Interview : Myako

Quelques questions posées à une artiste incontournable de la scène électronique française, pour en savoir plus sur son univers et ses engagements.

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Par Martin Drazel
Publié le 18 avril 2019 | 10:40

Myako est une figure centrale du paysage électronique français. L’artiste, qui a formé son univers de manière quasiment autodidacte, n’a pas froid aux oreilles et n’hésite pas à défricher, provoquer et sortir des sentiers battus. Passionnée par ce penchant de la musique électronique s’inspirant de toutes les facettes du vécu, ses productions sont emplies d’âme et l’on y perçoit toujours une personnalité unique.

Nous avons donc voulu en savoir plus sur ce qui fait et défait le monde de Myako, alors un petit dictaphone fut posé sur la table de son salon pendant qu’un album de Pole tournait en fond, et une discussion démarra. Une bonne demi-heure permettant de préciser les raisons de son art et son point de vue atypique, son engagement pour une vision plus large de la femme artiste, ses connexions avec les scènes alternatives, tous ces points sont retranscrits ci-bas, permettant d’en découvrir un peu plus sur cette artiste incontournable.

Ça veut dire quoi, Myako ?
C’est un prénom courant au Japon. C’est aussi une petite île, mais ça s’écrit avec un i, avant le y. Et c’est le halo de lumière sur la ville la nuit.

D’accord. T’as pris la carte du Japon et…
Non très simplement il y avait des mangas dans le studio d’un pote et un des personnage s’appelait Myako. J’aimais l’idée qu’il soit un peu mystérieux.

Comment tu as plongé dans la musique électronique ?
Au collège lycée, on s’échangeait déjà pas mal de musique avec les potes. J’écoutais pas mal de dub, du hip-hop, du rap à fond, Lunatic, NTM, Assassin, etc, et du jazz (de par mes parents). Puis j’ai commencé à sortir, j’allais voir des concerts, des sound-systems de reggae. Par la suite on m’a fait découvrir des trucs un peu plus déviants, comme Pole, AFX, Thomas Felhmann, Mouse on Mars. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui collectionnaient de beaux disques qu’ils partageaient avec nous. Suite à toutes ces découvertes et ces différentes initiations sonores, je suis sortie voir les raves mais c’était un peu la fin, puis les clubs. Souvenirs des premiers Astros. Puis j’ai eu envie de faire de la musique, de mixer, d’explorer d’autre courants artistiques. Je me suis intéressée aux machines, à la production, à l’histoire de ce mouvement électronique ainsi qu’à la fabrication des instruments qui la retranscrivent. Le kiff du dancefloor aussi, de la danse.

C’est quoi du coup pour toi mixer ? Est-ce que c’est uniquement une approche artistique ou est-ce que ça peut dépendre de la demande que tu peux avoir ? Comment tu vois ça ?
C’est super intéressant de pouvoir partager ça à travers ce médium. Il y a une technique à acquérir pour prendre plaisir à mixer et arriver à faire passer des tracks compliqués avec d’autres plus légers tout en gardant une cohérence pour l’auditeur. Et ça, c’est un challenge que j’aime relever et qui est excitant quand tu y arrives.

T’as vraiment plus une approche de partager la musique qui t’as touchée plutôt qu’un côté carriériste ?
J’ai envie de faire de la musique et travailler sur des projets qui m’intéressent. Mixer en fait partie, plus on peut aller loin, voyager, échanger c’est super ! En explorant toutes les richesses de ce qui t’entoure musicalement, tu évolue. En dix ans ta technique change, ainsi que ton écoute, les courants musicaux mutent. À partir du moment ou tu te fais plaisir, kiffer dans des projets épanouissants c’est ce qui compte.

Donc, si par exemple tu as un cahier des charges parce que tu vas dans tel club ou tu travaille pour tel programmateur, tu le mets de côté ?
Non, je ne suis pas fermée aux propositions si elles me semblent pertinentes et quelles font parties de mon champ musical. C’est effectivement un peu compliqué de me caser dans une scène précise, mais elle reste somme toute dancefloor côté Myako et sous d’autre allias, comme Bluereed, très expérimentale. Donc je pense que c’est assez clair. J’adore faire les warm-up pour ça aussi, cela me permet de jouer ce que je veux, d’appréhender le public et sentir où j’aimerais les emmener.

