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Murcof & Vanessa Wagner – Statea

Véritable poème sonore, Statea est une œuvre intemporelle dont on ne ressort pas indemne.

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9.0

10

Par Martin Drazel
Publié le 30 octobre 2016 | 10:53

Murcof a créé une identité impressionnante d’innovations et d’expérimentations. Après quelques albums solo remarquables dont l’excellent Cosmos, il avait sidéré la rédaction avec Being Human Being, où sa musique rencontrait le jazzman suisse Erik Truffaz pour un résultat intersidéral, appuyé par la patte graphique d’Enki Bilal. Cette fois-ci c’est la musique classique qui passe sous le crible du Mexicain, grâce à la talentueuse pianiste Vanessa Wagner avec laquelle il signe chez InFiné cet album d’un lyrisme fou : Statea.

Cette mouvance d’une musique classique revisitée par des artistes électroniques prend de plus en plus d’ampleur. Se démarquer du lot est une pratique périlleuse mais le duo Murcof & Wagner s’en sort à merveille, explorant à tout va des thèmes incrustés dans l’inconscient collectif, signés à l’origine par Arvo Pärt, Erik Satie, Philipp Glass, voire même Aphex Twin.
Tout l’intérêt de leur travail à quatre mains réside dans le fait qu’il ne s’agit pas d’une simple transposition d’un thème ou d’une mélodie dans un agencement électronisant, mais de véritables réinterprétations des morceaux originels. Cette envie de recréer à partir d’anciennes mélopées est perceptible dès le premier morceau, remaniement halluciné du poétique « In a Landscape » de John Cage. Les éléments qui façonneront le reste de l’album sont déjà présents : déformation du piano, espace confiné s’ouvrant progressivement, rares éléments rythmiques en fond de scène et cette espèce d’oppression subconsciente qui sert de fil directeur à l’album.
La science de Fernando Corona s’exprime pleinement, appuyant les envolées d’un piano superbement manié par Vanessa Wagner, ce que « Variation for the Healing of Arinushka » démontre avec brio.
Cet exercice de style contient même un jeu de reconnaissance, à l’image de cette relecture du « April 14th » d’Aphex Twin dont on ne perçoit le thème principal qu’au milieu du morceau. Jonglant entre instants de pur piano et infrastructure cybernétique, le duo perd et retrouve l’auditeur dans une immense clairière où chaque sonorité semble possible. La dissonance fait partie intégrante de cet espace aux potentialités multiples, tel un « Musica Ricercata n°2 » totalement schizophrénique dans lequel on reconnaît la complexité de György Ligeti tout autant que le goût de Murcof pour les univers étranges.
Pourtant la douceur du toucher de la française contrebalance cette insanité psychologique, ponctuant l’œuvre d’instants suspendus dans lesquels la paix intérieure semble presque palpable. Ce sentiment transparaît dans l’interprétation du « Gnossienne n°3 » de Satie ou encore celle du « Farewell, O World, O Earth » de Valentyn Silverstrov, même si le jeu d’altérations du natif de Tijuana reste omniprésent.

La subtilité du maniement rythmique qui a fait la gloire de Corona fait quelques apparitions notables, notamment dans « Piano Piece 1952 » (le signataire étant Morton Feldmann) où le piano semble s’effacer au profit du design sonore typique du Mexicain. Les deux artistes semblent s’être donné un large champ d’expression qui leur a sûrement permis de trouver une réelle complicité durant l’écriture de ces interprétations, générant ainsi une liberté tout à fait délectable pour l’audience virtuelle de ce concert immatériel. Hors contexte, loin d’une méthode imposée, cette œuvre contemporaine s’émancipe lors dans cette relecture du « China Gates » de John Adams, qui s’envole jusqu’à l’horizon, se moquant de la bienséance en juxtaposant la mélodie originelle du piano au jeu de synthés stellaires de Murcof. Un « Metamorphosis 2 » de Philip Glass revu et corrigé referme l’opus sur une note nostalgique et introspective, délaissant l’auditeur dans une solitude fracturée où chaque émotion devient unanime autant que contradictoire.

Statea est un poème sonore, une allégorie tridimensionnelle dont on ne ressort pas indemne. Cet ouvrage détient la force du lyrisme originel de chacun des morceaux réinterprétés tout en y injectant une science acoustique. Cette dernière se paye même le luxe d’éviter le défilé technique pour mieux transporter la magie d’une pianiste aux doigts de fée. Immanquable et intemporel, cet album nécessite une place de choix dans le cœur de chacun, à moins d’être particulièrement insensible à la beauté du monde.

Tracklist :

1 – In a Landscape (John Cage)
2 – Variations for the Healing of Arinushka (Arvo Pärt)
3 – Avril 14th (Aphex Twin)
4 – Muscia Ricercata n°2 (György Ligeti)
5 – Gnossienne n°3 (Erik Satie)
6 – Piano Piece 1952 (Morton Feldmann)
7 – Farewell, O World, O Earth (Valentyn Silverstrov)
8 – China Gates (John Adams)
9 – Metamorphosis 2 (Philipp Glass)

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