Ursprung – Ursprung

Une incroyable réalisation.

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8.7

10

Par Alexandre Aelov
Publié le 11 juin 2012 | 22:04

Entrons directement dans le vif du sujet : Pantha du Prince nous avait émerveillés en 2010 avec « Black Noise », fruit d’une retraite dans les Alpes suisses qui se distinguait par une harmonie subtile de samples et d’électronique. Et puis Pantha du Prince nous avait laissés plus ou moins en plan. Tout est relatif, bien sûr, on pouvait continuer de rêver en écoutant et/ou voyant son ambitieux projet nommé The Bell Laboratory, basé sur un ensemble de carillons, cloches, cymbales, percussions métalliques joués live sur une programmation réduite. Hendrik Weber poursuivait alors l’exploration de sons et de paysages sonores déjà présents dans son dernier album. L’annonce d’un projet en commun avec Stephan Abry, avec qui il collabore déjà depuis près de dix ans, ne pouvait que nous plonger dans une attente aussi frustrante que spéculative.
Et là : merveille. Tout simplement. Pourquoi faire preuve de nuances face à « Ursprung », réalisation éponyme du duo, là où l’intelligence et la finesse de composition écartent d’un coup toute frilosité ? Il est des albums sans fautes, dont la magie opère sans discontinuer, des albums qui enchantent et auxquels on ne peut rien reprocher.

Le projet est contenu dans le nom : Ursprung, littéralement « origine ». On pouvait déjà sentir dans « Black Noise » ce souci aigu d’harmonie entre des sons samplés au contact même de la matière et un riche travail de fond sur les machines. Le matériau capté dans la nature ou modelant des textures métalliques, minérales, industrielles ou non, se mêlait subtilement à la plus fine des programmations techno/minimale dans un rendu étrangement nostalgique. Pour Pantha du Prince, la nature contient en elle la musique, et les machines elles mêmes sont une extension de la nature, son prolongement fragile et pourtant sûr. « Ursprung » tend tout simplement à cette réunion.
« Mummenschanz » ouvre l’album sur un tour de force de près de 9 minutes qui d’emblée pose ce style bien connu, cette organicité caractéristique. La vraie surprise se situe toutefois dans l’apparition de guitares avec « Ohne Worte » et « Seiland », morceaux instables, difficilement structurées, qui pourtant trouvent dans cette approche curieuse une assurance nouvelle. « Exodus Now » constitue une autre pièce majeure de cette exploration, une dizaine de minutes où l’on assiste à la construction difficile d’une musique encore évanescente, comme si le matériau lui même oscillait dans sa plasticité entre solide ou liquide, naissance ou disparition. « Chrüzegg » introduit alors un inquiétude particulière, le paysage sonore s’assombrit pour laisser place à une certaine mélancolie qui irrigue directement « Lizzy » malgré l’apparition de beats colorés et le retour d’une guitare plus aérienne.
Flux et reflux disions-nous ? En effet, c’est l’impression qui préside à l’écoute de « In Aufruhr » et « Nightbirds ». Même s’il n’est pas rare de rencontrer dans les musiques électroniques des toiles de fond ambient figurant des sons d’eau, des bruissements de feuilles ou autres, on dépasse ici clairement le simple effet d’arrière plan. Les guitares sont déformées à tel point qu’il ne subsiste que leur texture, les nappes et les percussions sont plus évanescentes, apparaissant pour disparaître, se perdant dans des résonances métalliques, contribuant à un sentiment d’étrangeté fascinant. Mais quelle surprise de découvrir in extremis avec « Kalte Eiche » des sonorités synthétiques quasi-krautrock ! Ce morceau dévoile soudain une autre facette du projet Ursprung, qui fait intervenir de nombreuses influences d’un autre temps, évoquant Brian Eno, Kraftwerk, ou quasiment des réminiscences cold wave. Hors sujet ? Pas vraiment. Car il est ici question d’origines, d’une certaine nostalgie qui baigne ce travail de résurrection de sons primordiaux. Et si des sons aquatiques ou des frottements de métal ou de bois ont leur place ici, pourquoi des séquences et autres nappes analogiques devraient en être exclues ? Un déséquilibre inattendu se greffe alors à l’enchantement du début. On se retrouve égaré, ne sachant quelle émotion prime, pris d’une sensation incertaine, celle du premier rayon de lumière au sortir d’un cataclysme, le bonheur de renaître et la tristesse d’un monde décharné où seuls des lambeaux de sons subsistent, s’assemblant sur les bases d’un rythme sûr pour porter les souvenirs de ce voyage vers un avenir encore flou.
« Am Buachaille » clôture cet album dans une organicité complète. Les sons d’eau, de cymbales, de cordes métalliques évoluent à la fois dans leur texture, en tant que bruit brut, mais également dans leurs hauteurs, devenant au contact du piano une véritable partition faite d’harmonies se déplaçant en vagues le long du spectre sonore. On assiste alors à un effacement progressif des lignes, des repères, et on sort lentement de cette musique faite d’immanence et de voiles.
On pourrait penser que cet ensemble manque de cohésion, d’unité. Il n’en est rien. Le morcellement des ambiances et les coupures parfois tranchées d’un morceau à l’autre ne sont là que pour rappeler la fragilité qui réside dans tout acte de création, lorsque le son naît et entraîne avec lui d’autres sons qui, en harmonie, tissent la toile d’une musique.

« Ursprung » n’est pas une simple invitation au voyage. C’est un temps ralenti, un retour à des mécanismes originels, l’opportunité d’ouvrir ses sens à la beauté du son. C’est un son organique, parfaitement maîtrisé dans l’harmonie entre nature et machines, acoustique et analogique. Il y a dans « Ursprung » toute la modestie de musiciens qui savent que le son nous précède et nous succédera. Il y a aussi l’intelligence d’un duo qui a appris à en maîtriser la richesse pour nous la transmettre avec finesse. C’est une incroyable réalisation. Ce serait dommage de ne pas y prêter l’oreille.

 


Tracklist :

01. Mummenschanz
02. Ohne Worte
03. Seiland
04. Exodus Now
05. Chruezegg
06. Lizzy
07. In Aufruhr
08. Nightbirds
09. Kalte Eiche
10. Am Buachaille

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