Oui, tu vas bien garder ton identité artistique jusqu’au bout ?
J’essaye, l’intérêt c’est de partager ce qui me semble pertinent d’émotions sonores et d’aller au bout de mon idée pendant mon set.

Et tu fais que du vinyle ?
Moins maintenant. Depuis quelques mois je me suis pas mal remise au digital. j’avoue en avoir marre d’abîmer mes disques en soirée et aussi la mine Bandcamp est riche de perles. J’achète moins de disques « tool ».

Oui, tu vas plutôt te faire une banque digitale pour les « tools » ?
Oui y’a de ça, il est clair qu’il est tentant d’acheter un track (petit coup de cœur) en digital, avantage économique direct. En vinyle je chope plus des albums et des disques qui sont précieux à mes yeux, certains morceaux introuvables en digital aussi. Je les garde au chaud un peu plus qu’avant.

Et pour ta productions, tes morceaux, tu fais comment ? Tu t’inspire de quoi ?
Y’a différents projets. Il y a eu Bluereed qui est sorti sur Fragil il y a quelques années, qui était un projet expérimental. Les textures étaient très tendues, un peu industrielles, parfois avec des drones. C’était un travail autour de l’étirement des sons, etc. J’ai fait ce projet quand j’ai eu mon premier modulaire, il y a contribué mais pas que car je ne connaissais pas encore assez bien la bête. Avant je produisais sur d’autres choses. De l’enregistrement audio, du field recording et des machines hardware (Elektron Machinedrum, pédales d’effets). Ensuite il y eu la rencontre avec les gars de Bastl Instrument. Ils sont de République Tchèque, c’est une marque de modulaires et de machines et ils m’ont beaucoup apporté. J’ai composé ce mini LP suite à une résidence d’un mois que j’avais fait dans leur studio à Brno. Ça s’appelle White TIger, sorti sur leur label, Nona Record et c’est inspiré d’un voyage en Amérique du Sud dans les montagnes et la forêt bolivienne.

Principalement hardware du coup ?
Quand je commence un projet je prospecte autour de mes machines en hardware et mon rack de modulaires, des enregistrements et pour recorder et finaliser j’utilise Ableton. Je suis intriguée par des programmes comme Pure Data ou encore Max MSP, il y a des choses fantastiques à exploiter. Récemment, NSDOS m’a fait découvrir le logiciel Usine, semblable mais en plus ludique et plus accessible. C’est une dimension de l’ordinateur que j’aime, bien que je reste amusée du son des machines hardware. Aussi enregistrer des instruments traditionnels acoustiques puis retraiter les textures. Bref des milliers de possibilités sont encore à explorer.

Une question que toute la rédaction voulait te poser : t’as vraiment un engagement assez fort pour la parité dans le milieu. On se demandait qu’est-ce qui te tient tant à cœur ? Est-ce que c’est une question de représentativité ? Ou bien tu pense qu’il y a trop le côté « poupée » qu’il faudrait enlever ? Comment tu perçois ça ?
Dans la scène électronique française féminine il y a des artistes et collectifs qui sont frontalement engagés et que je soutiens vivement. Il y a par exemple Polyphone, avec Gaël Segalen et Christine Webster qui œuvrent à organiser des workshops autour de la synthèse et la composition avec des modulaire ou Max MSP, aussi des concerts de musique expé avec des artistes féminines. Il y a aussi Barbiturix, Room 4 Résistance, Music Woman et bien d’autres. Je pense que les luttes se rejoignent, que ce soit la scène queer, gay lesbienne, féministe. Toutes ces causes se soutiennent entre elles et aident à l’avancement vers une forme d’égalité. Le côté physique ou poupée comme tu dis, je pense que ce n’est plus d’actualité, les problèmes se placent ailleurs.

