Tropic of Cancer – Restless Idylls

Un premier album au sommet qui confirme les espoirs d’hier et trace un avenir prometteur.

Seeksicksound Tropic of Cancer Restless Idylls

8.6

10

Par Alexandre Aelov
Publié le 12 novembre 2013 | 19:24

Le chemin fut long. La route, semée d’épines et de détours. La naissance tout d’abord en 2009 avec l’EP « The Dull Age/Victims » signé sur Downwards. Deux autres sorties plus tard et la signature chez Blackest Ever Black, le duo n’est plus. Camella Lobo avance alors seule, s’éloignant d’un commun accord de son mari Juan Mendez (aka Silent Servant). S’ensuivent des productions marquées d’une approche vaporeuse, loin de la présence plus noise de celui-ci. Puis, enfin, le retour sur Blackest Ever Black.
Cet album fut long à paraître, long à mûrir, et semble alors être, à sa sortie en septembre dernier, irisé d’un mérite et d’une grâce qui n’ont d’égal que le chemin de croix parcouru par Tropic of Cancer. Plongée dans l’eau sans fond d’un diamant noir.

« Plant Lilies at my Head » est un office funèbre. Nous sommes conviés à un recueillement épuré, où nous retrouvons le corps diaphane de ce style si reconnaissable. Nappes intenses, horizon toujours flou, sur lequel la guitare se détache, où la voix se perd. On a là une véritable épitaphe, où s’esquisse aussi, peut-être, le début d’une renaissance.
« Court of Devotion », ballade gothique dans le plus pur style mélancolique auquel nous a habitué Camella, est un condensé de l’énergie post-punk et du background si particulier qui créait un fil directeur au travers des EPs. Mariage subtil d’influences très variées, rappelant par certains aspects les ballades les plus mélancoliques de Bauhaus, ce titre confirme, s’il était encore besoin de le faire, la modernité et le talent d’appropriation qui sont en jeu chez Tropic of Cancer.
Puis, soudain, la chûte. La main qui nous guidait fait défaut. Cette contemplation, cette dynamique lancinante qui dessinait peu à peu un chemin bien connu se déforme, et nous laisse fixer l’abîme. Si les nappes constituent un paysage récurrent et quasi-obligatoire chez Tropic of Cancer, ce drone de presque une minute remet au premier plan ce qui se construit derrière cette utilisation minimaliste du son.
Plus qu’un simple remplissage sonore ou fétichisme de la texture, ces nappes révèlent un bain quasi-matriciel, à la fois vital et source d’impossible, dans lequel la voix paraît naître et mourir, où la guitare n’est qu’un écho, où le langage est avant tout un jeu de silhouettes. Même concentrées dans les aigus, percées de fines touches de lumière comme dans Children of a Lesser God, souvenir revisité de l’EP I Feel Nothing, ces brumes sonores constituent le point focal, la perspective, l’origine et la fin de la musique de Tropic of Cancer.

Pourtant, cette architecture de l’intime est toujours mouvante. Et c’est peut-être là l’immense tour de force de cet album. Avec un matériau constant, d’innombrables récurrences structurelles et harmoniques, Camella Lobo arrive a saisir toutes les facettes d’une même obsession.
« More Alone » existe en deux versions. Celle de Regis figurant sur le pressage 7 » a beau durcir le ton et radicaliser la forme, elle est en définitive l’écho brutal de la version album. Elle est un fantôme bardé de lames de rasoir sentant bon les restes macabres de Cabaret Voltaire, elle est le spectre de tout ce théâtre d’ombres. « The Seasons Won’t Change (And Neither Will You) » en est la sublimation directe, cristalline.
« Wake the night », tirée également de « I Feel Nothing », trouve ici une place particulière. Isolée, elle manquait de sens. Ici, elle incarne à elle seule tout le cheminement. Labyrinthe fantasmagorique où l’on est seul avec soi-même, le chemin que l’on suit depuis le début est une chambre de miroirs où, quelque détour que l’on prenne, on se heurte à ce plafond de verre qu’est le Désir. Voix sans paroles perdue dans les brumes, le chant de Camella Lobo est une prière sans dieu sinon ce compagnon paradoxal de la solitude, changeant, fuyant, et pourtant seule lueur ici bas. Restless. Wake the Night est le paroxysme de cette prière, suspendue au dessus d’une rythmique décharnée, s’élevant dans les hautes fréquences, disparaissant dans les limbes.

Renaissance, disait-on. Si c’est une renaissance, elle viendra de la terre et du vent. Puisqu’il n’y a pas de salut possible, puisque la prière reste sans réponse, il faudra alors s’en remettre aux esprits. « Rites of the Wild », dans sa crudité et son originalité rythmique, laisse les nappes conclure, emportant les flammes de ce Désir qui brûle très loin dans la nuit.

 

Cioran écrit dans Précis de Décomposition : « Quels cauchemars avons-nous entretenus pendant les nuits pour nous lever en ennemis du soleil ? Faut-il nous liquider nous-mêmes pour en finir avec le tout ? Quelle complicité, quels liens nous prolongent dans une intimité avec le temps ? La vie serait intolérable sans les forces qui la nient. Maîtres d’une issue possible, de l’idée d’une fuite, nous pourrions aisément nous abolir et, au comble du délire, expectorer cet univers… Ou alors prier et attendre d’autres matins. »
Cet album est une ode funèbre et une renaissance, une prière et son refus. Cet album nous parle d’Amour. Cet album est un deuil. Le dossier de presse s’ouvrait par des vers du poème I do not speak, de la poétesse britannique Stevie Smith : « I do not ask for mercy, for understanding, for peace/ And in these heavy days I do not ask for release/ I do not ask that suffering shall cease. » Il n’y pas de salut au delà du plafond de verre. Et pourtant c’est dans la flamme que se fera la renaissance. Cet album est à la fois la somme du temps passé et la silhouette de ce que deviendra Tropic of Cancer. Un pas en avant. Un sublime pas de géant dans la nuit.


Tracklist:

A1. Plant Lilies At My Head
A2. Court of Devotion
B1. Hardest Day
B2. Children Of A Lesser God
C1. More Alone (Album Version)
C2. The Seasons Won’t Change (And Neither Will You)
D1. Wake The Night
D2. Rites Of The Wild

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