec un zeste de fields recordings. Pas de collaborations pour Mike mais une discographie très fournie avec une poignée d’EP et d’albums au compteur. Dustloops : Memory Fragments est le deuxième album de l’artiste sorti sur l’excellent label français SEM, plateforme dirigée par Alexandre Navarro, lui-même excellent artiste et fin dénicheur de talents.
Avec ce dernier long format, The Green Kingdom nous amène à contrario de toutes ces anciennes productions, en s’orientant vers une musique plus dub, plus rythmée et lascive, chose qu’il n’avait encore jamais fait. Woolgathering, morceau inclus dans le superbe Egress sorti l’année dernière sur Home Normal laissait présager ce changement pour le meilleur.

 

Ainsi donc c’est un beat suave qui vient nous accueillir sur le premier titre dust_rds et qui ne nous quittera plus tout au long de l’album. Régulier, doté d’un groove imparable, presque inimaginable auparavant pour l’artiste, ce tempo langoureux est légèrement appuyé mais pas trop. Maitrisée et mesurée, c’est la pulsation du temps qui s’égrène, doucement mais sûrement. Que le voyage commence.
Nous aurions sans doute dit que Green Being fait l’effet d’une claque s’il n’était pas aussi serein, si calme et entraînant à la fois. Nous ne pouvons désormais plus nous empêcher de dodeliner de la tête, devant cette mielleuse onctuosité. Mais attention, ce n’est pas de la vulgaire béchamel que nous concocte Mike Cottone, loin de là… Les nappes sont légèrement industrielles, clin d’œil à sa ville native, mais cela va plus loin : c’est un espace naturel qui semble surgir de cette crasse et de cette rouille rongeant peu à peu le métal. A l’instar d’une usine désaffectée dans laquelle la nature reprend peu à peu ses droits.
La guitare, toujours au rôle centrale, appuie ce côté groovy tandis que les synthés réservent la part mystérieuse des titres. Des voix semblent émaner de ces volutes de fumées mais leur origine reste inconnue, comme piégées dans ces souvenirs évaporés. En effet, le titre de l’album n’a rien du hasard, et c’est ainsi que l’on plonge tête la première dans notre mémoire viciée par le temps. Ces fields recordings forment comme des craquelures, et agissent comme des micros fissures dans l’espace-temps qui s’agrandissent au fur et à mesure. Elles seront bientôt de la taille d’une crevasse et nous serons alors engloutis dans les limbes.

Notre esprit s’embrume de ces arabesques suaves, l’univers nébuleux prend forme autour de nous mais ne prend pas de sens, et déjà, notre mémoire semble nous jouer des tours. Constat amer, la vie est routinière, semblable à une boucle dont personne ne peut se défaire. Ce qu’il nous reste, ce sont nos souvenirs ou plutôt leurs fragments, car quoi de plus incertain qu’un souvenir ? Ce dont nous nous remémorons l’avons-nous vécu tel quel ? Car inconsciemment notre cerveau sélectionne nos souvenirs, en garde quelques-uns et déforme les autres. Et c’est cela qui prend vie dans cet album : cette capacité qu’à notre propre esprit, notre part d’inconscience de modifier voir supprimer nos souvenirs à notre total insu, sans que nous nous apercevons de quoi que ce soit, créant une sorte de bonheur factice car arrangé. Le bonheur ne se vit pas, il se souvient, c’est un fait et rien ne peut y remédier. Dès lors si notre mémoire est affectée, comment pouvons-nous être certain d’être vraiment heureux, nous, les protagonistes de notre vie mais dont les souvenirs en forment une autre ?
Nous avons l’impression d’entendre du Geskia ! sur Seebreeze, ou alors de se frotter aux ambiances de Replica d’Oneohtrix Point Never, tandis que la pulsation syncopée ferait penser à un Warp des années 90. Tout se mélange et rien n’a vraiment de sens. Au bord de la mer sur Film Day, sous une chute sur Ambin5… Une harpe vient d’apparaître sur Dustloop4, aussi insolite que cela puisse être, elle s’intègre parfaitement bien aux ambiances sourdes et poussiéreuses ; mieux, elle illumine l’autre côté de cette cataracte où l’oubli de soi est la seule réalité. Une impression de déjà-vu se dégage de Night Clatter : nous sommes sûrs d’avoir entendu ce morceau mais impossible de mettre le doigt dessus. Notre mémoire nous joue une fois de plus un vilain tour.

 

D’apparence paisible, Dustloops : Memory Fragments soulève pourtant bien des questions embarrassantes dont personne n’a la réponse. Comme à  son habitude, la production de Mike est léchée, à fleur de peau. The Green Kingdom nous livre ici un album superbement abouti, tout en étant à contre-courant de ce qu’on aurait pu attendre de lui. Une oeuvre dotée d’une myriade d’interstices d’une profondeur incommensurable qui nous fait sombrer petit à petit dans un puits sans fond, tandis que l’eau renvoie les reflets de nos souvenirs égarés, évaporés sous l’action du temps. Une brillante réussite, pour peu que l’on s’en souvienne.

 

Tracklist :

01. dust_rds
02. green being
03. rustloop
04. On Golden Swamp
05. Seebreeze
06. undrwtr
07. Film Day
08. ambin5
09. dustloop4
10. ban_she
11. dustloop2
12. Night Clatter
13. herrloop

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    2 Comments

    1. […] le pseudonyme de l’américain vivant sur les rives du Michigan lors de sa précédente sortie, Dustloops: Memory Fragments, parue sur SEM l’année dernière qui nous avait convaincu par sa dub onctueuse et lumineuse. […]

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