Mais il existe quand même, on est d’accord ?
Il y a plus une question d’image sur les réseaux sociaux, que de la plastique pure. Il y a ce jugement placé autour de l’image plus que de la musique parfois, ça arrive, encore trop souvent d’ailleurs. Il faudrait proposer d’écouter la musique sans connaitre le genre de l’artiste, en mode anonyme à tout niveau. Donc aussi ne pas programmer parce que c’est une fille… Juste écouter et après se faire une idée sur le versant artistique. Des programmations ou le line-up serait organisé à la suite d’écoute de différentes démos envoyé par plein d’artistes, qu’ils soient connus ou pas, ainsi voir ce qu’il se produit.

Tu veux dire mettre de côté tout ce qui tient de l’apparence pour se concentrer sur une sorte de line-up où c’est la qualité qui prime ?
Ou pas, puisque certains ont des esthétiques qui correspondent à leur personnage sonore sur scène, Mais plutôt pour mettre en lumière les qualités authentiques des propositions sonores.

Mais tu pense que du coup ça dessert, par exemple pour toi, au-delà de la qualité de ton travail, la perception qu’on en a ?
Peut-être mais il faut tenir, pas trop de compromis artistiques, au contraire.

Pour toi la question se pose plus trop ?
Enfin elle se pose toujours de temps en temps mais à d’autres niveaux. On le vit quand même, au quotidien et hors du milieu pro, dans la rue, les bars etc.. sur certains détails. Il ne faut pas se focaliser dessus mais plutôt trouver des solutions pour que justement ça, ça ne se produise plus. Je rencontre pleins de garçons qui prennent conscience de ça de plus en plus, il y a de l’espoir et une volonté de changement.

Et tu disais que c’est en train de changer, donc tu perçois vraiment que c’est quelque chose qui est un peu mis de côté ? Quel que soit le niveau, qu’on soit dans l’underground ou autre ?
Oui, même dans « l’underground » (qui n’existe plus à mon sens), où dans les musiques dites indés, il y a aujourd’hui du machisme ambiant et une forme de méprise des femmes. Il y a parfois des actions de la part d’orgas hommes de programmer et donner un peu, je dis peu, d’espaces aux artistes féminines pour se donner bonne conscience mais finalement il y a encore des questions sur le sujet qui se posent fortement en ce moment.

Oui, parce que sinon c’est principalement masculin…
Il y a quand même de ça. l’épanouissement dans son art, se réaliser, s’exprimer est primordial malgré tous les jugements et la complexité du chemin. En tant que femme, il est sûr que votre technique et vos connaissances seront plus observées que celles d’un homme. Ça implique l’idée de la mémoire collective des femmes, de faire plus qu’un homme, de devoir travailler deux fois plus pour prouver que nous sommes capables d’apprendre, de faire de la musique ou autre. Il s’agit de rééducation totale et ça prend du temps.

Par extension, comment tu perçois la scène underground française ? Est-ce que tu pense qu’il y a quelque chose à faire de plus, de mieux ? Quelque chose à corriger, à améliorer ?
On peut toujours faire mieux mais pas aussi bien que la scène anglaise, hahaha, Non mais en revanche je pense que ça a énormément évolué ces dernières années dans le cœur de cette scène-là. Il y a eu une belle émergence de nouveaux courants ou d’artistes qui font de superbes projets. La scène est militante, bon, elle ne l’est pas assez. Mais il y a quand même une volonté de militantisme qui est là, et moins planquée que ces dernières années.

Par « militantisme » tu entends quoi ?
Je pense aux mouvements LGBT, mouvements queer, aux soutiens aux associations qui aident les migrants comme les Éveillés par exemple, Océane des Éveilles fait un gros taf autour de ça, les artistes suivent de plus en plus ce genre de projets engagés, mais pas assez pour le moment. La musique est militante, il y a des lieux de diffusion militants comme La Station etc… Il y a des échanges avec des cultures dont les pays sont en instabilité politique et il s’y passe des choses, des échanges. Il y a une volonté de laisser les champs d’expression sonore à des artistes qui ne peuvent le faire dans leurs pays.

