Calibre – Feeling Normal

Lorsque Calibre expérimente l’UK garage et le dubstep, il ne faut pas faire l’erreur d’omettre ce condensé de bien-être qu’il nous offre.

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9.1

10

Par Martin Drazel
Publié le 11 mars 2021 | 11:32

Dominick Martin, plus connu sous l’alias de Calibre, est un véritable parrain de la drum & bass. On lui attribue assez aisément le titre de gourou de la liquid, ce style paisible et jazzy qui a vu le jour grâce à LTJ Bukem et sa clique, et qui s’est démocratisé grâce aux efforts continus de la bande d’Hospital Records. L’Irlandais est particulièrement prolifique depuis ses premiers maxis de 98 et 99, à l’image de ses albums sortis sur son propre label Signature à un rythme annuel, ce sans compter la myriade de maxis et autres EPs présents sur d’innombrables labels prestigieux du genre. Pourtant, son ouverture à d’autres champs musicaux est relativement récente, prenant forme autour de Grow, album de 2016 articulé autour de la bass music, apparu sur le label de feu Marcus Intalex : The Nothing Special. On l’attendait donc au tournant, et force est de constater qu’il sera bien difficile de faire sans Calibre dans le paysage bass music, à moins d’être atteint de surdité au stade final.

 

Ce retour donc tant attendu prend place avec Feeling Normal, album florilège s’attaquant pêle-mêle à l’UK garage, au dubstep et d’autres formes de bass music. Assez vite, dès les premières notes de « Barren » et « Change With Me », on retrouve cette subtile science de l’évolution mélodique qui est au cœur de l’œuvre de Martin, lui accordant une place centrale depuis quelques décennies ainsi qu’une imbattable capacité à relier musicalité et rythme. Pourtant, cette maîtrise de l’espace qu’on lui connaissait principalement autour de 170bpm n’était pas si évidente à reproduire sur des tempos plus lents, tempos qui structurent toutes les pistes de Feeling Normal (l’album de comprenant pas un seul morceau de drum & bass). Autre élément constitutif de sa discographie : les vocalistes. Ce dernier opus leur donne cette éternelle place de choix que Calibre sait agrémenter avec délice, un rapide coup d’oreille sur « Time to Breathe » avec Cimone en est une preuve implacable : fin, entraînant, ce titre de garage laisse un bel espace à la chanteuse, lui permettant de démontrer l’agréable panel de ses capacités vocales. A noter, et ceci est présent dans le reste de l’album, que les messages lyriques chez Calibre ont été et seront toujours orientés vers la paix entre les êtres et les fluctuations de l’amour, messages on ne peut plus importants dans notre époque quelque peu floue sur ces sujets.
On continue cette route sirupeuse avec « Has to Happen » et l’éponyme « Feeling Normal », où les accords de piano répondent aux élans vocaux de Calibre. Car oui l’artiste n’est pas uniquement à l’aise avec la structuration d’un morceau, il sait tout autant y appliquer sa propre voix pour enrichir ses productions, permettant à l’auditeur de ne jamais s’ennuyer sur une piste uniquement instrumentale. Non, chez Dominick Martin il est toujours question de variantes progressives et agréables, appuyées par un rythme jamais grotesque et donc ces chants ponctuels et bienvenus.

C’est son éternel compagnon de route qui fait basculer Feeling Normal dans des domaines plus sombres et résolument dubstep. « Badman », au titre évocateur, renoue cette collaboration qui a déjà dévasté bien des dancefloors, à savoir celle de Calibre avec le MC anglais DRS. La fluidité de ce titre composé autour d’une rythmique classique pour du dubstep tient justement dans ce flow inarrêtable, mais aussi dans l’harmonie certaine que trouve l’artiste avec les tonalités semi-basses de DRS. A la fois apaisant et inquiétant, « Badman » centralise à lui seul l’émotion que véhicule ce seizième LP de Calibre chez Signature. Il permet d’ouvrir aussi la porte vers des formes plus percutantes et plus dansantes, à l’image de la basse vrombissante de « Good Times » et de ses évolutions quelque peu saturées. Cette intensité ne retombe point car DRS revient à la charge avec le très ghetto « Say Enough », où Calibre démontre à nouveau son aptitude à imbriquer rythme et mélodies sans pour autant perdre en intensité.
Mais quoi de plus normal pour un album qui contient l’adjectif dans son titre que de dévier vers des contrées plus étranges, surtout lorsqu’on connait la malicieuse tendance de Calibre à jouer avec les limites du signifiant ? Ce pont construit avec DRS permet d’arpenter des univers plus dérangeants, même si en aucun cas l’album ne dévie vers des sonorités provocatrices ou désagréables. Pourtant on sent que ce monde nécessite de définir sa propre normalité, au vu du mouvement presque nauséeux contenu dans « Miami » ou de cette complainte mélancolique et spatiale qu’est « Predictable ». Voici de nouvelles preuves, si tant est qu’elles soient encore nécessaires, de la créativité sans bornes de Dominick Martin, artiste complet à qui il serait bien dommage d’attribuer cette étiquette commode de compositeur de liquid drum & bass. Les trois derniers titres de l’album renouent avec des rythmes garage et des paysages soniques plus paisibles. Utilisant le premier lien qu’est « Man Got Sandwich » pour relier l’auditeur avec sa paix intérieure, Calibre laisse ensuite libre court à son goût pour la beauté musicale, notamment avec le synthé flottant de « Wrong » et cette superbe touche finale qu’est « Regular Bull ».

 

Nul besoin d’avoir un master en musique (électronique ou non) pour assimiler dès la première écoute que Feeling Normal est un album primordial pour toute personne cherchant un petit cocon au milieu du marasme illogique dans lequel nous baignons. Cet opus contient un chemin méditatif efficace, amenant l’auditeur dans une véritable promenade stellaire, ainsi qu’une relecture des sonorités dites urbaines, cassant leurs codes pour les transposer au-delà de leurs stéréotypes. Calibre offre à nouveau à qui voudra bien recevoir son présent un véritable bijou de bien-être jumelé à une œuvre mature et maîtrisée. Il serait bien regrettable de ne pas entreposer soigneusement cet opus dans sa discothèque et de continuer à le choyer jusqu’à la fin de ses jours.

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