The Seaman & The Tattered Sail – Light Folds

Bill Seaman et Craig Tattersall délivrent une sortie massive, éprouvante, dont l’épaisseur n’a d’égale que le génie.

Seeksicksound The Seaman & the Tattered Sail Light Fold

8.6

10

Par Raphael Lenoir
Publié le 9 novembre 2013 | 14:22

Deux vinyls, deux CDs et un DVD audio pour un peu plus de onze heures de musiques. 674 minutes et onze secondes pour être exact. Inutile de vous dire que pour apprivoiser un album pareil, il faut du temps. Beaucoup de temps. Impossible d’envisager une écoute d’une traite, non seulement à cause de la disparité des formats, mais aussi de leur longueur. Essayez d’écouter un DVD audio de près de huit heure d’affilée, c’est d’ores et déjà devenu chose inimaginable dans ce monde de l’instantané, où l’art doit être consommé à la même vitesse effarante que notre société a adopté.
A première vue, « Light Folds » a donc tout l’air d’un suicide commercial. C’est peut-être aussi cela qui le rend si précieux, nonobstant le fait qu’il soit pressé en une édition physique ô combien confidentielle chez Facture, le petit chérubin de Daniel Crossley.

The Seaman & The Tattered Sail, omis le petit clin d’œil envers cette traîtresse qu’est l’océan, représente la réunion de deux vieux loups de mers que sont Bill Seaman et Craig Tattersall. Le premier est un poète du virtuel officiant depuis les années 80, créant des vers qui semblent être rythmés par une machine tandis que le second est, entre autres, un éminent membre de l’extraordinaire formation The Boats.
Conçue par ces deux bonhommes à la discographie longue comme deux bras, cette œuvre a été fécondée durant plusieurs années à travers des échanges de mails que l’on imagine plutôt considérables.

 

Pour les connaisseurs du groupe The Boats ou des travaux de Tattersall en général : vous ne devriez pas être trop dépaysés. En effet, la langueur palpable des morceaux combinée à leur longueur provoque cette lenteur caractéristique des ballades empruntées par l’anglais et ses acolytes de toujours. Conjointement avec Craig, Bill Seaman va insuffler la vie sur cet album en incorporant un éventail de samples d’instruments disséminés au gré des alizés.
Réussir à déceler la juste dose de ces textures filandreuses pour ne garder que le strict nécessaire ne s’est sans doute pas révélé être une mince affaire, surtout sur plus de dix heures d’abstraction auditive, mais le résultat demeure époustouflant. En effet, chaque élément semble être à sa place, que ce soit le plus petit des grésillements et les plus légères pulsations à la lente mélopée des violons et des trompettes en passant par les murmures doucereux de Seaman clamant quelques-uns de ses versets dont le sens toujours nous échappe et dont lui seul a le secret. Pendant ce temps, le minimalisme émanant de ce patchwork sempiternel forge l’indécision. Celle-ci semblerait en effet presque palpable depuis ces déambulations indéfectibles.

Paradoxalement Light Folds, et c’est le moins que l’on puisse dire, sort des sentiers battus par une opiniâtreté peu commune dans son approche de la musique. Une abnégation sans pareille mesure dans le spleen ou la saudade (cf. chronique de Melodia) dévoile ainsi l’âme de l’œuvre, le moyeu qui va entrainer les autres rouages dans cette course effrénée vers l’immobilisme et la suspension.
Les errements des pistes sonores, souvent très allongées sur une dizaine de minutes, vont alors noyer l’auditeur dans cet Achéron auditif, sans repères pour l’aider à caboter entre les berges mirifiques des Champs Elysées et celles plus redoutables du Tartare.

Non seulement chaque canal musical s’avère déroutant dans sa progression ne menant que « plus loin », dépourvue de véritables ambitions autres que de nous perdre dans ses propres méandres, mais ces pistes reviennent nous tourmenter plusieurs fois durant ces heures perdues. Elles seront légèrement modifiées, sous une forme de réminiscence incomplète accompagnée par le spectre de sa fausse jumelle, accentuant l’état de déréliction pourtant déjà bien avancée de l’auditeur.
« Light Folds » est de ce fait un écheveau entre les infimes variations de chacune de ses composantes : « Her Whispers Are Like The Silent Dusk » semble être l’écho de « Whispers Across the Silent Dusk » elle-même énième répétition de « Her Whispers » ou de « Her Whispers Fall Silent ». Les exemples foisonnent, peut-être même qu’un motif parvient à se dessiner, mais ce schéma n’est qu’un trompe l’œil dans cette océan d’incertitude. La boussole, quant à elle, a depuis longtemps cessé de nous aiguillonner.

 

Doté d’un packaging qui ferait rougir plus d’un collectionneur, Light Folds n’est décidément pas un album comme les autres. Bill Seaman et Craig Tattersall nous gratifient en effet d’une des œuvres les plus éprouvantes et immersives que l’on ait entendues depuis un certain moment.
Dans ce halo ténu et incertain où se côtoient l’ombre et la lumière, une lutte fragile se profile à l’horizon. Tandis que ces coruscations tentent de percer à jour l’obscurité, se forment des orbes dont le pouvoir d’attraction  et d’abstraction libère l’auditeur dans les limbes du temps. Sans doute l’un des plus beaux cadeaux qu’un être humain puisse faire à son prochain.

 

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