Tu trouve qu’on commence à avoir un peu cette diversification de la musique électronique en France ?
Disons que socialement on est au bord de l’implosion, musicalement les courants se mélangent de plus en plus. Un nouveau courant peut éclater. Il y a différentes organisations en France qui mériteraient plus de visibilité comme Abstrack, qui organise de très belles prog, un festival au Togo, à Nantes et bientôt aux Antilles, et beaucoup d’échanges locaux, ils ont monté également une radio. À Marseille il y a le META , Métaphore Collectif, qui actionne un nouveau souffle sur la scène de cette ville. À Bordeaux il y a TPLT avec Superlate et Theorama et toute la team. Ils organisent la Serre l’hiver et le Vergers l’été avec des programmations audacieuses. Qui Embrouille Qui, qui réunit le spectre d’une partie de cette scène parisienne qui se révèle très active. Il se passe des choses et c’est souterrain et c’est bien que ça le reste, ainsi ce n’est pas pollué par l’esprit capitaliste de la nouvelle industrie de la musique électronique.

Donc ce serait vraiment plus une question de visibilité qui n’est pas suffisante pour que ces échanges soient plus mis en avant ?
Disons que ces organisations citées devraient être un peu plus soutenues par des organismes culturels. Beaucoup de collectifs, d’artistes organisent des événements, créent des concepts intéressants avec des programmations particulières. Après, il faut faire la part des choses avec les grosse soirées où ça n’a que très peu d’intérêt d’y être musicalement. Mais bon, il se passe des choses. Je pense que c’est vraiment deux courants, c’est à double vitesse… Le futur !!

Puisqu’on parle de la scène française, tu nous raconterais un peu comment ça s’est passé avec les gars de Rinse France ?
Alors, avec Rinse, les p’tits chouchous. La première année quand ils ont ouvert l’antenne, il y avait Raphaël de Fragil qui avait une émission, il m’a proposé de l’animer avec lui. Au bout de quelques mois je me suis dis que j’avais envie d’avoir mon show. Les gars étaient trop chauds, et j’ai commencé les vendredis après-midis le BluePanther il y a un peu plus de quatre ans. C’est devenu la mifa Rinse (expression très 1993).

T’as un concept autour du show ?
C’est surtout parti de l’idée d’inviter les artistes des réseaux souterrains, ou plus ou moins, qui réalisent des projets qui m’interpellent. Donc musiques urbaines expés, ghettos, live et jam, poésie sonore, électronique dance music, musiques organiques.

Donc vraiment une idée de plate-forme d’expression où tu libères un peu plus les habitudes de tes invités ?
Pour certains oui, et puis d’autres sont invités pour ce qu’ils font.

Et pour terminer : la suite ? Des projets dont tu peux nous parler ?
Vous pouvez checker le Groovebox pour Rinse. Piu-Piu est la curatrice de ce projet et Rinse produit. Pour ce premier opus du label, ce sont des edits des archives sonores du Quai Branly. La tribu, choisie par Piu-Piu, s’appelle les Churruas, une tribu Uruguayenne. Alex Notal, Geena et moi-même, avons produit des tracks à travers cet univers. Donc je vous invite à écouter et choper une copie. Sinon il y a l’INA Sound le 21 avril, le festival de l’INA. Avec Basses Terres on y présente un live qui s’appelle « Inoxia », ce sera en multidiff . C’est un projet diffusé en octophonie et en quadriphonie avec le système du GRM. C’est une immersion totale dans un l’univers de la jungle amazonienne, tous les sons sont reproduits par nos modulaires ou du field recording en direct et retraité. C’est une interprétation de de la faune sud-américaine mais aussi de l’homme chaman dans cet espace. C’est un projet disons dub, electronica ambient. Je prépare un nouveau disque, donc pas mal de trucs ! Ah et sans oublier le prochain various artists de Fragil Musique, avec Vidocq, Simo Cell, Bazarov Krikor… Et aussi de nouveaux invités dont Dishmo, qui vient de sortir son nouvel album sur le label de Ed Isar, qui s’appelle Remember 430, et aussi Carlton de Midi Deux, qui a fait un morceau de ouf ! Donc voilà, grosse compile, tout en vinyle, ça sort dans pas longtemps ! Aussi vous pouvez suivre les projets de Shape Platform, et je serais le 9 juin à la Villette sonique.

Interview only available in french, sorry !

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